PATRICK LE QUÉ­MENT

Le de­si­gner

Octane (France) - - Allumage / Opinions -

Hen­ri Poin­ca­ré, ce grand scien­ti­fique fran­çais qui ou­vrit les portes de la théorie du chaos, a écrit un jour: « La pen­sée n’est qu’un éclair au mi­lieu d’une longue nuit, mais c’est cet éclair qui est tout ». Le chaos, les de­si­gners le connaissent bien. Tout comme ces éclairs au mi­lieu de la nuit, ces idées qui semblent sou­vent géniales sur le mo­ment mais qui, le len­de­main, re­joignent une éta­gère vir­tuelle do­tée de nom­breux ca­siers prêts à re­jaillir le mo­ment ve­nu… ou pas. Sou­vent en ef­fet, ces idées se ré­vèlent sans va­leur une fois le jour le­vé. Mais par­fois sub­sistent quelques pé­pites en­core brutes de dé­cof­frage, is­sues de ces pen­sées qui vous ré­veillent et qui vous obligent après une longue, très longue hé­si­ta­tion à vous le­ver pour at­tra­per un crayon et une feuille de pa­pier! Bien sûr, ces phases de créa­ti­vi­té noc­turne, et par­fois d’in­som­nie, ne sont pas une ex­clu­si­vi­té ré­ser­vée aux seuls ar­chi­tectes ou de­si­gners, à ceux que l’on consi­dère comme des créa­tifs pro­fes­sion­nels. Mais elles res­tent une constante chez tous les de­si­gners que j’ai connus. Sou­vent elles ne sont pas liées à un sou­ci ou une an­goisse, mais tout sim­ple­ment à l’in­ca­pa­ci­té de l’ima­gi­na­tion à “cou­per le mo­teur ”. D’au­tant que si­tôt l’idée sur­gie, le de­si­gner ima­gine les chan­ge­ments qu’il va ef­fec­tuer à la ma­quette en cours de dé­ve­lop­pe­ment. Après quelques an­nées où j’ai hé­si­té à me le­ver la nuit pour no­ter une nou­velle idée, j’ai ins­ti­tu­tion­na­li­sé le phé­no­mène en pla­çant sur ma table de nuit un crayon bien taillé, une gomme et un jo­li petit car­net do­té d’une bande en élas­tique. C’est ain­si que j’ai sou­vent pas­sé plus de temps hors du lit qu’à l’in­té­rieur, avec le même taux d’échecs et de réus­sites, mais en­core plus de cernes sous les yeux. Au dé­but des an­nées 70, je di­ri­geais le petit stu­dio de de­si­gn pros­pec­tif de Ford en Al­le­magne qui por­tait le nom de For­ward De­si­gn. Sur­tout pas “De­si­gn Avan­cé” car mon pa­tron, Uwe Bahn­sen, avait re­mar­qué que lors des nom­breuses crises fi­nan­cières qui avaient ponc­tué l’his­toire de Ford, les contrô­leurs de ges­tion avaient la fâ­cheuse ten­dance à cou­per toute ac­ti­vi­té qui por­tait le nom d’“avan­cé” pour faire des éco­no­mies… Ce jour-là, Uwe Bahn­sen me de­man­da de lais­ser tom­ber tout ce que je fai­sais sur le mo­ment pour me consa­crer à une com­mande spé­ciale d’un ma­ga­zine al­le­mand bien connu. Au­to Mo­tor und Sport avait de­man­dé à chaque construc­teur de faire une illus­tra­tion du de­si­gn ex­té­rieur et in­té­rieur de la voi­ture de l’an 2000 pour fi­gu­rer dans un long ar­ticle consa­cré à ce su­jet, qui re­sur­gis­sait à in­ter­valles ré­gu­liers, pro­ba­ble­ment par faute de nou­veau­tés pro­duits. Je dé­ci­dai de me consa­crer per­son­nel­le­ment à cette noble tâche, d’au­tant plus que j’avais une pas­sion pour tout ce qui tou­chait au fu­tu­risme et pour les beaux ren­dus, et que nous n’avions que deux jours pour res­pec­ter les dé­lais qui nous avaient été im­po­sés.

J’ai pas­sé la grande par­tie d’une pre­mière jour­née à faire des cro­quis spon­ta­nés pour cou­vrir le plus grand ter­ri­toire pos­sible, ce qui est une autre fa­çon de dire que j’ai rem­pli un pan­neau en­tier de des­sins, d’idées, de prin­cipes, d’ébauches, pour me rap­pe­ler en fin de jour­née qu’il fal­lait ab­so­lu­ment que je consulte le tra­vail du grand maître de la science-fic­tion au­to­mo­bile, Syd Mead, qui nous était ar­ri­vé des Étatsu­nis quelques jours au­pa­ra­vant. Et là ce fut la douche froide! Syd Mead avait dé­jà tout fait, tout in­ven­té, de plus ses ren­dus étaient de vé­ri­tables oeuvres d’art.

Je suis ren­tré chez moi dé­pi­té et, à ma grande sur­prise, je me suis en­dor­mi pour une longue de­mi-heure… avant de me re­trou­ver à ma table à des­sins en­ga­gé dans une fu­rie créa­tive. C’est ain­si qu’en 1972 j’ai ima­gi­né le concept d’un vé­hi­cule voya­geant à 200 km/h de Pa­ris à Co­logne, équi­pé d’un sys­tème de gui­dage avant l’heure qui fonc­tion­nait à par­tir de cap­teurs lo­gés dans la chaus­sée. Sur le ta­bleau de bord di­gi­tal se dé­ployait la vi­tesse en af­fi­chage ana­logue; mais au centre on trou­vait des chiffres nu­mé­riques sur­di­men­sion­nés ain­si qu’une carte qui in­di­quait la po­si­tion en temps réel du vé­hi­cule, la dis­tance par­cou­rue et celle res­tant à par­cou­rir. Avec le re­cul on peut dire que c’était tout juste pour ce qui était de la fonction… et tout faux en ce qui concerne la tech­no­lo­gie ! Fi­gu­raient aus­si sur ce des­sin, qui a été re­pris dans quelques livres, des écrans in­té­rieurs de ré­tro­vi­sion, pla­cés aux deux ex­tré­mi­tés de la planche de bord, et un moyen de faire un contrôle tech­nique grâce à une com­mande qui im­pri­mait un diag­nos­tic en temps réel, sur car­tons, bien sûr! … Je ter­mi­nai la gouache à la mi­nute près avant qu’elle ne parte par cour­rier express et… je ne dor­mis pas de nou­veau la nuit sui­vante car mon cer­veau re­fu­sait de lâ­cher prise. Mais je dor­mis bien la nuit d’après.

“LES ÉCLAIRS AU MI­LIEU DE LA NUIT, CES IDÉES QUI SEMBLENT SOU­VENT GÉNIALES SUR LE MO­MENT, LES DE­SI­GNERS LES CONNAISSENT BIEN”

PATRICK LE QUÉ­MENT a com­men­cé en 1966 une car­rière de de­si­gner qui se pour­suit tou­jours. Après Sim­ca, Ford et le groupe Volks­wa­gen, il di­rige le de­si­gn Re­nault de 1987 à 2009. Il anime Patrick le Qué­ment consul­ting, et il est l’un des fon­da­teurs de la Sus­tai­nable De­si­gn School (SDS) de Nice.

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