Wang Shu, fon­da­teur d’Ama­teur Ar­chi­tec­ture Stu­dio. Pro­pos re­cueillis par Chris­tian Si­menc

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Aux cô­tés de sa femme, le Chi­nois Wang Shu a fon­dé à Hang­zou, il y a près de vingt ans, son agence d’ar­chi­tec­ture, Ama­teur Ar­chi­tec­ture Stu­dio. Ne dé­viant ja­mais de son éthique, il convoque dans ses construc­tions deux va­leurs qui lui sont chères, la mé­moire et le re­cy­clage. Une ligne ori­gi­nale qui lui a va­lu le cé­lèbre Pritz­ker Prize en 2012. Ren­contre.

Pro­pos re­cueillis par Chris­tian Si­menc

Pritz­ker Prize 2012, l’ar­chi­tecte chi­nois Wang Shu oeuvre de­puis une ving­taine d’an­nées avec sa femme Lu We­nyu au sein de l’agence Ama­teur Ar­chi­tec­ture Stu­dio. Maî tre d’oeuvre ori­gi­nal tra­vaillant au­tour de no­tions comme la mé­moire ou le re­cy­clage, il dé­tourne les sa­voir- faire tra­di­tion­nels pour in­ven­ter une es­thé­tique on ne peut plus contem­po­raine.

NU­MÉ­RO : Ce­la fait plus de vingt ans que vous avez fon­dé l’agence Ama­teur Ar­chi­tec­ture Stu­dio, à Hangz­hou. Êtes- vous en­core un “ama­teur” ? WANG SHU :

Ce que j’aime dans la vie, c’est faire ce que je veux. Je crois en une cer taine phi­lo­so­phie de l’ar­chi­tec­ture, en marge de tout sys­tème po­li­tique ou fi­nan­cier. Au­jourd’hui, vu la puis­sance de tels ré­seaux, c’est un luxe en Chine, mais avec ma femme, c’est ce que nous es­sayons d’ap­pli­quer au sein de notre agence. Le vo­cable “Ama­teur” est une pos­ture, bien sûr. En clair : une cri­tique du sys­tème pro­fes­sion­nel chi­nois en vi­gueur. C’est aus­si une fa­çon de re­mettre à l’hon­neur les sa­voir- faire tra­di­tion­nels dont use n’im­por te quel construc­teur ama­teur, y com­pris dans les vil­lages les plus re­cu­lés. En tant qu’ar­chi­tecte, j’ai la pos­si­bi­li­té d’en­cou­ra­ger les gens, de les in­ci­ter à faire ce en quoi ils croient. Mais en­suite, c’est à eux de choi­sir. Je ne connais pas d’autres col­lègues qui pensent comme moi. Je suis un sur­vi­vant.

Vous sou­ve­nez- vous du mo­ment où vous avez, pour la pre­mière fois, pris conscience de l’es­pace qui vous en­tou­rait ?

Oui. Je de­vais avoir 5 ou 6 ans et j’ha­bi­tais à Pé­kin. À cette époque, on dé­mo­lis­sait des for­ti­fi­ca­tions pour agran­dir la ville. J’ai conser­vé le sou­ve­nir de ces murs qui tom­baient et de l’es­pace qui, sou­dain, se dé­ployait de­vant moi. Un ho­ri­zon in­fi­ni. C’est aus­si l’une des rai­sons pour les­quelles j’aime Pa­ris. Lorsque vous vous si­tuez sur la ter­rasse en haut du Centre Pom­pi­dou, vous pou­vez voir la ville se dé­ployer des­sous comme une forme li­quide. On di­rait une mer avec des vagues. C’est mer­veilleux. Pou­voir voir le sol est très im­por­tant : com­prendre qu’on vit sur terre et non pas dans un monde de fic­tion.

L’ar­chi­tec­ture est- elle une contrainte ou une li­ber té ?

