STA­NIS­LAS DE BARBEYRAC

« On ne va pas à l’opé­ra uni­que­ment pour voir des bim­bos et des beaux mecs, on va en­tendre des chan­teurs ! » En l’es­pace d’un an, la car­rière du jeune té­nor fran­çais a pris l’en­ver­gure in­ter­na­tio­nale es­pé­rée par tous ceux qui le sui­vaient de­puis ses dé­but

OPERA MAGAZINE - - Entretien -

Lorsque nous nous étions ren­con­trés, en 2011, vous m’aviez dit ne pas vou­loir brû­ler les étapes ; avez-vous réus­si à te­nir cette ligne de conduite ? Je crois. J’ai le sen­ti­ment que les choses ont évo­lué na­tu­rel­le­ment, avec évi­dem­ment des prises de po­si­tion se­lon les pro­po­si­tions que je re­ce­vais. On m’a par­fois sol­li­ci­té pour des rôles qu’il était im­pen­sable d’ac­cep­ter à ce stade de ma car­rière, le Faust de La Dam­na­tion par exemple, ou Des Grieux dans Ma­non vers le­quel j’irai cer­tai­ne­ment, mais plus tard ; je me mé­fie de ce ré­per­toire ro­man­tique fran­çais, en­core trop cos­taud pour moi ! J’ai heu­reu­se­ment eu la chance d’être bien conseillé et bien en­tou­ré, que ce soit par Lio­nel Sar­ra­zin, qui a été mon pro­fes­seur au Con­ser­va­toire de Bor­deaux et qui m’ap­porte tou­jours son sou­tien, ou par mes agents, Mo­nique Bau­douin en France, Lu­ca Tar­get­ti en Ita­lie, et main­te­nant Zem­sky/green Ar­tists Ma­na­ge­ment, aux États-unis. Aviez-vous vrai­ment peur d’al­ler trop vite ? Je crai­gnais, à vrai dire, de ne pas être au­to­nome dans mes choix. Main­te­nant, je sais com­ment ré­agir, ne se­rait-ce que dans mon rap­port à la scène. Je ne peux me fier uni­que­ment à la jeu­nesse et à l’ins­tinct. Chaque nou­velle prise de rôle est un défi ar­tis­tique à re­le­ver, mais la pru­dence s’im­pose, d’au­tant que je veux gar­der la sou­plesse et la fraî­cheur de ma voix. J’ai conscience de ce que je peux ex­pri­mer dans Gluck et dans Mo­zart, c’est dé­jà beau­coup !

La pru­dence, c’est aus­si d’avoir com­men­cé par des pe­tits rôles. Oui, et je ne le re­grette pas. Lorsque j’ai été ad­mis à l’ate­lier Ly­rique de l’opé­ra Na­tio­nal de Pa­ris, j’avais très peu d’ex­pé­rience, tout juste mes an­nées de con­ser­va­toire à Bor­deaux ; je n’étais pas suf­fi­sam­ment ar­mé tech­ni­que­ment. Pen­dant quatre ans, j’ai donc beau­coup « tour­né » en France. Des théâtres comme Mar­seille, Avi­gnon, Tours m’ont fait confiance ; non seule- ment ils m’ont per­mis de ga­gner ma vie, mais ils ont sui­vi mon développement. Des liens d’ami­tié et de fi­dé­li­té se sont ain­si créés. Grâce à eux, j’ai ap­pris ce qu’était la vie dans une mai­son d’opé­ra, com­ment s’adap­ter aux exi­gences d’un chef d’or­chestre et d’un met­teur en scène, à des par­te­naires... Compte te­nu de ma per­son­na­li­té, un tel iti­né­raire était in­dis­pen­sable et for­ma­teur. Alors, oui, mer­ci à Ja­qui­no de Fi­de­lio, à Ar­tu­ro de Lu­cia di Lam­mer­moor, à Beppe de Pa­gliac­ci !

