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OPERA MAGAZINE - - GUIDE -

lange de nu­mé­ros mu­si­caux et de dia­logues par­lés ; et, dans la pers­pec­tive d’un en­re­gis­tre­ment au­dio, donc pri­vé d’image et de mise en scène – ce qui ne veut pas dire éloi­gné de toute pers­pec­tive dra­ma­tique. Cette pers­pec­tive, Ja­cobs la trouve dans la mu­sique et ses in­ter­prètes, bien évi­dem­ment, mais aus­si dans des ef­fets qui trans­forment l’opé­ra en « pièce à écou­ter ». Ce qui im­plique l’uti­li­sa­tion de pro­cé­dés contri­buant, si l’on peut s’ex­pri­mer ain­si, à don­ner à voir ce que l’on en­tend. Des brui­tages (chants d’oiseaux, par exemple, pen­dant un dia­logue entre Blonde et Kons­tanze) ; une théâ­tra­li­sa­tion par­ti­cu­liè­re­ment étu­diée des dia­logues par­lés (ain­si la ques­tion de Bel­monte, de­man­dant à Osmin si c’est bien ici la de­meure de Se­lim, n’est ja­mais po­sée sur le même ton), ceux-ci étant par­fois su­per­po­sés à la mu­sique, comme c’était le cas dans les mé­lo­drames de Ji­ri Ben­da ; une uti­li­sa­tion per­ti­nente du pia­no­forte, vé­ri­table pro­ta­go­niste qui par­ti­cipe à l’ac­tion, l’an­nonce, la com­mente, s’amuse aus­si en ci­tant des bribes de pages ins­tru­men­tales de Mo­zart... Tout ici est pen­sé ef­fi­ca­ce­ment dans le but de ser­vir une ac­tion en mu­sique. Lais­sons donc à l’au­di­teur le plai­sir d’être sur­pris par cette réa­li­sa­tion qui lui ouvre les portes d’un monde ima­gi­naire et lui per­met de rê­ver son propre théâtre. Cer­tains re­pro­che­ront à Ja­cobs quelques co­quet­te­ries, tel le re­cours à une marche « turque » de Mi­chael Haydn pour l’en­trée des Ja­nis­saires, qui manque sur la par­ti­tion au­to­graphe de un dé­tail, et un jo­li mo­ment de fan­tai­sie. Mu­si­ca­le­ment, la barre est pla­cée haut. Le RIAS Kam­mer­chor est ex­cellent, mais on pou­vait s’y at­tendre. Cor­ne­lius Obo­nya confère une cer­taine âpre­té à Se­lim. Di­mi­try Iva­sh­chen­ko, voix ample et bien conduite, timbre large, s’ef­force de ne pas ti­rer Osmin vers la ca­ri­ca­ture, ce qui donne au per­son­nage une am­bi­guï­té qui rend sa mé­chan­ce­té in­quié­tante. Le chant aux cou­leurs vi­riles de Maxi­mil­lian Sch­mitt, suf­fi­sam­ment souple pour rendre jus­tice à la ligne mé­lo­dique et l’ha­bi­ter avec sin­cé­ri­té, est bien ce­lui de Bel­monte. Fin mu­si­cien, Ju­lian Pré­gar­dien campe un Pe­drillo dis­tin­gué. Pour sa part, Ma­ri Eriks­moen se si­tue dans la tra­di­tion des Blonde aux voix lé­gères et ai­guës, fines mouches, en­tre­pre­nantes et joyeuses. Dra­ma­ti­que­ment, ro­bin Jo­hann­sen est une Kons­tanze convain­cante ; vo­ca­le­ment, elle est plus contes­table, sans pour ce­la dés­équi­li­brer l’en­semble. Le timbre n’est ni très per­son­nel, ni très agréable, l’ex­trême ai­gu est grin­çant et le re­gistre grave manque de consis­tance. Tout re­pose sur la di­rec­tion de re­né Ja­cobs. Il aime un Mo­zart contras­té, aux arêtes vives, un dis­cours qui ne traîne pas. Il ob­tient de l’aka­de­mie für Alte Mu­sik Ber­lin des so­no­ri­tés af­fû­tées, qu’il ex­ploite dans leur di­ver­si­té. Le tis­su ins­tru­men­tal est brillant, la pa­lette de cou­leurs va­riée (on aime la ma­nière dont les vents se dé­tachent par­fois sub­ti­le­ment), les tem­pi al­lants, pou­vant chan­ger dans le cours d’un air si la dra­ma­tur­gie l’exige, comme dans « Mar­tern al­ler Ar­tern ». La vie de la scène est là, avec son charme, ses émo­tions, son hu­mour, sa gaie­té. Loin des ten­ta­tions ro­man­tiques des grands aî­nés (Jo­sef Krips, Karl Böhm, Tho­mas Bee­cham, Georg Sol­ti), plus ra­di­cal que John Eliot Gar­di­ner, moins strict que Ni­ko­laus Har­non­court, re­né Ja­cobs reste fi­dèle à lui-même, re­ven­di­quant à juste titre son ori­gi­na­li­té. Que son in­té­grale pa­raisse juste après celle si­gnée par Yan­nick Né­zet-séguin chez Deutsche Gram­mo­phon ( voir O. M. n° 109 p. 80 de sep­tembre 2015) prouve bien que, sous le so­leil mo­zar­tien, il y a de la place pour tout le monde. En 1972, Zu­bin Meh­ta avait en­re­gis­tré pour Dec­ca l’une des Tu­ran­dot les plus ex­ci­tantes de la dis­co­gra­phie, avec Joan Su­ther­land, Lu­cia­no Pa­va­rot­ti, Mont­ser­rat Ca­bal­lé et Ni­co­laï Ghiau­rov en tête d’af­fiche. L’in­té­grale qui nous ar­rive au­jourd’hui, sous la même éti­quette, gra­vée en stu­dio à Va­lence, n’est que la lec­ture en creux de la pre­mière. Certes, on y re­con­naît le ta­lent in­con­tes­table du chef, qui sait tou­jours aus­si bien faire vivre et vi­brer la mu­sique de Puc­ci­ni. Mais la dis­tri­bu­tion dont il dis­pose, construite au­tour du Ca­laf d’an­drea Bo­cel­li, se par­tage entre le moyen et le mé­diocre. rien de désho­no­rant, sans doute, mais rien, non plus, qui mé­rite de pas­ser à la pos­té­ri­té : une Tu­ran­dot sans mor­dant, un Ca­laf sans re­lief, une Liù in­dif­fé­rente et un Ti­mur bien lourd. Les trois Mi­nistres et les choeurs es­pa­gnols re­lèvent un peu le ni­veau d’en­semble. Seuls les in­con­di­tion­nels d’an­drea Bo­cel­li trou­ve­ront leur bon­heur dans ce cof­fret, qui n’ap­porte rien à une dis­co­gra­phie abon­dante.

