RO­VER DE COURSE

Tom Kristensen en SD1

Octane (France) - - Sommaire - Pho­tos Jay­son Fong

IL PEUT ÊTRE DIF­FI­CILE de lut­ter contre les pré­ju­gés… Il est connu pour être une pri­ma don­na, ce qui n’est pas sur­pre­nant pour quel­qu’un qui a rem­por­té neuf fois les 24 Heures du Mans et six fois les 12 Heures de Sebring, ain­si que quelques titres de For­mule 3, sans comp­ter des vic­toires en F3000 et en cham­pion­nat de tou­risme al­le­mand, etc.

Il se­rait plus fa­cile de lis­ter les ca­té­go­ries de sport mé­ca­nique dans les­quelles Tom Kristensen n’a pas ex­cel­lé. Mais ce qui l’at­tend ici est quelque chose de com­plè­te­ment nou­veau, peut-être son plus grand chal­lenge, plus qu’une heure avant de se je­ter en piste au vo­lant d’une Ro­ver SD1.

D’abord, il faut se mettre d’ac­cord. Nous sommes au Good­wood Mem­bers’ Mee­ting 2017 et le Da­nois dis­cute dé­jà tac­tique avec Neil God­win-stub­bert. La course dure une heure et Kristensen pren­dra le der­nier re­lais, après Stuart Hall. Alors, il ne veut rien lais­ser au ha­sard. Ce­la doit être un chan­ge­ment de pi­lote ra­pide.

« Je se­rai de­bout à l’avant de la Ro­ver et t’ap­pel­le­rai dans la pit­lane quand ça se­ra sûr », in­dique God­win-stub­bert. Il va y avoir une sa­crée pa­gaille et il y a peu de place pour l’er­reur. Kristensen ne compte pas là-des­sus. « Quand j’y vais, J’Y VAIS », s’ex­clame-t-il. God­win-stub­bert ré­torque : « Tu ne com­prends pas, Tom, je vais vé­ri­fier pour être sûr que c’est SÛR ! ». La conver­sa­tion s’anime, mais dif­fi­cile de se faire en­tendre au mi­lieu des V8 pous­sés jus­qu’à leur zone rouge. « Non, Neil, c’est TOI qui ne com­prends pas. Quand j’y vais, J’Y VAIS ! », in­siste Kristensen. Bon, d’ac­cord.

Notre hé­ros n’est clai­re­ment pas ha­bi­tué à s’embarrasser de ce genre de dé­tails. Quand il est prêt à y al­ler, eh bien… Il y va. Mais son fron­ce­ment de sour­cils s’est entre-temps trans­for­mé en un im­mense sou­rire. Il suf­fit de pas­ser deux mi­nutes avec ce co­losse du sport au­to pour com­prendre qu’il n’a pas un ego sur­di­men­sion­né. Alors que cer­tains pi­lotes de F1 mo­derne sont connus pour al­ter­ner entre in­dif­fé­rence et hos­ti­li­té quand vous es­sayez d’en­ga­ger une conver­sa­tion avec eux, Kristensen prend son sta­tut à la lé­gère.

« J’ai dé­cou­vert la voi­ture hier seule­ment, quand nous avons es­sayé le ba­quet, ad­met-il. Il fai­sait un froid gla­cial. La Ro­ver a l’air fan­tas­tique, n’est-ce pas ? Les voi­tures de tou­risme de l’époque avaient de su­perbes dé­co­ra­tions, et puis elle a un V8. Elle a été pi­lo­tée par de sa­crés types, aus­si. J’adore cou­rir ici, on ver­ra bien com­ment on va s’en sor­tir. » Sur ce, Kristensen est al­pa­gué par Lord March en per­sonne, juste après que le cham­pion de WTCC Rob Huff ne s’est mo­qué de sa com­bi­nai­son Au­di, pas vrai­ment d’époque. Quelques heures plus tôt, c’étaient les qua­li- fi­ca­tions pour la course du sa­me­di, qui n’ont du­ré que trois tours. « Le seul fait d’ame­ner la voi­ture ici a été une course contre le temps, pointe God­win-stub­bert. Elle n’a été tes­tée qu’une fois après sa res­tau­ra­tion et c’était il y a quelques jours, à Sil­vers­tone, avec Stuart au vo­lant. Le dif­fé­ren­tiel avait un rap­port trop long et a dû être chan­gé, et nous avons pro­cé­dé à quelques ré­glages mi­neurs. On n’a pas eu le temps de faire beau­coup plus. Les qua­li­fi­ca­tions ont mis en lu­mière quelques pro­blèmes : les étriers de freins, fraî­che­ment re­faits, ont ex­plo­sé leurs joints, ce qui a en­traî­né une fuite du li­quide, et ils doivent main­te­nant être rem­pla­cés. La bague in­fé­rieure en ny­lon de la trin­gle­rie de boîte s’est dé­té­rio­rée, ce qui a trans­for­mé les chan­ge­ments de rap­ports en lo­te­rie. Un écrou de la barre an­ti­rou­lis avant s’est aus­si des­ser­ré. Si nous avions pu faire vingt tours de plus à Sil­vers­tone avant le Mem­bers’ Mee­ting, ces pro­blèmes au­raient été iden­ti­fiés et ré­glés plus tôt. »

