Girl de Lu­kas Dhont. Par Oli­vier Joyard

Lau­réat de la Ca­mé­ra d’or, à Cannes, dé­cer­née au meilleur pre­mier film, Lu­kas Dhont a été plé­bis­ci­té pour son re­gard sen­sible sur La­ra, ado­les­cente pri­son­nière de son corps de gar­çon qui dé­cide de chan­ger de genre.

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“Ça va en­core, mais je suis un peu épui­sé…” Ce­lui qui pro­nonce ces mots quelques heures après la pro­jec­tion de son film, lors du der­nier Fes­ti­val de Cannes, ne se doute pas que son aven­ture ne fait que com­men­cer. Bien­tôt, les in­ter­views vont se mul­ti­plier : des mois de ser­vice après- vente mon­dial pour une oeuvre dont les pre­miers spec­ta­teurs mur­murent qu’elle marque l’ar­ri­vée d’un sur­doué. En ef­fet, de mé­moire de fes­ti­va­lier, ra­re­ment un long- mé­trage inau­gu­ral n’au­ra au­tant sus­ci­té l’em­pa­thie et la cu­rio­si­té.

Dans les salles de pro­jec­tion

bon­dées et les soi­rées made in Croi­sette, on ne par­lait que de ce­lui- ci. Avec le mé­rite de l’évi­dence, Girl a rem­por­té au bout de cette quin­zaine la Ca­mé­ra d’or. Le tro­phée, dé­cer­né cette an­née par un ju­ry que di­ri­geait la réa­li­sa­trice suisse Ur­su­la Meier, ré­com­pense de­puis 1978 le meilleur pre­mier film. Une dis­tinc­tion spé­ciale. Par­mi les ga­gnants qui ont émaillé quatre dé­cen­nies fi­gurent quelques noms de­ve­nus grands, comme Ro­main Gou­pil ( Mou­rir à 30 ans, 1982), Jim Jar­musch ( Stran­ger Than Pa­ra­dise, 1984), Pas­cale Fer­ran ( Pe­tits

ar­ran­ge­ments avec les mor ts, 1994), Nao­mi Ka­wase ( Su­za­ku, 1997) ou en­core

Steve McQueen ( Hun­ger, 2008). On ne pren­dra pas de pa­ris fous sur l’ave­nir de Lu­kas Dhont. Son pré­sent nous suf­fit. À 27 prin­temps tout juste, le gar­çon fait of­fice de suc­ces­seur sym­bo­lique à l’im­bat­table Qué­bé­cois Xa­vier Do­lan – ce­lui- ci avait tour­né J’ai

tué ma mère avant d’avoir 20 ans… Le ci­né­ma semble cou­ler dans les veines de ce Fla­mand né à Gand. Dans une veste pas en­core trop frois­sée par les heures d’in­ter­views, le jeune homme s’au­to­rise un flash- back pas si loin­tain. “Je suis en­tré dans une école d’arts au­dio­vi­suels en 2009, à la sor­tie du ly­cée. Là- bas, nous étions pous­sés à ima­gi­ner des pro­jets dans une langue per­son­nelle, sans règles im­po­sées ni pas­sages obli­gés. J’ad­mi­rais des réa­li­sa­teurs, mais le vrai dé­sir de ci­né­ma a sur­gi au­tre­ment. Alors que je dé­bu­tais – j’avais 18 ans –, j’ai lu dans un jour­nal l’his­toire d’une jeune fille de 15 ans qui vou­lait de­ve­nir dan­seuse étoile, alors qu’elle était née dans un corps as­si­gné gar­çon. J’ai gar­dé ce ré­cit en tête parce qu’il m’a beau­coup ému.” Très vite, Dhont ren­contre l’in­té­res­sée, qu’il fré­quente en­core au­jourd’hui et as­so­cie au suc­cès de son film. No­ra – c’est son pré­nom – était d’ailleurs pré­sente à Cannes, mais a re­fu­sé d’être mise en lu­mière. “Dès le dé­par t,

l’aide de No­ra a été pré­cieuse, pour­suit

le réa­li­sa­teur. Pour moi, elle était un exemple de cou­rage, elle qui a choi­si de vivre avec sa propre iden­ti­té avant de connaître la ré­ac­tion du monde.”

