SES GRANDES DATES

OPERA MAGAZINE - - Entretien - Propos recueillis par Mi­chel Pa­rou­ty

Nais­sance dans le sud de la France. Entre au Con­ser­va­toire de Bor­deaux, dans la classe de Lio­nel Sar­ra­zin. In­tègre l’ate­lier Ly­rique de l’opé­ra Na­tio­nal de Pa­ris. Rem­porte les Concours de Bé­ziers et de Mar­mande. Dé­buts aux Cho­ré­gies d’orange, en Gas­tone dans La tra­via­ta. Pre­mier Che­va­lier de la Force dans Dia­logues des Car­mé­lites, à Tou­lon. Pre­mier Al­fre­do dans La tra­via­ta, à Saint-étienne. « Ré­vé­la­tion Ar­tiste Ly­rique de l’an­née » aux Vic­toires de la Mu­sique clas­sique. Dé­buts au Festival d’aix-en-pro­vence (Ta­mi­no dans Die Zau­ber­flöte), au Thea­tro Mu­ni­ci­pal de Sao Pau­lo (Nar­ra­both dans Sa­lome) et au Covent Gar­den de Londres (Ar­bace dans Ido­me­neo). Pre­mier Pâ­ris dans La Belle Hé­lène, à Avi­gnon. Dé­buts à Salz­bourg, au cours de la « Se­maine Mo­zart », dans Da­vide pe­ni­tente.

de mou­rir pour le sau­ver, c’est pour l’in­ter­prète toute une évo­lu­tion à gé­rer. Et, bien sûr, je me ré­jouis d’avoir Vé­ro­nique Gens comme Al­ceste.

La mise en scène d’oli­vier Py vous ins­pi­ret-elle ? Elle est très épu­rée, il y a en elle quelque chose d’éphé­mère qui cor­res­pond bien à la par­ti­tion. L’en­semble donne un spec­tacle très co­hé­rent. Oli­vier Py est très pro­fond et très pré­cis, il ana­lyse, il com­mente, il n’aime pas les faux gestes, les au­to­ma­tismes. Sa mise en scène est simple et vraie ; tout est écrit dans la mu­sique qui, à son tour, met en va­leur la ri­chesse du texte.

Vous sem­blez par­ti­cu­liè­re­ment à l’aise dans Gluck et Mo­zart. C’est vrai. Ils sont pour­tant très dif­fé­rents ! Au pre­mier abord, l’écri­ture de Mo­zart semble plus fa­ci­le­ment com­pré­hen­sible, on peut y per­ce­voir une cer­taine lé­gè­re­té. Les mé­lo­dies de Gluck ne cessent de s’éti­rer, et il est dif­fi­cile d’y trou­ver des pa­ren­thèses, des pauses. Les ré­cits or­ches­trés sont splen­dides, mais pas for­cé­ment ac­ces­sibles tout de suite. Mo­zart est plus im­mé­diat.

Pen­sez-vous les gar­der l’un et l’autre à votre ré­per­toire ? Oui, car ils me font du bien. Et, sur­tout, ils per­mettent d’évo­luer, d’al­ler plus loin. Dans les an­nées qui viennent, j’irai vers Py­lade d’iphi­gé­nie en Tau­ride et Re­naud d’ar­mide ; Mo­zart, lui, me mè­ne­ra vers Ido­me­neo ! On peut aus­si rê­ver ; l’un de mes rêves est Lo­hen­grin, et je suis per­sua­dé qu’il existe une conti­nui­té entre Ta­mi­no et lui.

Ta­mi­no et vous, c’est une belle his­toire ! Vous sa­vez, on a ten­dance à sou­vent sim­pli­fier les per­son­nages mo­zar­tiens. Or, ils sont bien plus com­plexes et mys­té­rieux qu’on ne le croit. Ta­mi­no n’est pas qu’un jeune prince un peu naïf ; il a des prises de po­si­tion à dé­fendre, et n’hé­site pas à su­bir des épreuves pé­nibles pour ar­ri­ver à ses fins.

Les per­son­nages de Gluck sont-ils plus com­pli­qués ? Oui, parce que leur psy­cho­lo­gie est ins­tal­lée dès le dé­but ; ce qu’il faut gé­rer, c’est leur den­si­té dra­ma­tique, et ce­la pen­dant tout le cours d’une re­pré­sen­ta­tion. Chez Mo­zart, il n’est pas rare de ren­con­trer un mo­ment de lé­gè­re­té mu­si­cale, pour éclai­rer les per­son­nages d’un jour nou­veau ; chez Gluck, non. L’air « du por­trait », la flûte ap­pri­voi­sant les ani­maux sau­vages, le long dia­logue avec l’ora­teur sont au­tant de fa­cettes de Ta­mi­no, alors que, de son en­trée en scène à la fin de l’ou­vrage, Ad­mète dé­roule le même so­lide fil rouge, char­gé de tris­tesse, de désar­roi. Re­naud, le hé­ros d’ar­mide, a droit à un bel air élé­giaque, pas Ad­mète...

Qu’avez-vous ap­pris grâce à Mo­zart ? Une dis­ci­pline vo­cale qui est in­dis­pen­sable. Mais je suis contre l’avis de ceux qui disent qu’il faut l’abor­der très tôt. C’est idiot de le faire tra­vailler à des jeunes n’ayant pas un ba­gage tech­nique suf­fi­sant. Après dix ans de chant, je peux ré­pondre à ses exi­gences sur la ligne mu­si­cale, les cou­leurs, le style, ce qui n’était ab­so­lu­ment pas le cas à mes dé­buts.

