L’ar­tiste du mois : Eliza Dou­glas. Pro­pos re­cueillis par Ni­co­las Trem­bley

Peintre, Eliza Dou­glas est aus­si man­ne­quin frag­ments de corps se mêlent à des dé­tails pour Ba­len­cia­ga, mu­si­cienne et muse de vê­te­ments, et dis­til­lent un uni­vers em­preint l’ar­tiste Anne Im­hof. Dans ses ta­bleaux, des d’un dé­ta­che­ment étrange et ab­surde.

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Il y a à peine quelques an­nées, Eliza Dou­glas a dé­ci­dé un jour, sans ja­mais avoir sui­vi au­cune for­ma­tion ar tis­tique, d’en­voyer un e- mail à l’ar tiste Willem de Rooij pour suivre sa classe à la Stä­del­schule de Franc­fort. Ac­cep­tée, elle quitte New York et, pen­dant les deux ans qui suivent, pro­duit un cor­pus d’oeuvres qui vont chan­ger sa vie. Dans sa pre­mière sé­rie, elle peint des frag­ments de corps, mains et pieds sur fond blanc, re­liés par des lignes abs­traites qu’elle réa­lise à l’aide d’un large pin­ceau pro­dui­sant des cou­lures qui sont aus­si consti­tu­tives du ta­bleau. Sui­vront de très grandes toiles met­tant en scène les torses nus et les vi­sages de jeunes gar­çons an­dro­gynes et fi­li­formes, trou­vés dans les pages d’une agence de cas­ting et qui lui res­semblent ( elle- même fait d’ailleurs, de­puis quelques an­nées, l’ou­ver­ture des dé­fi­lés Ba­len­cia­ga). Elle met en scène ses per­son­nages dans des dé­cors d’ap­par te­ment neutres, qu’elle fait réa­li­ser par des peintres pu­bli­ci­taires en Chine. Son travail a en­suite fait ap­pa­raî tre toute une ico­no­gra­phie de monstres fa­çon bande des­si­née, sor te de dé­ri­vés d’ogres ver ts. Et en­core des mains, sur une autre sé­rie. En­fin, ré­cem­ment, elle est re­ve­nue aux torses – sans tête – de per­son­nages dont on ne voit que la che­mise en gros plan.

Pa­ral­lè­le­ment à sa pratique, Eliza Dou­glas réa­lise des pièces en col­la­bo­ra­tion avec sa par te­naire Anne Im­hof. Elle est de­ve­nue l’une des fi­gures cen­trales des per for­mances de cette der­nière, comme on a pu le dé­cou­vrir no­tam­ment dans le Faust du pa­villon al­le­mand lors de la der­nière Bien­nale de Ve­nise, oeuvre qui a rem­por té le Lion d’or. Nous l’avons ren­con­trée dans son nou­vel ate­lier de New York où elle va pou­voir pro­duire en­core plus d’images, la sé­ria­li­té étant au coeur de sa pratique, tout comme la ques­tion du rap­port au corps, à sa frag­men­ta­tion et sa re­pré­sen­ta­tion.

NU­MÉ­RO : Quel est votre par­cours ? ELIZA DOU­GLAS : Je vou­lais être ar­tiste, mais je ne pen­sais pas en être ca­pable, alors, entre 20 et 30 ans, j’ai pas­sé la ma­jeure par­tie de mon temps dans des groupes de mu­sique, puis j’ai fait des études orien­tées vers le travail so­cial. J’ai aus­si été ser­veuse et ré­cep­tion­niste dans un sa­lon de coif­fure. Et, il y a à peine trois ans, je me suis en­fin sen­tie prête à étu­dier l’ar t. J’ai alors in­té­gré la Stä­del­schule où j’ai pu suivre les cours de Willem de Rooij et d’Isa­belle Graw. J’ai ob­te­nu mon di­plôme l’an­née der­nière. En quoi le mi­lieu dans le­quel vous avez gran­di vous a- t- il in­fluen­cée ? Pour ce qui est de l’in­fluence gé­né­rale, je me sens pri­vi­lé­giée d’avoir gran­di à New York, pour des rai­sons évi­dentes comme la diversité de la po­pu­la­tion et la ri­chesse cultu­relle. Quant à l’in­fluence ar tis­tique, elle vient de ma mère qui pre­nait tout le temps des pho­tos. Elle était très douée et j’ai ain­si été éle­vée par quel­qu’un qui fai­sait de ma­gni­fiques images à par tir de ses propres ex­pé­riences.