L’ar­chi­tec­ture est une lutte per­ma­nente, c’est pour­quoi j’aime ce mé­tier. Com­battre égale dé­si­rer. Le com­bat per­met d’in­ven­ter une li­ber té dans le tra­vail et de le faire évo­luer. La ques­tion se pose tout le temps : ce pro­jet est- il vrai­ment réa­li­sable ? À chaque fois, c’est un nou­veau dé­fi. Il y a sans cesse des lignes rouges à fran­chir. Si je sens qu’il n’y a pas de li­mites à dé­pas­ser, je re­fuse le pro­jet. Je veux construire de nou­veaux lieux qui en­gen­dre­ront de nou­velles sen­sa­tions. Je ne des­sine pas un bâ­ti­ment, mais un nou­veau monde.

Nombre de vos pro­jets rendent hom­mage aux tech­niques et aux sa­voir- faire tra­di­tion­nels… Pour­quoi ?

Les sa­voir- faire tra­di­tion­nels sont au­jourd’hui en per te de vi­tesse. Pour moi, ils sont tou­jours vi­vants et ne doivent pas être re­lé­gués au mu­sée. Si nous ar­rê­tons d’uti­li­ser les com­pé­tences des ar ti­sans, les sa­voir- faire dis­pa­raî­tront. On doit consi­dé­rer l’ar­ti­sa­nat comme une autre ma­nière de faire de l’ar­chi­tec­ture. Tout ar­chi­tecte de­vrait être édu­qué à ce lan­gage. Notre mé­tier re­pose sur l’amour des ma­té­riaux et des tech­niques. Si l’ar­chi­tec­ture ou­blie la tra­di­tion, elle pren­dra une voie idiote. Pen­dant les tra­vaux pour la construc­tion d’une au­to­route, dans le sud de la Chine, les ou­vriers ont dé­cou­vert un site ar­chéo­lo­gique avec une tombe. Celle- ci était pro­té­gée par une éton­nante mu­raille de ro­chers, dont l’efficacité pro­tec­trice n’était pas à re­mettre en ques­tion. De prime abord, j’ai cru que cette pa­roi ve­nait d’être édi­fiée pour l’oc­ca­sion. Or, elle était aus­si vieille que la tombe, soit plus de 3 000 ans.

La pein­ture tra­di­tion­nelle chi­noise vous ins­pire énor­mé­ment…

Elle est un uni­vers en soi, qui convoque moult do­maines, comme la phi­lo­so­phie, la po­li­tique, le sys­tème des va­leurs… Je me suis sur­tout in­té­res­sé à un style pic­tu­ral bap­ti­sé shan­shui, qui si­gni­fie lit­té­ra­le­ment “mon­tagne- eau”. Cette re­pré­sen­ta­tion de mon­tagnes et de ri­vières ex­prime, en fi­li­grane, d’autres vi­sions du monde et de la vie, telles que l’éco­lo­gie et l’en­vi­ron­ne­ment. Des va­leurs en ré­so­nance avec nos pré­oc­cu­pa­tions contem­po­raines. À tra­vers mes bâ­ti­ments, je veux que les gens re­trouvent les sen­sa­tions liées aux mon­tagnes et à l’eau.

Vous sem­blez ne pas pou­voir vous pas­ser de la mon­tagne…

Je suis né à Urum­qi, dans la pro­vince du Xin­jiang, à l’ex­trême ouest de la Chine. Une ré­gion de dé­serts et de mon­tagnes. Pour moi, la mon­tagne est une sor te de ma­chine phi­lo­so­phique, c’est un su­jet de ré­flexion et de pen­sée. C’est aus­si un lieu d’ex­pé­rience, car la vé­ri­table ex­pé­rience vient de la na­ture. Dans mon tra­vail, j’es­saie le plus pos­sible d’al­ler vers elle, bien qu’il soit, im­pos­sible de la re­pro­duire en tant que telle.

Pour le mu­sée d’His­toire de Ning­bo, vous avez uti­li­sé une tech­nique tra­di­tion­nelle de re­cy­clage des ma­té­riaux. Comment ?