Vous n’avez en­core ja­mais tou­ché au ré­per­toire ba­roque. Non, et je le connais très peu. J’aime beau­coup Lul­ly, Ra­meau, Mon­te­ver­di, mais je n’ai eu au­cune pro­po­si­tion dans ce sens. Ces ou­vrages de­mandent sou­vent un té­nor ai­gu « à la fran­çaise », une haute-contre, ce qui n’est pas du tout dans mes cordes.

Quel sou­ve­nir gar­dez-vous de Pâ­ris dans l’opé­ra Grand Avi­gnon ? Un jeune chan­teur, au­jourd’hui, ne peut pas se spé­cia­li­ser, et je n’y te­nais pas ; il faut s’adap­ter à des ré­per­toires dif­fé­rents. Lorsque je re­çois une pro­po­si­tion, je pense tou­jours aux risques en­cou­rus. Fran­che­ment, j’al­lais là-bas un peu à re­cu­lons : je n’avais ja­mais chan­té ce ré­per­toire, et par-des­sus le mar­ché, le rôle est très ai­gu. Un vrai défi vo­cal ! J’ai choi­si de l’as­su­mer avec mes propres armes. J’ai beau­coup ap­pris pen­dant ce spec­tacle : tout ce qui peut en­ri­chir mon ex­pé­rience ar­tis­tique est bien­ve­nu, mais pas à n’im­porte quel prix.

Vos rôles sont ceux d’un jeune pre­mier, et vous en avez le phy­sique. Que pen­sez-vous de la place que prennent l’image et l’ap­pa­rence dans votre mé­tier ? C’est un constat in­quié­tant, mais mal­heu­reu­se­ment vrai : le phy­sique compte énor­mé­ment, ce qui im­plique un mi­ni­mum de contraintes et d’at­ten­tion. En même temps, on ne va pas à l’opé­ra uni­que­ment pour voir des bim­bos et des beaux mecs, on va en­tendre des chan­teurs ! Mais il est pro­bable que, pour un pu­blic de néophytes, avoir la sil­houette de son per­son­nage et se mon­trer cré­dible dra­ma­ti­que­ment suf­fit. C’est un pro­blème ac­tuel et dé­li­cat, sur­tout à une époque où les jeunes chan­teurs sont nom­breux et bons, et les places rares !

Vous consa­crez une part de votre ac­ti­vi­té au concert et au ré­ci­tal. J’y tiens beau­coup. Ce­la m’est vrai­ment in­dis­pen­sable, même si j’ai peu de dis­po­ni­bi­li­tés et sou­haite évi­dem­ment pas­ser du temps avec ma fa­mille, puisque j’ai deux en­fants. Le concert per­met d’étendre son ré­per­toire, de dé­cou­vrir des oeuvres. Il faut aus­si s’adap­ter très ra­pi­de­ment au chef, à ses par­te­naires, tout en gar­dant sa spon­ta­néi­té. Quant au ré­ci­tal de mé­lo­dies ou de lie­der, il est im­por­tant pour la san­té vo­cale, comme pour l’in­ti­mi­té avec les textes ; c’est un tra­vail de fond pré­cieux. De­vant le pu­blic, on est seul avec le pia­niste, on est pour ain­si dire « à poil ».

Quels com­po­si­teurs pri­vi­lé­giez-vous dans ce do­maine ? Je veux me faire plai­sir et je sais que si j’éprouve du plai­sir, il en ira de même pour l’au­di­teur ! J’aime Schu­mann, Mah­ler, je com­mence à at­ta­quer Brit­ten, Co­pland, Fin­zi, dans les­quels je dé­couvre des splen­deurs ; dans la mé­lo­die fran­çaise, j’ai­me­rais faire preuve d’ori­gi­na­li­té, sor­tir un peu de Du­parc et de Fau­ré. L’ora­to­rio m’est cher, sans doute parce que j’ai été for­mé dans une maî­trise, même si, cu­rieu­se­ment, on ne m’a ja­mais en­ga­gé pour chan­ter du Bach. Mais je vais faire Die Schöp­fung de Haydn, à Salz­bourg, sous la di­rec­tion mu­si­cale de Marc Min­kows­ki. C’est un chef qui m’a ou­vert bien des portes : il a fa­ci­li­té mes pre­miers pas au Festival, avec Da­vide pe­ni­tente de Mo­zart, mais aus­si au Covent Gar­den, avec Ido­me­neo... Je me ré­jouis de le re­trou­ver pour Al­ceste.

Vous vous des­ti­niez au jour­na­lisme, avant de lui pré­fé­rer le chant. Vous aviez donc en­vie de por­ter un re­gard sur le monde ; quel est-il au­jourd’hui ? Je l’ai à tra­vers mon art. En af­fir­mant sa sen­si­bi­li­té et ses goûts, on peut dire beau­coup de choses. Il ne faut pas être naïf, et ne ja­mais hé­si­ter à prendre po­si­tion ; je par­ti­cipe sou­vent et avec plai­sir à des concerts ca­ri­ta­tifs. Je com­prends que des gens puissent croire que l’art, et l’opé­ra en par­ti­cu­lier, est éli­tiste. Pour­tant, les théâtres ouvrent leurs portes et font des ef­forts. La culture, et l’édu­ca­tion, voi­là l’ave­nir.

Al­fre­do dans La tra­via­ta à Saint-étienne, avec Joyce El-khou­ry (2013).

Le Che­va­lier de la Force à Nantes (2013).

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