Le di­rec­teur d’équipe Mar­tin Tho­mas, dont l’équipe SRG a as­sem­blé la voi­ture à l’époque, ajoute : « Ça n’a pas ai­dé que Tom ait cou­pé la chi­cane du­rant son se­cond tour qua­lif, à cause de toute la pein­ture rouge sur les pneus ! C’était très hu­mide et ça montre qu’il a tout es­sayé. Nous ne nous at­ten­dions pas à moins. Comme nous avons re­çu l’in­vi­ta­tion au der­nier mo­ment, nous nous

sommes mis énor­mé­ment de pres­sion sim­ple­ment en ame­nant la voi­ture ici. Puis on nous a de­man­dé si ça ne nous dé­ran­geait pas que Tom conduise la voi­ture. Nous n’al­lions pas dire non, n’est-ce pas ? ».

« Dans les an­nées 80, c’était beau­coup plus fa­cile d’as­sem­bler une au­to, parce que j’avais un ate­lier de com­pé­ti­tion com­plet, un ate­lier de pein­ture, etc., mais au­jourd’hui il n’y a que moi et un mé­ca­ni­cien à mi-temps. J’ai en­ga­gé des Mus­tang, des Fal­con et des Ca­ma­ro dans le cham­pion­nat an­glais de tou­risme, dans les an­nées 60 et au dé­but des an­nées 70. Puis, nous sommes pas­sés aux Do­lo­mite et Ca­pri avec la star aus­tra­lienne Brian Muir. En 1980, il y a eu un chan­ge­ment de ré­gle­men­ta­tion et nous nous sommes mis à as­sem­bler la pre­mière Ro­ver. »

« Elle a été mon­tée mor­ceau par mor­ceau. Don Moore s’oc­cu­pait du mo­teur, l’usine nous a ai­dés pour l’ho­mo­lo­ga­tion et Pa­trick Mo­tors nous a de­man­dé si nous pou­vions mettre leur nom sur la voi­ture. Puis le ma­ga­zine Mo­tors, les huiles Duck­hams et ICI ont sui­vi. »

“Notre” SD1, le châs­sis SMG/PMG 3, est la soeur de la Ro­ver de Muir, pi­lo­tée par le jour­na­liste Rex Greens­lade en 1981, avant d’être ac­quise par le pri­vé Den­nis Leach. Ce­lui-ci a en­ga­gé la SD1 dans le cham­pion­nat an­glais deux sai­sons de plus. Dave Me­pham a ache­té la voi­ture en 1989 et a pous­sé un peu son dé­ve­lop­pe­ment, la vieille carne ga­gnant un V8 5,3 litres et une boîte à 6 rap­ports. Après un der­nier ba­roud d’hon­neur, elle fut mise à la re­traite.

« La res­tau­ra­tion ne fut pas fa­cile, glisse Tho­mas. Elle est es­sen­tiel­le­ment dans son état d’ori­gine, mais le mo­teur et le châs­sis avant ont été dé­pla­cés en ar­rière, et nous avons dû en­le­ver et rem­pla­cer tous les pan­neaux en fibre de verre. »

Alors que la course du soir ap­proche, Tho­mas et God­win-stub­bert sont d’un op­ti­misme ré­ser­vé. Lorsque la tren­taine de voi­tures de tou­risme de Groupe 1 se réunit sur la grille, il ap­pa­raît évident que l’autre Ro­ver à la dé­co­ra­tion Pa­trick Mo­tors, en­ga­gée par JD Clas­sics et pi­lo­tée par Chris Ward et Gor­don Shed­den, se­ra le prin­ci­pal chal­len­ger pour la vic­toire. Quoi qu’il en soit, la pole est pour Mark Blun­dell, à bord de la Ford Es­cort RS2000 de Ker­ry Mi­chaels.

