LES MOUS­QUE­TAIRES

À L’AS­SAUT DE L’OPÉ­RA-CO­MIQUE Tan­tôt sous-ti­trés « opé­ra-co­mique », tan­tôt « opé­rette », Les­mous­que­tai­re­sau­couvent n’ont plus été joués Salle Fa­vart de­puis 1992. Créé aux Bouffes-pa­ri­siens, en 1880, l’unique ou­vrage de Louis Var­ney pas­sé à la pos­té­ri­té re

OPERA MAGAZINE - - Événement -

Louis Var­ney (1844-1908) ap­par­tient à la gé­né­ra­tion des com­po­si­teurs qui ont re­cueilli le double hé­ri­tage des maîtres du ré­per­toire ro­man­tique lé­ger des an­nées 18301860 (Au­ber, Adam, Tho­mas) et des fon­da­teurs de l’« opé­ra bouffe » (Her­vé, Of­fen­bach). Il se si­tue ain­si aux cô­tés d’ed­mond Au­dran (1842-1901), à qui l’on doit La Mas­cotte, Gil­lette de Nar­bonne, Miss He­lyett et La Pou­pée, de Ro­bert Plan­quette (1848-1903), dont seules ont sur­vé­cu Les Cloches de Cor­ne­ville, et de leur aî­né Charles Le­cocq (1832-1918), dont La Fille de Ma­dame An­got, Le Pe­tit Duc, Les Cent Vierges, Gi­ro­flé-gi­ro­fla ou La Pe­tite Ma­riée ont fait la for­tune des théâtres. Pro­dui­sant des oeuvres de di­ver­tis­se­ment dans les an­nées ayant sui­vi la dé­faite de Se­dan, ils étaient conscients que le pu­blic re­pous­sait dé­sor­mais l’es­prit de dé­ri­sion te­nu pour res­pon­sable de la vic­toire de la Prusse sur une France trop en­cline à se mo­quer d’elle-même, de ses va­leurs et de son pas­sé. Le cou­pable dé­si­gné, Of­fen­bach, adou­ci­ra sa plume en ajou­tant une touche sen­ti­men­tale ( La Jo­lie Parfumeuse, Ma­dame Fa­vart, La Fille du tam­bour-ma­jor) et em­bour­geoi­se­ra ses ou­vrages d’avant-guerre : ain­si le dé­ca­pant Or­phée aux En­fers de 1858 re­pa­raî­tra en fée­rie en 1874. Même Her­vé, dont Pas­si­flor et Cac­tus, « opé­ra gro­tesque », avait été qua­li­fié, en 1851, de « lo­go­griphe vi­vant qu’il ne faut pas cher­cher à ana­ly­ser, mais qui fe­rait rire un qua­ker », de­vra son der­nier suc­cès à la char­mante Mam’zelle Ni­touche (1883), si peu re­pré­sen­ta­tive de son gé­nie dé­jan­té. Ain­si, dans les an­nées 1870-1880, tan­dis que les ou­vrages à dé­noue­ment tra­gique pré­sen­tés sur la scène de l’opé­ra-co­mique ( Car­men, Les Contes d’hoff­mann, Lak­mé, Ma­non) tendent vers l’opé­ra, l’opé­rette s’em­pare, pour s’en mo­quer, des su­jets his­to­riques que le « grand opé­ra », à bout de souffle, dé­laisse au pro­fit des ré­cits lé­gen­daires. Et elle n’hé­site pas se pa­rer du titre d’« opé­raco­mique » dès lors que ses qua­li­tés d’écri­ture le per­mettent. Tel est le cas, entre autres, des Mous­que­taires au couvent, comme de La Fille de Ma­dame An­got, des Cloches de Cor­ne­ville ou de La Fille du tam­bour-ma­jor, du moins si l’on s’en ré­fère à la page de titre gra­vée plu­tôt qu’à la ca­té­go­rie dans la­quelle ils sont le plus sou­vent ran­gés.

