L’ex­po du mois : l’Ita­lie à Hol­ly­wood au mu­sée Fer­ra­ga­mo. Par Thi­baut Wy­cho­wa­nok

Au sein de son mu­sée florentin, la mai­son Sal­va­tore Fer­ra­ga­mo cé­lèbre les an­nées ca­li­for­niennes de son fon­da­teur. L’oc­ca­sion de mettre en lu­mière l’in­fluence exer­cée par l’Ita­lie sur le Hol­ly­wood des an­nées 20.

Numéro - - Sommaire - Par Thi­baut Wy­cho­wa­nok

Pour em­bar­quer sur le Stam­pa­lia, na­vire qui le conduit d’Ita­lie en Ca­li­for­nie en 1915, Sal­va­tore Fer­ra­ga­mo n’a pu se payer qu’un billet de troi­sième classe. Âgé de 17 ans, le jeune Ita­lien re­joint ses frères Gi­ro­la­mo, Al­fon­so et Se­con­di­no à San­ta Bar­ba­ra. Du fond de sa ca­bine, s’ima­gi­nait- il dé­jà en créa­teur de chaus­sures que le Tout- Hol­ly­wood s’ar­ra­che­rait ? Son as­cen­sion se­ra ra­pide, et lie­ra son des­tin à ce­lui d’une in­dus­trie du ci­né­ma nais­sante et aux stars qui illu­minent dé­jà Los An­geles. Sal­va­tore s’as­so­cie en ef­fet avec les plus grands réa­li­sa­teurs ( Ce­cil B. De Mille, Raoul Walsh, James Cruze) et chausse les plus grandes ac­trices sur les tour­nages. Po­la Ne­gri, Ma­ry Pick­ford, Li­lian Gish, mais aus­si Char­lie Cha­plin et son ami Ru­dolph Va­len­ti­no se pressent ain­si dans la nou­velle bou­tique qu’il a ou­ver te sur Hol­ly­wood Bou­le­vard. Un Hol­ly­wood qui n’est en­core qu’un vil­lage… mais Sal­va­tore, lui, y croit. Son Hol­ly­wood Boot Shop n’a plus rien de l’échoppe com­mer­ciale par ta­gée à San­ta Bar­ba­ra avec ses frères. Joan Craw­ford y est ac­cueillie sur un ma­gni­fique di­van dans un dé­cor digne de la Re­nais­sance. Plus qu’un “shoe­ma­ker” – un simple chaus­seur –, l’Ita­lien est consi­dé­ré comme un “shoe de­si­gner” – un vé­ri­table créa­teur. Cette suc­cess sto­ry amé­ri­caine est le point de dé­part de la pas­sion­nante ex­po­si­tion que le mu­sée Fer­ra­ga­mo de Flo­rence consacre à l’in­fluence ita­lienne sur le Hol­ly­wood des an­nées 20 : s’y mêlent pho­tos, pein­tures, ex­traits de films, cos­tumes et chaus­sures.

De­puis les an­nées 1880, des mil­lions d’Ita­liens ont re­joint le nou­veau conti­nent, s’ins­tal­lant en Ca­li­for­nie où le cli­mat leur per­met no­tam­ment de faire fruc­ti­fier leur tra­di­tion vi­ti­cole. À San Pe­dro, ces nou­veaux mi­grants in­tro­duisent la pêche à la sar­dine à l’aide de leurs fa­meux scor­ticá­ria, des fi­lets en­cer­clants. À San Fran­cis­co, deux quo­ti­diens sont créés : La Voce del Po­po­lo et

La Pro­tes­ta uma­na. Mais c’est sur tout à tra­vers l’ar­chi­tec­ture et le de­si­gn que leur in­fluence se fait pré­pon­dé­rante sur un Hol­ly­wood fas­ci­né par la beau­té des bâ­ti­ments, des oeuvres et des ob­jets d’ar t, et conquis par les tech­niques et le sa­voir- faire ita­liens.

Mo­ment- clé de cet en­goue­ment, l’Ex­po­si­tion in­ter­na­tio­nale Pa­na­ma- Pa­ci­fique de 1915 cé­lèbre le gé­nie de la botte ita­lienne. Le pa­villon de l’ar­chi­tecte Mar­cel­lo Pia­cen­ti­ni est ré­com­pen­sé du Pre­mier Prix. On y dé­couvre aus­si une sé­lec­tion d’oeuvres fu­tu­ristes. Hol­ly­wood cour­tise les set de­si­gners ita­liens ou s’en­vole pour l’Ita­lie pour pro­fi­ter de dé­cors réels. En 1916, les frères Ta­via­ni sont in­vi­tés par Grif­fith à réa­li­ser les dé­cors de son nou­veau film, In­to­lé­rance. Le long- mé­trage, comme beau­coup d’autres, est in­fluen­cé par Ca­bi­ria, chef- d’oeuvre du pé­plum réa­li­sé en Ita­lie

en 1914 par Gio­van­ni Pas­trone et ac­com­pa­gné de textes du poète Ga­briele D’An­nun­zio. C’est que les films muets ita­liens et fran­çais do­minent en­core, alors, la pro­duc­tion mon­diale…

Mais pour le grand pu­blic, ce sont sur tout

les ac­trices et ac­teurs qui de­meurent l’ap­port le plus vi­sible de l’Ita­lie à Hol­ly­wood. Im­mi­grés ré­cents ou de deuxième gé­né­ra­tion, ils sont adu­lés, à l’ins­tar de Ru­dolph Va­len­ti­no et Ti­na Mo­dot­ti, dont l’ex­po­si­tion pré­sente de su­blimes por­traits. On ci­te­ra éga­le­ment Li­do Ma­net­ti, Frank Pu­glia, Mon­ty Banks, Ce­sare Gra­vi­na ou les réa­li­sa­teurs Frank Ca­pra et Ro­ber t G. Vi­gno­la. Sou­vent for­més à l’opé­ra et au théâtre, ces co­mé­diens charment par la puis­sance de leur jeu et de leur phy­sique la­tin. Ce n’est qu’en 1927 que Sal­va­tore Fer­ra­ga­mo fi­ni­ra par quit­ter cet Hol­ly­wood vi­brant au rythme des in­fluences ita­liennes. Un re­tour au pays qui, cette fois, ne s’ef fec­tua pas en troi­sième classe.

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