L’an­cien vain­queur du Mans a plan­té sa voi­ture en pôle dans des condi­tions hu­mides, mais dans les pre­miers tours sur piste sèche, il est ra­pi­de­ment re­mis à l’ordre par la Ro­ver de Ward et par une Mi­ni 1275 GT à la ra­pi­di­té im­pro­bable, me­née par Nick Swift. Au 8e tour, c’est Stuart Gra­ham (75 ans), qui prend la tête avec la Che­vro­let Ca­ma­ro aux cou­leurs Fa­ber­gé de Ni­gel Gar­rett, jus­qu’au chan­ge­ment de pi­lote. Pen­dant ce temps, Stuart Hall re­monte dans le mi­lieu de ta­bleau avec “notre” Ro­ver, après s’être élan­cé de la 26e place.

« C’EST UNE VOI­TURE ADO­RABLE À CONDUIRE, AVEC UN PEU DE DÉ­VE­LOP­PE­MENT, ELLE PEUT ÊTRE BEAU­COUP PLUS RA­PIDE »

Et com­ment ! Hall est 12e au mo­ment où la SD1 se jette dans les stands où l’at­tend Kristensen. Et c’est là que le re­frain « Quand j’y vais, J’Y VAIS ! » prend tout son sens. La pit­lane étroite est plon­gée dans la confu­sion des chan­ge­ments de pi­lotes. God­win-stub­bert a à peine le temps de le­ver le pouce à Kristensen que ce­lui-ci li­bère l’em­brayage et que la Ro­ver bon­dit des stands. Une fois le jeu des chaises mu­si­cales ter­mi­né, plus rien ne peut em­pê­cher l’an­cien cham­pion de BTCC, Shed­den, dans “l’autre” Ro­ver Pa­trick Mo­tor de l’em­por­ter, mal­gré une sa­fe­ty car tar­di­ve­ment dé­ployée lorsque la RX-7 de Mike Wils a quit­té la route.

Der­rière la SD1 de Ward et Shed­den, on re­trouve la Ca­ma­ro de Gra­ham et Oli­ver Bryant, par­tie en pre­mière ligne. Kristensen, à qui le vain­queur a pris un tour, ter­mine à une peu ha­bi­tuelle 13e place. Mais il est loin d’être dé­cou­ra­gé : « C’est clair que cer­taines Ro­ver sont plus ra­pides que d’autres », s’amuse-t-il. « C’est une voi­ture ado­rable à conduire, et je pense qu’avec un peu de dé­ve­lop­pe­ment, elle peut être beau­coup plus ra­pide. Ça ne se­ra pas dif­fi­cile de trou­ver une se­conde au tour. Je suis dé­çu de ne pas avoir fait mieux. L’an­née pro­chaine ? »

Les membres de l’équipe ont à peine le temps de dor­mir avant le dé­part de la course de sprint de 15 mi­nutes du Tro­phée Ger­ry Mar­shall, le len­de­main. À en croire Tho­mas, ils ont réus­si à ga­gner 1’’5 au tour en 24 heures, mais l’es­poir reste faible. Hall conduit seul, cette fois, et l’an­cien as d’as­ton Mar­tin est dans le coup dès le dé­but, la SD1 se re­trou­vant ra­pi­de­ment 4e dans une lutte achar­née avec la Ca­pri de Mike Whi­ta­ker, la Che­vy de Briant et la BMW 530i de Nick Pad­more. Ward do­mine la meute pour rem­por­ter la vic­toire, Hall ter­mine fi­na­le­ment 8e.