Comment vous êtes- vous ren­du compte que vous vou­liez être ar tiste ? J’ai tou­jours pen­sé que c’était le meilleur job du monde, mais, comme je l’ai dit, jus­qu’à très ré­cem­ment je pen­sais que ce n’était pas fait pour moi. Je me bats contre le peu de confiance que j’ai en moi et je ne pen­sais pas que j’étais ca­pable de créer quoi que ce soit de bien, et en­core moins de pou­voir en vivre. J’ai osé sau­ter le pas il y a quelques an­nées seule­ment, quand j’ai pris conscience que je pour­rais re­gret­ter toute ma vie de ne pas avoir au moins es­sayé de faire ce dont j’avais vrai­ment en­vie.

Quelle a été votre pre­mière ren­contre avec l’ar t ? En­fant, je n’avais pas d’in­té­rêt par ti­cu­lier pour les beaux- arts. Le pre­mier groupe de mu­sique que j’ai vrai­ment ap­pré­cié était les Beach Boys. Et j’ai­mais beau­coup al­ler voir des spec­tacles à Broad­way comme Cats ou Casse- Noi­sette, que j’ai ado­rés.

Et au­jourd’hui, quelles sont vos ins­pi­ra­tions ? Je com­mence une col­la­bo­ra­tion avec mon amie Pup­pies Pup­pies ; elle vient de m’en­voyer la pho­to d’une pein­ture re­pré­sen­tant un zom­bie qu’elle a trou­vé dans la rue.

Votre pre­mière sé­rie mé­lan­geait de jeunes mo­dèles et des images d’in­té­rieur meu­blé. Quel était son pro­pos ? Le travail au­quel vous faites al­lu­sion n’était pas ma pre­mière sé­rie… j’avais dé­jà réa­li­sé quelques tra­vaux re­pré­sen­tant des mains et des monstres avant de tra­vailler sur ces por­traits. J’ai com­men­cé les séries suite à une ex­pé­rience avec plu­sieurs studios de pein­ture dans le vil­lage de Da­fen, dans le sud de la Chine. L’une de ces séries m’a par ti­cu­liè­re­ment plu : lorsque les gens étaient peints, ils fi­nis­saient par avoir l’air sub­ti­le­ment sur­réa­listes, un peu comme des images de syn­thèse CGI [ com­pu­ter- ge­ne­ra­ted ima­ge­ry]. Alors, à par tir de pho­tos ache­tées sur des sites de banques d’images, j’ai fait beau­coup de por­traits de gar­çons se te­nant de­bout dans des pièces. Je les ai en­suite fait peindre, et j’ai gar­dé les pein­tures que j’ai­mais le plus. J’en ai conser­vé à peu près un tiers.

“J’ai tou­jours pen­sé qu’être ar­tiste était le meilleur job du monde, mais jus­qu’à très ré­cem­ment, je pen­sais que ce n’était pas fait pour moi.” Eliza Dou­glas est re­pré­sen­tée par les ga­le­ries Air de Pa­ris ( Pa­ris XIIIe), www. air­de­pa­ris.com et Over­duin & Co. ( Los Angeles), www.over­dui­nand­co.com.

