AN­TO­NIO LO­PEZ

Lé­gende Pop

Numéro - - LA UNE - Par Alexis Thi­bault À droite : Pat Cle­ve­land et Billie Blair, ma­ga­zine In­ter­view, 1973. An­to­nio Lo­pez 70: Sex, Fa­shion & Dis­co de James Crump. En salles prochainement.

Illus­tra­teur de mode, pho­to­graphe et noc­tam­bule, le my­thique An­to­nio Lo­pez a in­car­né à la per­fec­tion l’in­sou­ciance pop des se­ven­ties. Un nou­veau do­cu­men­taire de l’Amé­ri­cain James Crump re­vient au­jourd’hui sur la vie fas­ci­nante de cette fi­gure pé­tillante et de sa com­mu­nau­té d’amis ar­tistes et man­ne­quins.

D’après la lé­gende, An­to­nio Lo­pez au­rait des­si­né sa pre­mière robe à seule­ment 2 ans. Et ce­la ne res­sem­blait cer­tai­ne­ment pas à la ten­ta­tive mal­adroite d’un en­fant or­di­naire. Né sur l’î le de Por to Ri­co d’un père sculp­teur de Sto­ck­man et d’une mère cou­tu­rière, An­to­nio Lo­pez se­ra ber­cé par l’étoffe, l’ai­guille et l’im­pri­mé. Dans les an­nées 50, sa fa­mille dé­barque à New York, le quar­tier es­pa­gnol d’East Har­lem de­vient alors son nou­veau fief. Long che­veux bruns bou­clés, mous­tache, fu­me­ci­ga­rette et sapes écla­tantes… la musique coule dans les veines de ce dan­seur hors pair qui tient au­tant du dan­dy que de l’uni­vers de Da­vid Ho­ck­ney. Au sor tir du Fa­shion Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy, c’est au rythme des co­cottes de Nile Rod­gers qu’il éla­bore les lignes de ses man­ne­quins en aqua­relle pour Wo­men’s Wear

Dai­ly, In­ter­view puis pour Vogue. Plus tard vien­dra la pho­to­gra­phie, son Ins­ta­ma­tic ne le quit­te­ra plus ja­mais.

An­to­nio Lo­pez des­sine comme il res­pire,

et chaque ex­pi­ra­tion in­duit une nou­velle courbe. Par fois, ses “black days” l’em­pêchent d’ini­tier sa transe ar tis­tique. À l’aube des

se­ven­ties, l’es­thète pro­li­fique a 27 ans. L’heure est à la robe ro­man­tique, à la veste fran­gée, aux pattes d’eph et aux im­pri­més eth­niques. Dans cette ère dy­na­mique, le look hip­pie em­brasse la vague punk, Karl La­ger­feld ex­plose à Paris, Kenzo mise sur la cou­leur et les créa­teurs dé­nudent les femmes. Dans les illus­tra­tions du per for­meur An­to­nio Lo­pez : du kitsch, de la dé­ri­sion, de l’éclat. Abreu­vé par le pop ar t, l’ex­pres­sion­nisme d’Egon Schiele, le sur­réa­lisme de Joan Miró, et les chefs- d’oeuvre de l’Ar t nou­veau, An­to­nio Lo­pez pro­duit des cro­quis de top mo­dels sai­sis­sants. Com­pa­ré à Re­né Bou­ché (1905-1963), le der­nier ma­qui­sard de l’illus­tra­tion capte une sen­sua­li­té mo­nu­men­tale et sug­gère à la mode un nou­vel idéal fé­mi­nin : une élé­gante dame stras­sée, in­sou­mise et ul­tra sexuelle.

Avec son gang de noc­tam­bules et son car­net d’adresses XXL, An­to­nio Lo­pez écume les night- clubs, du Stu­dio 54 à l’in­ter­lope Sept, cô­toie Jes­si­ca Lange, Charles James, Don­na Jor­dan, Grace Jones… L’“An­to­nio cor­ner” s’op­pose ra­pi­de­ment à la fo­lie de l’“An­dy cor­ner” de Wa­rhol. De fait, il pro­fite d’une époque où les man­ne­quins de­viennent des per­son­na­li­tés de pre­mier plan. Et le play­boy bi­sexuel – en couple avec son col­la­bo­ra­teur Juan Ra­mos de 1965 à 1970 – sub­jugue une à une ses “An­to­nio girls” in­can­des­centes et ré­so­lu­ment dis­co qui ont inon­dé les ma­ga­zines comme elles au­raient ré­gné sur Ins­ta­gram au­jourd’hui. Se­lon l’ar­tiste Paul Ca­ra­ni­cas, An­to­nio Lo­pez ré­vo­lu­tionne la mode en choi­sis­sant “les races, les eth­nies et la sexua­li­té comme fon­de­ments de

son art”. Le Por to­ri­cain mêle les in­fluences, quitte l’Amé­rique pour Paris et des­sine les choses telles qu’il ai­me­rait qu’elles soient, créant une hy­bri­da­tion es­thé­tique fan­tasque et fan­tas­tique.

C’est un vi­brant hom­mage que pro­pose James Crump avec son nou­veau do­cu­men­taire, sor te de dia­po­ra­ma gi­gan­tesque com­men­té par le cercle d’amis de l’illus­tra­teur, at­teint du sar­come de Ka­po­si et dé­cé­dé en 1987. Pro­je­té au Lon­don Film Fes­ti­val l’an­née der­nière, le pro­jet du réa­li­sa­teur amé­ri­cain suc­cède à

Trou­ble­ma­kers: The Sto­ry of Land Ar t ( 2015) et à son in­ter­êt pour Ro­bert Map­ple­thorpe et Pat­ti Smith dans Black White + Gray ( 2007). An­to­nio Lo­pez nour­rit en­core au­jourd’hui les cam­pagnes de Louis Vuit­ton ou de Saint Laurent. Il a im­pul­sé une vi­sion mul­tieth­nique de la mode, mar­quée par son en­fance dans le Bronx. Mais il y a aus­si de la mé­lan­co­lie dans ce do­cu­men­taire. Un cha­grin proche de l’abat­te­ment, no­tam­ment lorsque Crump sug­gère que le ra­cisme am­biant au ma­ga­zine Vogue a contribué à pous­ser Lo­pez vers la sor­tie. Un monde cruel qui sur­vit à l’encre, aux Po­la­roid et à la plus belle des des­crip­tions : “It was just An­to­nio.”

An­to­nio Lo­pez pro­duit des

cro­quis de top mo­dels sai­sis­sants et sug­gère à la mode un nou­vel idéal fé­mi­nin : une

élé­gante dame stras­sée, in­sou­mise et ul­tra sexuelle, à l’image de ses “An­to­nio girls”

in­can­des­centes qui ont inon­dé les ma­ga­zines comme elles au­raient ré­gné sur Ins­ta­gram au­jourd’hui.

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