EN­FANT DE LA BALLE

Dans le cas des Mous­que­taires, l’am­bi­guï­té est sen­sible dès l’ori­gine. Pour Le Mé­nes­trel comme pour Le Gau­lois, il s’agit d’une « opé­rette en trois actes », pour Le Pe­tit Jour­nal, Les An­nales du théâtre et de la mu­sique et Le Fi­ga­ro, d’un « opé­ra-co­mique en trois actes » (comme il se­ra écrit sur la par­ti­tion alors in­édite), tan­dis que Le Jour­nal des Dé­bats ne tranche pas : « Le li­vret, écrit dans le goût non de l’opé­rette, mais de l’an­cien opé­ra-co­mique, est as­sez amu­sant ; il faut dire au­tant de la mu­sique

qui est agréable, mé­lo­dique et point bruyante, sans avoir rien d’ori­gi­nal. » La na­ture même du su­jet ex­plique la ré­fé­rence à « l’an­cien opé­ra-co­mique », s’agis­sant d’une adap­ta­tion, par Paul Fer­rier et Jules Pré­vel, d’un vieux suc­cès de 1835, L’ha­bit ne fait pas le moine, « co­mé­die-vau­de­ville » de Paul Du­port et Amable Villain de Saint-hi­laire. Quant à l’ap­pré­cia­tion de la mu­sique, la ré­serve évi­dente du cri­tique tient au fait que Louis Var­ney n’était guère connu que comme « un jeune chef d’or­chestre tour­men­té par la mouche de la com­po­si­tion » (se­lon Édouard Noël dans Les An­nales), fils d’al­phonse Var­ney qui ve­nait de mou­rir et dont il sem­blait suivre la trace. Var­ney père (1811-1879), for­mé par Rei­cha au Con­ser­va­toire, avait écrit des ro­mances, une poi­gnée de le­vers de ri­deau en un acte et des mu­siques pour les drames de Du­mas, re­pré­sen­tés sur la scène du Théâtre-his­to­rique, de 1847 à 1850. Une seule page lui a sur­vé­cu : Mou­rir pour la pa­trie (« Choeur des Gi­ron­dins » d’après Rou­get de Lisle), re­prise à chaque guerre et maintes fois en­re­gis­trée dès 1908. C’est peu, mais sa car­rière fut es­sen­tiel­le­ment celle d’un chef d’or­chestre. D’abord à Gand, puis à La Nou­velle-or­léans, où Louis de­vait naître en 1844. En­fin, après avoir se­con­dé Of­fen­bach aux Bouffes-pa­ri­siens, de 1857 à 1865, Al­phonse Var­ney fi­nit sa car­rière à Bor­deaux, où il di­ri­gea le Grand-théâtre, le Con­ser­va­toire et les Concerts po­pu­laires. Louis Var­ney a donc gran­di dans l’at­mo­sphère élec­trique des ré­pé­ti­tions, des créa­tions, des suc­cès et des fours. Son père de­vait pos­sé­der des dis­po­si­tions pé­da­go­giques, car il n’eut pas be­soin d’autre maître pour ap­prendre à écrire avec cor­rec­tion et à dé­ployer au­tant d’invention que le per­met­tait ce genre lé­ger qu’il semble avoir culti­vé ex­clu­si­ve­ment. S’exer­çant sur di­vers ins­tru­ments, Louis sui­vit la voie pa­ter­nelle en di­ri­geant les spec­tacles de l’athé­née-co­mique, tout en com­po­sant des chan­sons pour des re­vues. Il signor Pul­ci­nel­la, pour l’athé­née-co­mique, en 1876, puis Les Amou­reux de Bou­lotte, aux Fo­lies- Ma­ri­gny, en 1879, at­ti­rèrent sur lui l’at­ten­tion des di­rec­teurs et de la cri­tique, plu­tôt mé­pri­sante dé­sor­mais pour ce ré­per­toire. Ain­si, dans Les An­nales, Édouard Noël dis­tin­gue­ra très tôt les qua­li­tés qui s’af­fir­me­ront dans Les Mous­que­taires au couvent : « La mu­sique se re­com­mande par des mé­lo­dies fa­ciles, sans pré­ten­tion et par une cer­taine re­cherche d’ac­com­pa­gne­ment qui n’est pas ba­nale. » Les Mous­que­taires au couvent, s’il n’étaient pas un coup d’es­sai, furent un coup de maître. Créés aux Bouffes-pa­ri­siens, le 16 mars 1880, ils as­su­re­ront à eux seuls la sur­vie du nom de Louis Var­ney, mal­gré les trois dou­zaines de par­ti­tions sui­vantes, dont La Reine des Halles (1881), Fan­fan la Tu­lipe (1882), Ba­bo­lin (1884), Les Pe­tits Mous­que­taires (1885), L’amour