MÉ­MOIRE

En­ne­mi de la na­tion ou per­son­nage ju­gé trop vite? L’homme qui a di­ri­gé Re­nault res­te­ra pour tou­jours contro­ver­sé.

Octane (France) - - Sommaire - Texte Giles Chap­man

Louis Re­nault, le contro­ver­sé

NOS AN­CÊTRES ONT ADO­RÉ bien des voi­tures qui ont por­té son nom, puis ont dé­tes­té l’homme qui les a créées. Au centre de cette hé­ré­sie na­tio­nale, la re­la­tion cou­pable de Louis Re­nault avec le ré­gime na­zi et le gouvernement de Vi­chy du­rant la Se­conde Guerre mon­diale. Il est consi­dé­ré comme un col­la­bo­ra­teur de la pire es­pèce pour avoir, en 1940, ac­cep­té d’as­sem­bler 30 000 ca­mions pour les Al­le­mands et em­ployé son im­mense usine de Bou­logne-billan­court à l’ef­fort de guerre de l’oc­cu­pant. Pour sa dé­fense, il a in­vo­qué le fait que, s’il n’avait pas ob­tem­pé­ré, l’usine au­rait été vi­dée de ses équi­pe­ments qui au­raient été trans­por­tés en Al­le­magne avec ses 40000 em­ployés. « Don­nons-leur le beurre, ou ils pren­dront les vaches », au­rait-il dit à l’époque.

Quel contraste avec son rôle du­rant la Pre­mière Guerre mon­diale, où il avait tout mis en oeuvre pour pro­duire en masse un char d’as­saut, le FT, qui a joué un rôle vi­tal dans la vic­toire. Il avait re­çu pour ce­la la Lé­gion d’hon­neur.

Louis était en charge de la concep­tion des vé­hi­cules de­puis que lui et ses frères avaient lan­cé Re­nault Frères en 1899. Quand Mar­cel s’est tué lors de la course Pa­ris-ma­drid 1903 et que Fer­nand a suc­com­bé à une longue ma­la­die en 1909, Louis est de­ve­nu seul pro­prié­taire du construc­teur. Il en fera l’un des plus grands pro­duc­teurs au­to­mo­biles, as­sem­blant plus de voi­tures que Ford à un mo­ment, et de­ve­nant l’une des plus grandes en­tre­prises fran­çaises des an­nées 30.

Il était fier de son em­pire dont lui et sa fa­mille dé­te­naient 95 % des actions. Pour­tant, là ré­si­dait sa faille. La vo­ra­ci­té et le pou­voir l’ont trans­for­mé en un petit des­pote pa­ra­noïaque, avec un pro­fond dé­dain pour sa propre maind’oeuvre. Il a ré­sis­té à la confron­ta­tion lors de la grève gé­né­rale de 1936 mais en a ti­ré une hor­reur des idées so­cia­listes. Sa vi­sion des re­la­tions in­dus­trielles était bru­tale et il est lar­ge­ment te­nu res­pon­sable de l’an­ti­pa­thie pour le ca­pi­ta­lisme qui per­siste jus­qu’au­jourd’hui. À la fin de la dé­cen­nie les choses al­laient en­core em­pi­rer. Il a dé­voi­lé son an­ti­sé­mi­tisme en in­sul­tant son prin­ci­pal ri­val, An­dré Ci­troën, en le nom­mant « le petit Juif » et en 1938, il a ren­du vi­site à Adolf Hit­ler en Al­le­magne, vrai­sem­bla­ble­ment pour par­ta­ger leurs sombres idées.

Ses em­ployés au­raient sa­bo­té les ca­mions des­ti­nés aux na­zis, en ins­tal­lant des jauges à huile de lon­gueur er­ro­née pour pro­vo­quer des casses mo­teur. Au fi­nal, les al­liés ont pi­lon­né Billan­court.

En sep­tembre 1944, après la ca­pi­tu­la­tion al­le­mande, Louis a été ar­rê­té et en­fer­mé à la pri­son de Fresnes en at­tente d’un pro­bable ju­ge­ment pour crimes de guerre. C’était dé­jà un homme sé­rieu­se­ment ma­lade. Treize jours plus tard, il a été trans­fé­ré en hô­pi­tal psy­chia­trique et le 24 oc­tobre, il est dé­cé­dé, à l’âge de 67 ans. La cause of­fi­cielle de sa mort était une in­suf­fi­sance ré­nale. Mais il semble pro­bable qu’il ait été tor­tu­ré et bat­tu en pri­son. Une nonne qui y tra­vaillait a dit avoir vu un gar­dien le frap­per du­re­ment à la tête avec un casque en mé­tal. Si ce­la est vrai, le coup au­ra été frap­pé (dans l’es­prit de son as­saillant ano­nyme) au nom d’une na­tion tout en­tière, dé­goû­tée par les pro­fits en­gen­drés par Re­nault du­rant la guerre.

Charles de Gaulle s’est as­su­ré que la fa­mille Re­nault n’en touche au­cun bé­né­fice. Il a na­tio­na­li­sé le construc­teur en 1945 et l’état en pos­sède tou­jours des actions au­jourd’hui. Cu­rieu­se­ment, le nom Re­nault a été conser­vé, même si la réus­site de l’en­tre­prise dans l’après-guerre est à mettre au bé­né­fice de son di­rec­teur, Pierre Le­fau­cheux, qui a fait de la 4CV conçue par Louis Re­nault (un concept pas si éloi­gné de ce­lui de la Volks­wa­gen Coc­ci­nelle) un im­mense suc­cès.

La fa­mille Re­nault n’a ja­mais réus­si à ob­te­nir compensation. Ch­ris­tiane, la veuve de Louis, a af­fir­mé en 1956 que ce­lui-ci a été as­sas­si­né en pri­son, mais ce­la, tout comme les af­fir­ma­tions qu’il avait fait de son mieux pour ses em­ployés, n’a trou­vé au­cun écho.

En 2012, les pe­tits-en­fants de Louis ont cla­mé de­vant un tri­bu­nal que ce der­nier n’avait pas d’autre choix que de tra­vailler avec la Wehr­macht pour em­pê­cher que ses ou­vriers ne soient for­cés à tra­vailler pour Daimler-benz. Leur ten­ta­tive “ré­vi­sion­niste” d’ob­te­nir une compensation fut dé­bou­tée, même si Louis Re­nault n’a ja­mais été lui-même ju­gé pour les actes qu’on lui re­proche.

Était-il le simple bouc émis­saire de la co­lère na­tio­nale? La vé­ri­té ne se­ra ja­mais connue sur ce géant de l’in­dus­trie au­to­mo­bile et, aus­si fa­bu­leuses soient les voi­tures qu’il a conçues, elles ne chan­ge­ront rien à l’idée que Louis était un traître.

IL EST CONSI­DÉ­RÉ COMME UN COL­LA­BO­RA­TEUR DE LA PIRE ES­PÈCE POUR AVOIR AS­SEM­BLÉ 30 000 CA­MIONS POUR LES AL­LE­MANDS

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