The Deuce de Da­vid Si­mon. Par Oli­vier Joyard

La pros­ti­tu­tion, la pègre, l’es­sor du ci­né­ma por­no… James Fran­co et Maggie Gyl­len­haal nous convient au coeur du New York sans foi ni loi des an­nées 70. Le chef- d’oeuvre ha­le­tant en­tame dé­jà sa deuxième sai­son, à ne pas ra­ter.

Numéro - - Sommaire - Par Oli­vier Joyard

Au dé­but des an­nées 2000, Da­vid Si­mon a en­ta­mé une ré­vo­lu­tion dis­crète à la té­lé­vi­sion amé­ri­caine, qu’il avouait pour tant ne ja­mais re­gar­der. For­mé au jour­na­lisme d’in­ves­ti­ga­tion pur et dur dans la ré­dac­tion du quo­ti­dien Bal­ti­more Sun, ce gar­çon bour­ru avait dé­ci­dé quelques an­nées au­pa­ra­vant de ne pas lais­ser l’adap­ta­tion de son livre d’en­quête Ho­mi­cide – A Year on the Killing Streets dans les mains de scé­na­ristes sans expérience du ter­rain. Ce­la avait don­né l’une des sé­ries po­li­cières les plus es­ti­mables de la dé­cen­nie, avant que la chaîne HBO ne l’ac­cueille pour fi­na­le­ment mettre au monde

The Wire, un chef- d’oeuvre ab­so­lu en forme de ra­dio­gra­phie ful­gu­rante de l’Amé­rique des flics, des voyous, des écoles, des com­mis­sa­riats… et de tout ce qui res­semble de près ou de loin à une ins­ti­tu­tion.

De­puis ce coup de se­monce aus­si im­por­tant que les grands ro­mans clas­siques cri­ti­quant l’Ame­ri­can way of life, Da­vid Si­mon a dé­fi­ni­ti­ve­ment aban­don­né sa car te de presse pour de­ve­nir l’un des au­teurs de sé­ries les plus res­pec­tés. Après Ge­ne­ra­tion Kill ( sur la guerre en Irak) et Treme ( qui se dé­rou­lait dans les com­mu­nau­tés mu­si­cales de La Nou­velle- Or­léans après le pas­sage de l’ou­ra­gan Ka­tri­na), The Deuce ap­pa­raî t sans doute comme son pro­jet le plus sé­dui­sant et ac­ces­sible à un large pu­blic. La sé­rie, qui en­tame cette ren­trée sa deuxième sai­son, ra­conte l’his­toire mou­ve­men­tée de la 42e Rue à New York dans les an­nées 70, entre pros­ti­tu­tion, funk et ma­fia. Les hô­tels de passe ne sont pas loin, les néons cachent la mi­sère. Par tout où la loi n’est pas une va­leur res­pec­tée, Da­vid Si­mon glisse son re­gard à la fois fas­ci­né et déses­pé­ré, sans ja­mais dé­tour­ner les yeux. C’est comme une se­conde na­ture chez lui.

Deux frères ju­meaux, l’un pe­tite frappe in­con­trô­lable, l’autre gé­rant d’éta­blis­se­ments de nuit – in­ter­pré­tés tous les deux par James Fran­co – se re­trouvent em­bar­qués plus ou moins mal­gré eux dans des mal­ver­sa­tions qui les dé­passent. À tra­vers eux, la sé­rie ar­pente le monde de la nuit et des bars gay, loin des si­rènes mains­tream, là où se jouent des luttes po­li­tiques in­vi­sibles à l’oeil nu. Ces per­son­nages sont d’abord les vic­times d’une struc­ture – en l’oc­cur­rence, le crime or­ga­ni­sé – qui les étouffe et les trans­forme peu à peu. Le pes­si­misme de Si­mon s’in­carne à tra­vers eux, mais le tis­su nar­ra­tif qu’il tri­cote avec les écri­vains de po­lars George Pe­le­ca­nos et Ri­chard Price ne s’ar­rête pas là. Au contraire, il s’étend presque à perte de vue, comme dans toutes ses sé­ries. Une autre vi­sion du monde em­brase The Deuce. Elle se pré­nomme Can­dy, une pros­ti­tuée sans sou­te­neur qui tient à son in­dé­pen­dance. Ce qui n’a rien d’évident dans un uni­vers si in­cer­tain et dan­ge­reux.

De ma­nière as­sez sub­tile, la sé­rie montre com­ment cette femme, bien­tôt qua­dra­gé­naire et mère d’un en­fant, ré­flé­chit en temps réel à sa propre li­bé­ra­tion, en se glis­sant dans le monde des films por­nos. D’abord co­mé­dienne, Can­dy de­vient pro­duc­trice et même réa­li­sa­trice, ce qui donne lieu à des scènes ra­re­ment vues. Le pla­teau de ci­né­ma, sou­vent mis en scène comme un es­pace de dé­sir, de­vient alors clai­re­ment un lieu de pou­voir et de luttes où se jouent l’ave­nir des re­pré­sen­ta­tions. Maggie Gyl­len­haal trouve ici le rôle de sa car­rière, qu’elle in­carne avec mé­lan­co­lie et in­ten­si­té. Après les en­nuis de James Fran­co ( l’ac­teur a été maintenu in ex­tre­mis après des ac­cu­sa­tions d’agres­sions sexuelles), la deuxième sai­son offre à sa par te­naire une place ma­jeure. Et nous voi­ci dé­sor­mais plon­gés dans le New York de 1978, au mo­ment où se croisent le punk, le dis­co et l’âge d’or du por­no.

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The Deuce, sai­son 2. À par­tir du 10 sep­tembre sur OCS Ci­ty.

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