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Les ou­vrages clas­siques écrits par des ve­dettes de la mu­sique po­pu­laires ont sou­vent – et le plus sou­vent jus­te­ment – été mo­qués par leur naï­ve­té, leur manque de « mé­tier » trop au­dibles. (J’abor­dais ce su­jet dans ma chro­nique du pré­cé­dent nu­mé­ro d’opé­ra Ma­ga­zine, en page 98.) Mais ce sont des griefs qu’on au­rait mau­vais jeu de for­mu­ler à l’en­droit de Pri­ma Don­na, opé­ra de l ’ a u t e u r- c o m p o s i t e u r r u f u s Wain­wright (né en 1973) don­né en pre­mière mon­diale, lors du Fes­ti­val de Man­ches­ter, en 2009. On peut trou­ver des dé­fauts à cet opé­ra en deux actes de quelque deux heures vingt de mu­sique, mais la maî­trise et l’in­ven­ti­vi­té de l’amé­ri­ca­no-ca­na­dien est im­pres­sion­nante. À tel point que lui-même semble avoir pres­sen­ti qu’on en doute, en écri­vant quelques mots très for­mels où il as­sure avoir lui­même or­ches­tré la par­ti­tion (sur un mode schre­ke­rien, par­fois trop luxu­riant), avec l’aide ce­pen­dant d’as­sis­tants (« comme la plu­part des com­po­si­teurs d’opé­ra de notre temps » ajoute-t-il) et du lo­gi­ciel Si­be­lius. On n’en de­man­dait pas tant, et l’on se de­mande même si Wain­wright n’at­tise pas in­uti­le­ment la sus­pi­cion en sou­li­gnant ce fait. Pri­ma Don­na est un opé­ra dé­ca­dent, dou­ble­ment fin de siècle (celles des XIXE et XXE siècles, puis­qu’on y en­tend des sou­ve­nirs qui vont de Mas­se­net à John Adams), un concen­tré des lan­gages et des us dra­ma­tur­giques du genre. Le li­vret, qui semble une hy­bri­da­tion du film Sun­set Bou­le­vard, de Billy Wil­der, et de Ma­de­moi­selle Ju­lie, d’au­gust Strind­berg, narre une jour­née dans la vie d’une chan­teuse re­ti­rée des scènes (ins­pi­rée par Ma­ria Cal­las, ain­si qu’en convient Wain­wright), qui songe à son re­tour dans Alié­nor

un ou­vrage qu’elle avait sept an­nées plus tôt créé. un jour­na­liste vient s’en­tre­te­nir avec elle de ce re­tour pos­sible : en­semble, ils par­courent la par­ti­tion mais la di­va, alors qu’elle ré­es­saie le fa­meux ai­gu qu’elle avait na­guère ra­té, échoue à le

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