Avant ce dé­fi qu’a été le mu­sée d’His­toire de Ning­bo, nous avions dé­jà réa­li­sé plu­sieurs pro­jets à pe­tite échelle avec cette tech­nique de ré­cu­pé­ra­tion ap­pe­lée wa pan. Tra­di­tion­nel­le­ment, dans les vil­lages, lors­qu’on construit une mai­son, on réuti­lise les ma­té­riaux des édi­fices dé­mo­lis. Ce re­cy­clage est une ma­nière ori­gi­nale de conser­ver la mé­moire d’un bâ­ti­ment, mais il per­met sur­tout de construire ra­pi­de­ment grâce à des ma­té­riaux dis­po­nibles sur place. Ce prin­cipe est très in­tel­li­gent. Dans le cas du mu­sée, ce­lui- ci a été éri­gé dans un nou­veau quar­tier dont la construc­tion a né­ces­si­té la dé­mo­li­tion d’une tren­taine de vil­lages. Pour conser­ver la mé­moire de ces vil­lages ra­sés, nous avons dé­ci­dé de re­cy­cler une grande masse des ma­té­riaux. C’était, pour moi, une chance de pou­voir créer une ar­chi­tec­ture contem­po­raine à par tir de cette tech­nique an­ces­trale, et ce de ma­nière très libre. Au fi­nal, le bâ­ti­ment agrège pas moins de 84 ma­té­riaux dif fé­rents. Pour un ar­chi­tecte, le re­cy­clage des ma­té­riaux et l’éco­no­mie des res­sources de­vraient être des va­leurs de base.

Les ar tistes vous ins­pirent- ils ?

L’ar t, c’est la vie. L’oeuvre de Pi­cas­so m’a beau­coup in­fluen­cé. Tout comme les prin­cipes tri­di­men­sion­nels de Ma­le­vitch ou les sys­tèmes mu­si­caux éla­bo­rés par Stra­vins­ky. Il en va de même avec cer­tains tra­vaux d’ar tistes ac­tuels. Je connais bien Ai Wei­wei. C’est un ami. Il a une grande sen­si­bi­li­té en­vers les ma­té­riaux et une fa­çon très in­tel­li­gente d’en user. Son oeuvre re­cèle aus­si un mes­sage po­li­tique. C’est à la fois très simple et très puis­sant.

Comment créer l’émo­tion en ar­chi­tec­ture ?

En réa­li­té, je ne sais pas. C’est une no­tion très dif fi­cile à cer­ner. Avoir la pas­sion de la vie ou la pas­sion du monde, est- ce ce­la l’émo­tion ? Il y a, dans la vie, deux choses es­sen­tielles : la lec­ture et l’ex­pé­rience. Ma mère, qui di­ri­geait une bi­blio­thèque, li­sait beau­coup. J’ai donc ap­pris à lire très tôt. Je fai­sais même de la cal­li­gra­phie, deux à trois heures pas jour, ce qui, pour un en­fant, n’était pas cou­rant. Cô­té ex­pé­rience, je me sou­viens de la pre­mière fois où ma mère m’a em­me­né, en train, de Urum­qi à Pé­kin. Je de­vais avoir 3 ou 4 ans. C’était très long : 3 000 km, quatre jours de voyage, une vraie ex­pé­rience. Il y avait des mon­tagnes, des ri­vières, de la vé­gé­ta­tion. Sans doute est- ce à ce mo­ment- là que j’ai eu une pre­mière no­tion de ce que pou­vait être un pay­sage. J’avais un car­net à des­sin et, de­puis la fe­nêtre du train, je des­si­nais tout en dé­tail, no­tam­ment une mul­ti­tude de pe­tites mai­sons. Mon père, lui, était vio­lo­niste et m’a in­cul­qué les va­leurs du tra­vail et la per for­mance d’ar tiste. Pas éton­nant que je sois de­ve­nu un type étrange.

Ci- des­sus : mai­son d’hôtes, construite par Ama­teur Ar­chi­tec­ture Stu­dio, l’agence de Wang Shu en 2013.Wa Shan,

Ci- des­sus : centre cultu­rel de la ville de Jin­hua, construit par Ama­teur Ar­chi­tec­ture Stu­dio, l’agence de Wang Shu en 2013.Ex­po­si­tionWang Shu, Lu We­nyu – Ama­teur Ar­chi­tec­ture Stu­dio, Hangz­hou, Chine, jus­qu’au 28 oc­tobre, au Centre d’ar­chi­tec­ture Arc en rêve, 7, rue Fer­rère, Bor­deaux ( 33).

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