Mé­moire au­to­mo­bile

Octane (France) - - Édito - Yan-alexandre Da­ma­sie­wicz Ré­dac­teur en chef Ins­ta­gram : yan_a­lexandre

IL N’EST PAS ÉTON­NANT que les sor­ties de grange soient de­ve­nues, en l’es­pace de quelques an­nées, un phé­no­mène ma­jeur du mar­ché de l’au­to­mo­bile de col­lec­tion, et que le prix de voi­tures qui s’ap­pa­ren­taient à des épaves crève dé­sor­mais le pla­fond. Maître Her­vé Pou­lain a eu de très jo­lis mots en pré­am­bule de la vente Baillon, évo­quant la “ré­flexion sur la fuite du temps”. Les voi­tures de la (dé­sor­mais) cé­lèbre col­lec­tion n’étaient plus des au­to­mo­biles mais des oeuvres d’art, des mo­nu­ments in­tem­po­rels, char­gés des sou­ve­nirs tan­gibles de gé­né­ra­tions de conduc­teurs. Quelque chose d’in­ima­gi­nable dans notre époque du tout je­table.

En ac­qué­rant “la” Ma­se­ra­ti A6G Baillon, Jonathan Se­gal a sou­hai­té la gar­der dans son état, tout en la re­met­tant sur la route. C’était sans doute la meilleure chose à faire avec cette au­to. Il a com­pris sa por­tée unique, sans pour au­tant la sa­cra­li­ser. Et tant pis si elle perd quelques écailles de pein­ture en rou­lant. Je dois avouer avoir quelque peine à com­prendre ces res­tau­ra­tions qui trans­forment des sor­ties de grange en quelques sor­dides na­tures mortes fi­gées dans le temps, jus­qu’à fixer leur pous­sière dans la ré­sine. Aus­si ter­ri­fiant que d’em­pailler son ani­mal de com­pa­gnie. Il y a une grande beau­té dans le vieillis­se­ment d’une au­to­mo­bile et sur­tout dans le mes­sage que ra­conte cette usure. La charge émo­tion­nelle d’une trace lais­sée dans les cuirs, les bois ou les tôles par un an­cêtre est énorme. Parce qu’elle ra­conte une his­toire, l’al­té­ra­tion de­vient sou­ve­nir. Et si cette A6G porte énor­mé­ment de sou­ve­nirs, ce­la ne doit pas em­pê­cher M. Jonathan Se­gal de créer, puis de trans­mettre les siens.

Je crains tou­te­fois que la beau­té de ces sor­ties de grange tienne sur­tout à la fra­gi­li­té des au­tos les plus an­ciennes. J’ai quelques doutes sur le fait que les mo­dèles des der­nières dé­cen­nies, aux plas­tiques om­ni­pré­sents (sans par­ler de celles à la car­ros­se­rie en car­bone) n’af­fichent pa­reils charmes après une longue hi­ber­na­tion.

Voi­ci une idée pour les de­si­gners d’au­jourd’hui : ima­gi­ner une voi­ture ca­pable de vieillir avec élé­gance. Une voi­ture que l’on achète dans l’idée de trans­mettre une part de soi aux gé­né­ra­tions fu­tures. Belle uto­pie ?

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