À l’époque, Dhont est un jeune ho­mo­sexuel qui n’a pas en­core évo­qué son orien­ta­tion avec son en­tou­rage. Il ex­plique à No­ra qu’il sou­haite la fil­mer. “J’ai en­vie de réa­li­ser un do­cu­men­taire sur toi.” La ré­ponse fuse, né­ga­tive. Mais No­ra ac­cepte de par­ler d’elle et de la tran­si­tion de genre qu’elle est en train de me­ner. “Je l’ai ren­con­trée à de nom­breuses re­prises, ain­si que plu­sieurs autres jeunes trans­genres. Je sa­vais que je vou­lais réa­li­ser un film avec un per­son­nage prin­ci­pal trans­genre, et ces per­sonnes m’ont ins­pi­ré le scé­na­rio.”

Girl sor t de terre presque une dé­cen­nie plus tard, après des an­nées de dé­ve­lop­pe­ment et un pro­ces­sus de cas­ting com­pli­qué. Pour trou­ver la per­sonne ca­pable d’in­car­ner La­ra, Lu­kas Dhont a en ef­fet ren­con­tré pas moins de 500 ac­teurs et ac­trices, à qui il man­quait sou­vent un as­pect du per­son­nage. “Au dé­but, je vou­lais qu’une fille trans­genre in­ter­prète le rôle prin­ci­pal. Mais il fal­lait qu’elle soit à la fois ca­pable de jouer et de dan­ser. C’était un pre­mier obs­tacle.”

À Hol­ly­wood, les po­lé­miques enflent sur la ten­dance dé­sor­mais in­sup­por table de l’in­dus­trie à la pa­resse – et à la dis­cri­mi­na­tion – quand il s’agit de choi­sir des co­mé­diens et co­mé­diennes in­ter­pré­tant un per­son­nage trans. Ré­cem­ment, Scar­lett Jo­hans­son s’est re­ti­rée d’un film où elle de­vait in­car­ner un gang­ster trans­genre, après avoir ini­tia­le­ment ba­layé les cri­tiques de la com­mu­nau­té LGBT+ d’un re­vers de la main. Sur ce su­jet plu­tôt ten­du, Lu­kas Dhont reste pru­dent. On évoque avec lui le cas de la sé­rie Trans­pa­rent créée par Jill So­lo­way, qui a mis en scène Jef frey Tam­bor dans le rôle d’une néo­sexa­gé­naire choi­sis­sant d’ef­fec­tuer son co­ming out trans au­près de sa fa­mille. “J’ai vu Trans­pa­rent, j’aime beau­coup cette sé­rie. Mais je com­prends que le pro­blème du cas­ting d’une per­sonne cis­genre [ homme ou femme s’iden­ti­fiant au genre qui leur a été as­si­gné à la nais­sance] se pose dans ce cas pré­cis parce qu’à Los An­geles, j’ima­gine qu’il y a beau­coup de co­mé­diens trans­genres qui cherchent du tra­vail. C’est une ques­tion com­pli­quée.

Être ac­trice ou ac­teur est d’abord une ques­tion d’em­pa­thie. Tu ne dois pas être ho­mo­sexuel pour jouer un ho­mo, ou le contraire. Trans­pa­rent ajoute quelque chose à la con­ver­sa­tion, en met­tant en scène des per­son­nages qui pour beau­coup de gens ne sont pas com­pré­hen­sibles. C’est la force du ci­né­ma, de la té­lé et de l’ar t. Faire com­prendre et res­sen­tir quelque chose.”

Lu­kas Dhont a fi­na­le­ment choi­si le jeune ac­teur cis­genre Vic­tor Pol­ster, une vé­ri­table ré­vé­la­tion qui donne au film une sub­ti­li­té et une pro­fon­deur peu

com­munes. “En par­lant avec beau­coup de jeunes trans­genres qui étaient en pleine trans­for­ma­tion, qui sou­vent avaient une aver­sion en­vers leur propre corps, j’ai sen­ti que c’était très fra­gile de fil­mer et de re­pré­sen­ter quel­qu’un dans cette si­tua­tion, se jus­ti­fie le ci­néaste. C’est une res­pon­sa­bi­li­té que je ne vou­lais pas prendre. Un film, c’est comme un do­cu­ment qui reste toute la vie, qui peut ac­com­pa­gner une per­sonne du­rant des dé­cen­nies. Éthi­que­ment, fil­mer cette fra­gi­li­té, cette nu­di­té, ce rap­port aus­si com­plexe à son propre corps, ce n’était pas pos­sible.” Avec Vic­tor Pol­ster dans le rôle de La­ra, Girl