Le rôle du Che­va­lier de la Force dans Dia­logues des Car­mé­lites a-t-il consti­tué une étape ? Ef­fec­ti­ve­ment, ce­la a été un mo­ment char­nière qui m’a per­mis de mû­rir ar­tis­ti­que­ment. Dra­ma­ti­que­ment, dé­jà, la par­ti­tion est in­croyable ! Pen­dant toutes les ré­pé­ti­tions, même lorsque je n’étais pas sur le pla­teau, je ne quit­tais pas les cou­lisses. J’ai d’abord in­car­né le Che­va­lier à Tou­lon, en 2013, dans une mise en scène de Jean-phi­lippe Cla­rac et Oli­vier De­loeuil, puis à Nantes, quelques mois plus tard, dans la pro­duc­tion conçue par Mi­reille De­lunsch. C’était pas­sion­nant de tra­vailler avec elle, parce qu’elle sait ce qu’est un chan­teur. En même temps, Mi­reille n’a ja­mais éta­lé sa science de can­ta­trice ; son ap­proche était très théâ­trale, très fine.

Al­fre­do dans La tra­via­ta, à Saint-étienne, a aus­si comp­té. C’était la pre­mière fois que je te­nais un rôle im­por­tant, et je ne pen­sais pas que ce se­rait ce­lui­là. Le contexte était idéal : la di­rec­tion mu­si­cale de Laurent Cam­pel­lone, la mise en scène de Jean-louis Grin­da... Tout ce­ci m’a per­mis de pro­gres­ser et m’a fait un bien énorme – et pas seule­ment tech­ni­que­ment. En plus, j’avais une su­perbe Vio­let­ta à mes cô­tés : Joyce El-khou­ry ! Réunir de telles condi­tions, c’est bon pour le psy­chisme ; et pour­tant, j’ai as­su­ré toutes les re­pré­sen­ta­tions en étant ma­lade. Là, je peux dire que j’ai fran­chi un pa­lier.

Et vous en avez fran­chi un autre avec Ta­mi­no, en juillet 2014, au Festival d’aix-en-pro­vence. En­core une prise de rôle, et une ex­pé­rience ar­tis­tique et hu­maine fan­tas­tique ! Le mé­rite en re­vient au met­teur en scène Simon Mc­bur­ney, qui est par­ve­nu à créer un vé­ri­table groupe de tra­vail dans le­quel cha­cun a pu trou­ver sa place. Nous étions tou­jours en­semble, les so­listes, les cho­ristes, les fi­gu­rants, l’équipe tech­nique, et nous sommes res­tés en contact ; au­jourd’hui en­core, nous nous écri­vons, nous nous ren­con­trons...

Ac­tuel­le­ment, com­ment dé­fi­ni­riez-vous votre voix ? Com­ment vous ré­pondre ? Elle évo­lue, c’est cer­tain. Le tra­vail mé­ti­cu­leux que j’ef­fec­tue avec Lio­nel Sar­ra­zin m’est in­dis­pen­sable. Certes, nous nous voyons moins, pour des ques­tions d’em­ploi du temps, mais nous com­mu­ni­quons beau­coup par Skype ; même si ce­la peut pa­raître bi­zarre, c’est un ou­til pré­cieux qui per­met d’en­tendre tous les dé­fauts. Ma voix est es­sen­tiel­le­ment ly­rique, même si elle a mû­ri et si elle se den­si­fie, et je sou­haite qu’elle le reste. J’aime pro­po­ser des nuances, des cou­leurs, c’est un atout que je veux conser­ver. Ta­mi­no m’aide pour ce­la, et ce se­ra le cas pour mon pre­mier Don Ot­ta­vio, en 2016, à Drott­nin­gholm.

Vous aviez dit, à l’époque de La tra­via­ta, qu’al­fre­do était une li­mite vo­cale que vous ne sou­hai­tiez pas dé­pas­ser pour le mo­ment. C’est exact. Compte te­nu de l’in­ves­tis­se­ment que de­mande un rôle, de tout ce que je donne lorsque je suis sur scène, je reste sur mes gardes, je ne veux pas m’user trop vite. Même si j’évite le bel can­to, je me dis qu’un per­son­nage comme

Ar­bace dans Ido­me­neo au Covent Gar­den de Londres (2014).

Ta­mi­no au Festival d’aix-en-pro­vence (2014).

Pâ­ris à Avi­gnon (2014).

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