Vous tra­vaillez par séries. At­ten­dez- vous d’en avoir fi­ni une pour com­men­cer la sui­vante ou sont- elles conco­mi­tantes ? Jus­qu’à pré­sent, j’ai l’im­pres­sion de n’en avoir me­né qu’une seule à son terme. Je ne dé­marre pas en ayant à l’es­prit une vi­sion spé­ci­fique sur la fin de la sé­rie, j’avance à tâ­tons. J’aime l’idée qu’elles puissent dou­ce­ment se trans­for­mer avec le temps et fi­na­le­ment ne pas res­sem­bler à ce que j’en­vi­sa­geais. C’est, je crois, ce qui est en train de se pas­ser avec la sé­rie sur les mains. La plus connue est celle qui re­pré­sente des mains et des pieds. Elle a été pro­duite en Chine par quel­qu’un d’autre. Pou­vez- vous nous par­ler de ce concept ? Ces pein­tures ne sont pas faites en Chine, mais dans mon stu­dio ! Je ne consi­dère pas qu’elles soient faites par quel­qu’un d’autre… J’en­gage une per­sonne pour peindre les mains à ma place parce que je n’ai pas de for­ma­tion clas­sique en pein­ture. Je le fais prin­ci­pa­le­ment pour des rai­sons prag­ma­tiques. Par­fois, j’ai une idée qui exige une cer­taine tech­nique pour sa réa­li­sa­tion. Pour cette sé­rie, je vou­lais que les mains soient peintes avec ha­bi­le­té et d’une cer­taine ma­nière, donc, comme de nom­breux autres ar tistes, j’ai en­ga­gé quel­qu’un pour faire ce que je ne suis pas ca­pable de réa­li­ser. Je peins moi- même le reste de ces toiles, qui prennent la forme de coups de pin­ceau désor­don­nés ou de formes abs­traites, etc. Vous tra­vaillez aus­si avec l’ar­tiste Anne Im­hof, comment se construisent vos col­la­bo­ra­tions ? Tout dé­pend du pro­jet. Je suis im­pli­quée dans ses per­for­mances, mais nous fai­sons aus­si des pein­tures en­semble. En ce qui concerne ma par ti­ci­pa­tion à ses per for­mances, je col­la­bore avec elle de­puis près de deux ans, et nous avons co­écrit la mu­sique de Faust. Pour ces dif fé­rents tra­vaux, nous avons dû pas­ser beau­coup de temps dans son stu­dio au préa­lable pour écrire la mu­sique. Nous col­la­bo­rons aus­si pour créer des scènes et des cho­ré­gra­phies. En­fin, nous avons ex­po­sé les pein­tures que nous fai­sons en­semble à la Galerie Bu­ch­holz l’au­tomne der­nier. Cer­taines, plu­tôt concep­tuelles, sont le fruit de dis­cus­sions que nous avons eues, alors que d’autres ont été peintes de fa­çon plus spon­ta­née, et ont par­fois même né­ces­si­té que nous fas­sions un va- et- vient avec un pin­ceau. Votre der­nière sé­rie re­pré­sente des che­mises et des pa­quets de ci­ga­rettes. Par quoi vous a- t- elle été ins­pi­rée ? J’ai dé­bu­té cette sé­rie lorsque j’ai vu un type qui por­tait une che­mise écos­saise avec un pa­quet de ta­bac à rou­ler dans sa poche. Tout ce que l’on voyait du pa­quet, c’était le mes­sage d’aver­tis­se­ment. C’était une image qui mon­trait un homme im­po­tent. J’ai de­man­dé si je pou­vais prendre une pho­to, et après je n’ar­rê­tais plus d’y pen­ser, alors j’ai fi­ni par en faire une pein­ture. En­suite j’ai es­sayé d’autres mo­tifs tex­tiles et dif fé­rents mes­sages d’aver­tis­se­ment. Vous êtes aus­si pré­sente dans le do­maine de la mode avec Ba­len­cia­ga. Pou­vez- vous nous ex­pli­quer comment tout ce­la a com­men­cé et quel est votre rap­por t à la mode ? Quand Dem­na [ Gva­sa­lia] a re­pris Ba­len­cia­ga il y a quelques an­nées, Lot­ta [ Vol­ko­va], qui ai­dait pour le cas­ting, m’a contac­tée et m’a de­man­dé de les ren­con­trer pour éven­tuel­le­ment ap­pa­raître lors du pre­mier dé­fi­lé. Je pen­sais qu’ils ne vou­draient pas de moi parce que je ne suis pas man­ne­quin. Je ne me sens en gé­né­ral pas à ma place dans ce genre d’en­droits et je suis tel­le­ment plus âgée que la plu­part des man­ne­quins… Mais, pour une étrange rai­son, j’ai été choi­sie, et de­puis je fais par tie des dé­fi­lés et des cam­pagnes. Mon im­pli­ca­tion dans le monde de la mode ne va pas plus loin.

Quel est votre mé­dium pré­fé­ré ? Sans hé­si­ta­tion, la pein­ture ! À tra­vers votre ar t, cher­chez- vous à rendre les gens conscients de quelque chose ? Ce que les gens pensent ne me re­garde ab­so­lu­ment pas.

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