ren­verse à peu près tous les cli­chés et ra­conte l’his­toire d’un corps en lutte avec lui- même – et avec le monde – pour sa propre li­bé­ra­tion. Un ré­cit évi­dem­ment uni­ver­sel mais très do­cu­men­té, no­tam­ment lors­qu’il s’agit de re­pré­sen­ter les di­verses étapes ( no­tam­ment la prise d’hor­mones) qui ac­com­pagnent la tran­si­tion. Même

quand elle est dif­fi­cile. “Le film est as­sez tra­gique, d’une cer taine ma­nière,

ad­met Dhont. Mais il ne parle pas de toute la com­mu­nau­té trans­genre : c’est le por trait d’une seule fille qui dé­ve­loppe une aver­sion pour son propre corps. De mon point de vue, c’était im­por­tant de mon­trer cette souf­france, parce que dans notre so­cié­té, le corps et le genre sont com­bi­nés, liés de ma­nière cer­taine. Dès que nous nais­sons, le monde pro­clame que nous sommes un gar­çon ou une fille. Pour une grande par tie des gens, ce­la marche très bien, mais pour d’autres, ça ne fonc­tionne pas. La­ra est un per­son­nage pour qui cette as­si­gna­tion ne marche pas. Elle veut al­ler le plus loin pos­sible et s’af fir­mer en tant que femme.”

Lu­kas Dhont pro­nonce ces mots avec le calme et l’élé­gance qui le

ca­rac­té­risent ins­tan­ta­né­ment – après tout, sa ma­man est pro­fes­seure de mode. C’est un gar­çon apai­sé et ha­bi­té qui nous re­garde, conscient d’avoir mis beau­coup de lui dans ce film si dé­li­cat qui par­vient à ra­con­ter l’épo­pée in­time et phy­sique d’un per­son­nage

hors norme. “Le film est une his­toire d’ado­les­cence au­tant qu’une his­toire de tran­si­tion. Il y a un cô­té teen mo­vie. La­ra ne veut pas at­tendre, elle veut al­ler vite, en ce­la le film parle des ados car il ac­com­pagne cette ur­gence, le dé­sir d’avoir tout en même temps. J’es­père bien que beau­coup d’ados vont al­ler voir Girl, car je pense que La­ra aide à mon­trer une flui­di­té dans la ques­tion du genre qui pour beau­coup de jeunes est peut- être aus­si une ques­tion, un élé­ment cen­tral de leur vie, même s’ils ne sont pas trans. Moi, j’ai fa­çon­né ce film pour une ver­sion plus jeune de moi- même. Ado, je n’étais pas très mas­cu­lin, j’étais très fé­mi­nin, et ce­la m’a vrai­ment trou­blé. Je ne sa­vais pas comment ré­agir. Je voyais beau­coup d’exemples de mas­cu­li­ni­té au­tour de moi et j’étais en conflit avec ce­la. C’est sans doute de là que vient mon dé­sir de fil­mer ce per­son­nage.

C’est une per­sonne de 15 ans pour qui tout est clair : elle est une fille.” Pour la suite de la car­rière de Dhont, est- ce que tout se­ra aus­si clair ? Fan du réa­li­sa­teur grec Yor­gos Lan­thi­mos, du Mexi­cain Mi­chel Fran­co, de Xa­vier Do­lan ou en­core des frères Dar­denne et de James Ca­me­ron – “Oui, je peux pla­cer ces deux noms dans la même phrase !” –, le Belge se­ra at­ten­du au tour­nant. Avec Girl, il a en tout cas

ac­com­pli sa mue, sa tran­si­tion. “Un pre­mier film est une tran­si­tion, bien sûr, car jus­qu’à pré­sent je n’avais réa­li­sé que des courts- mé­trages, mais aus­si parce que pour la pre­mière fois j’ai pu ex­pri­mer des sen­ti­ments très per­son­nels. En écri­vant et en tour­nant, j’ai com­pris que mon tra­vail parle beau­coup de l’im­pos­si­bi­li­té de dé­ve­lop­per une re­la­tion avec un autre corps. D’une cer taine ma­nière, je me com­prends mieux moi­même au­jourd’hui.”

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