mouillé (1887), La Fille de Fan­chon la Viel­leuse (1891), Le Papa de Fran­cine (1896) et L’âge d’or (1905) mé­ri­te­raient de sor­tir de l’ou­bli. Ce qu’on sait de la per­son­na­li­té hu­maine et ar­tis­tique du com­po­si­teur est is­su de l’ar­ticle du Fi­ga­ro, pa­ru le 21 août 1908, au len­de­main de sa mort : « Var­ney était non seule­ment un musicien éru­dit, char­mant et d’un ta­lent qui s’est af­fir­mé par vingt suc­cès ; mais c’est en­core un coeur d’or, ex­cellent dans toute la force du terme, gé­né­reux, ser­viable et d’une ami­tié à toute épreuve. Il n’a en­vié per­sonne, a tra­vaillé toute sa vie et dé­pen­sé pour tous avec pro­di­ga­li­té sa verve, son ar­gent et sa san­té, car il était taillé pour vivre dix ou quinze ans de plus. Tou­jours de bonne hu­meur, il ap­por­tait à la mise en scène de ses pièces, non seule­ment un art raf­fi­né, mais en­core la gaie­té qui en­traîne les in­ter­prètes, jus­ti­fie la confiance des di­rec­teurs et conduit fran­che­ment au suc­cès. » La plume de Var­ney, qui al­lait se ré­vé­ler d’une rare fé­con­di­té, man­quait sans doute d’en­traî­ne­ment à ses dé­buts. Il est pos­sible aus­si que la com­mande des Mous­que­taires ait été tar­dive. Ma­la­die, sur­me­nage ou ex­cès de scru­pules l’ame­nèrent à confier à son col­lègue Achille Man­sour, chef d’or­chestre et com­po­si­teur (au­teur, no­tam­ment, d’une valse de cir­cons­tance, Pa­tria !, en 1871 et d’un « opé­ra-co­mique », La Fée Ca­price, créé en 1878), le soin d’ache­ver le troi­sième acte en écri­vant le « Choeur des pen­sion­naires » et le « Quin­tette de l’échelle », ce qu’il fit dans le style de l’ou­vrage et du genre. Louis Can­tin, le di­rec­teur des Bouffes-pa­ri­siens, avait confié le rôle de l’amou­reux Gon­tran à « un jeune te­no­ri­no », Mar­ce­lin, « qui sou­pire avec un cer­tain sen­ti­ment des nuances » se­lon Édouard Noël dans Les An­nales (la li­tote ex­plique le si­lence des autres cri­tiques à son égard) et choi­si un co­mé­dien, Fré­dé­ric Achard, pour in­car­ner le tru­cu­lent Bris­sac. La presse ne lui en sut pas gré : « M. Achard, trans­fuge du Gym­nase, m’a pa­ru tout éton­né de se trou­ver aux Bouffes. Le pu­blic était d’ailleurs as­sez éton­né de l’y voir. Il a su ce­pen­dant se faire ap­plau­dir en chan­tant un ser­mon bouffe, le seul mor­ceau co­mique de la par­ti­tion » ( Le Pe­tit Jour­nal). Fri­mousse, du Gau­lois, lui trou­vait néan­moins « une jo­lie voix », rap­pe­lant qu’il avait chan­té au Théâtre Na­tio­nal Ly­rique (en sep­tembre 1877) dans La Clef d’or, tan­dis que, dans Le Fi­ga­ro, Au­guste Vi­tu tem­pê­tait : « La voix n’a rien de mu­si­cal, et ignore l’art élé­men­taire de po­ser un son. » Tou­jours est-il, rapporte Édouard Noël, que « le 2 sep­tembre (après les trois mois de clô­ture), le plus joyeux de tous, ce­lui dont la gaie­té com­mu­ni­ca­tive avait ins­pi­ré à l’ou­vrage une al­lure si vive et si spi­ri­tuelle, man­quait mal­heu­reu­se­ment à l’ap­pel » : Fré­dé­ric Achard, rap­pe­lé par le Gym­nase, avait dû cé­der le rôle de Bris­sac à Louis Mor­let, un ba­ry­ton sous-em­ployé de l’opé­ra-co­mique. Var­ney en pro­fi­ta pour écrire à son in­ten­tion deux airs plus vo­caux : les « Cou­plets » (« Pour faire un brave mous­que­taire ») et l’« Ariette » (« Ah ! quel dé­jeu­ner j’ai fait »), ap­pe­lés à comp­ter par­mi les plus saillants. L’una­ni­mi­té s’est faite au­tour du Bri­daine de Paul Hit­te­mans, qui « a de la ron­deur et de la verve co­mique » ( Les An­nales) et « a ren­du en

Le dé­but de l’acte II dans une gra­vure d’époque.

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