« C’était très amu­sant, avoue-t-il plus tard. Ne pas pou­voir mon­ter dans la voi­ture pour les qua­lifs de sa­me­di a été frus­trant, mais

cette fois nous avons pu être à l’avant. Nous sommes ar­ri­vés avec une voi­ture neuve là où Chris a pu pro­fi­ter de 3 ou 4 ans de dé­ve­lop­pe­ment. Nous de­vons faire plus d’es­sais pour amé­lio­rer l’équi­libre de la voi­ture. » Pour l’équipe, la course du di­manche a fait la dif­fé­rence. « Stuart a été fan­tas­tique. On peut voir qu’il a tout don­né, dit God­wins­tub­bert. Je pense que la Ro­ver s’est com­por­tée in­croya­ble­ment bien, dès le dé­but. Le ni­veau était éle­vé et elle a mon­tré qu’elle est à la hau­teur. »

Tho­mas est éga­le­ment tout sou­rire. « Stuart m’a vrai­ment im­pres­sion­né de­puis Sil­vers­tone. C’est un grand pi­lote n’est-ce pas ? Ce qui me fait plai­sir du­rant ce wee­kend ce sont ses re­tours. C’est comme avoir de nou­veau Brian Muir dans la voi­ture. Stuart était pré­cis à chaque fois, ce qui a beau­coup ai­dé. J’es­père vrai­ment que nous se­rons in­vi­tés de nou­veau l’an­née pro­chaine. J’ado­re­rais re­ve­nir avec quelques voi­tures et me mê­ler à la ba­taille en tête. » Quant au fait d’avoir une au­then­tique lé­gende au vo­lant, pour God­win-stub­bert, c’est un tré­sor in­es­ti­mable. « On com­prend pour­quoi Tom Kristensen a rem­por­té plu­sieurs fois les 24 Heures du Mans. Même au vo­lant de la Ro­ver, il vou­lait tout sa­voir. Je l’ai vu lire la plaque d’his­to­rique dans le com­par­ti­ment mo­teur, quand nous étions sur la grille, hier. Il vou­lait connaître tous les dé­tails et ap­por­tait sans cesse des re­tours construc­tifs sur ce qu’il pen­sait né­ces­saire pour la voi­ture. »

« Tom et Stuart ont beau­coup dis­cu­té des ca­rac­té­ris­tiques de la voi­ture. Nous avons même ajus­té les vis de vi­sière sur le casque de Tom et avons ajou­té un peu de rem­bour­rage sur les ba­quets Cor­beau pour qu’il soit par­fai­te­ment ins­tal­lé. Le diable est dans les dé­tails. J’étais au cou­rant que Tom, que j’ai vu cou­rir à de mul­tiples re­prises au Mans, était à la fois gen­til avec tout le monde et très pro­fes­sion­nel. Il a aus­si si­gné mon casque Bell, alors je suis heu­reux ! »

Une pause. God­win-stub­bert ac­cuse le manque de som­meil. Il re­garde la Ro­ver et s’au­to­rise un mo­ment in­tros­pec­tif. « Mon père m’a dit ré­cem­ment qu’il a fait cou­rir cette voi­ture pré­cise à Sil­vers­tone, en 1981. J’étais là, mais tout ce dont je me sou­viens c’était de me ba­la­der dans le pad­dock sur mon vé­lo cross. J’avais juste 9 ans ! »

Ci-des­sus et ci-des­sus à gauche La Ro­ver 3500 fai­sait par­tie de l’équipe Pa­trick Mo­tor­sport de Group 1 en 1980. Le mul­tiple vain­queur du Mans Tom Kristensen (en com­bi­nai­son Au­di), prêt à cou­rir à Good­wood.

Ro­ver 3500 Gr.1 1981

Mo­teur V8 3 495 cm3, ACT, In­jec­tion Lu­cas Puis­sance 250 ch @ 5 250 tr/mn (env.)

Trans­mis­sion ma­nuelle à 5 rap­ports, pro­pul­sion, dif­fé­ren­tiel à glis­se­ment li­mi­té Di­rec­tion cré­maillère Sus­pen­sion AV : bras Mc­pher­son, res­sorts hé­li­coï­daux, barre an­ti­rou­lis. AR : pont ri­gide, pa­ral­lé­lo­gramme de Watt, res­sorts hé­li­coï­daux, amor­tis­seurs té­les­co­piques. Freins AV : disques. AR : tam­bours

Poids 1 300 kg (es­ti­mé) Per­for­mances vi­tesse maxi 225 km/h (env.)

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