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OPERA MAGAZINE - - GUIDE -

voi­là où se dé­roule l’in­trigue. À la condi­tion de ne pas suivre mot à mot les pa­roles du li­vret, cette mo­der­ni­sa­tion ra­di­cale fonc­tionne plu­tôt bien et pro­pose des images fortes que l’on n’ou­blie pas de si­tôt. En irait-il de même avec une dis­tri­bu­tion dif­fé­rente ? Celle-ci cor­res­pond idéa­le­ment à ce dont peut rê­ver tout met­teur en scène « novateur ». Les chan­teurs ont non seule­ment la voix, mais aus­si le phy­sique de leur rôle, qu’il s’agisse du couple prin­ci­pal, cré­dible jusque dans les scènes les plus tor­rides, d’un Lescaut aux al­lures de pe­tite gouape ou d’un Ge­ronte ve­nu de la ma­fia. Sou­li­gnée par l’in­gé­nio­si­té de la réa­li­sa­tion vi­déo, la di­rec­tion d’ac­teurs est d’une in­ven­ti­vi­té et d’une jus­tesse constantes. De Jo­nas Kauf­mann en Des Grieux, on pou­vait tout at­tendre et on a tout, ou presque. Son ré­cent ré­ci­tal pour So­ny ( voir O. M. n° 109 p. 80 de sep­tembre 2015) l’a confir­mé : il est ir­ré­sis­tible dans le ré­per­toire puc­ci­nien. Le moindre mot, la moindre note trouvent avec lui une vé­ri­té sans égale, et pas seule­ment dans ses airs prin­ci­paux. Kris­tine Opo­lais in­carne une Ma­non fas­ci­nante, tant par son phy­sique, gé­né­reu­se­ment mis en va­leur dans cette production, que par ses qua­li­tés pro­pre­ment vo­cales. On lui re­pro­che­ra certes quelques me­nus dé­fauts, liés à son trop vif en­ga­ge­ment scé­nique, mais telle qu’elle se pré­sente à nous dans cette cap­ta­tion vi­déo, ar­dente, émou­vante, pi­toya­ble­ment hu­maine, qui pour­rait ne pas l’ado­rer ? Pour les autres élé­ments de la nom­breuse dis­tri­bu­tion, le constat est à peu près le même : la force de l’in­car­na­tion com­pense ce que la voix n’a peut-être pas d’ex­cep­tion­nel. Cette ren­contre entre un met­teur en scène et ses in­ter­prètes n’au­rait pas une telle évi­dence, sans la pré­sence d’an­to­nio Pap­pa­no au pu­pitre. Dans le bo­nus ac­com­pa­gnant le DVD, on dé­couvre avec quelle at­ten­tion pas­sion­née le chef va re­cher­cher, jusque dans les moindres dé­tails, ce qui fait la sin­gu­la­ri­té de cette mu­sique. Il est évi­dem­ment loi­sible de préférer une Ma­non Lescaut plus « tra­di­tion­nelle » que celle-ci. Mais une chose est sûre : sur le plan vi­suel, il n’en est pas de plus ful­gu­rante.

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Notre confrère Éric Pou­saz s’était en­nuyé pen­dant cette production ber­li­noise de La Fian­cée du tsar, en oc­tobre 2013 ( voir O. M. n° 90 p. 48 de dé­cembre) et on com­prend fa­ci­le­ment pour­quoi : Dmi­tri Tcher­nia­kov s’y com­plaît dans un théâtre trop étri­qué. À moins d’être as­sis tout près du pla­teau, on man­quait vite d’élé­ments cap­ti­vants à re­gar­der et toutes les scènes d’in­ti­mi­té, où les chan­teurs pié­tinent dans une pièce d’à peine une ving­taine de mètres car­rés, vi­sibles uni­que­ment à tra­vers une pe­tite fe­nêtre pra­ti­quée dans un mur, de­vaient être ef­fec­ti­ve­ment d’un en­nui tuant. Tcher­nia­kov n’a pas son pa­reil pour s’en­fer­mer dans ce genre d’es­pace in­com­mode, et il di­rige de sur­croît les corps avec peu d’ima­gi­na­tion. En re­vanche, les vi­sages de ses chan­teurs re­flètent à mer­veille toutes les veu­le­ries d’un quo­ti­dien sor­dide : cu­pi­di­tés, lâ­che­tés, ad­dic­tions... Dans son genre, l’éven­tail ex­pres­sif est riche, et la proxi­mi­té de l’image fil­mée fait qu’il y a tou­jours, sur ce DVD, au moins un ar­ri­viste ré­pu­gnant ou un cré­tin pa­thé­tique à re­gar­der en gros plan. Ce qui aide à faire pas­ser le temps, voire, quand l’oeuvre est d’un cer­tain for­mat épique, peut pro­duire des dis­tor­sions in­té­res­santes. Mais jus­te­ment, sous ses fausses al­lures de drame his­to­rique, est tout sauf un « grand opé­ra » russe ru­ti­lant. rim­skiKor­sa­kov y connaît même de cu­rieux vides de mo­ti­va­tion, en­chaî­nant à perte de vue ca­va­tines et jo­lis en­sembles em­bour­geoi­sés, pages bien écrites sans doute, mais sans rien du large for­mat at­ten­du. Là où il fau­drait don­ner da­van­tage de souffle et d’im­pact, Tcher­nia­kov fait tout le contraire : il ra­ta­tine, mi­ni­mise, ba­na­lise, à coup de conti­nuelles ra­sades de vod­ka... Et le dé­ploie­ment d’un at­ti­rail tech­no­lo­gique lourd (la mo­der­ni­té agres­sive d’un pla­teau de tour­nage d’émis­sion de té­lé­réa­li­té, où sont concen­trés tous les pas­sages plus spé­ci­fi­que­ment his­to­riques et russes, pré­sen­tés comme une simple construc­tion vir­tuelle) n’y change pas grand-chose. D’une dis­tri­bu­tion soi­gnée, on re­tien­dra sur­tout la Liou­ba­cha d’ani­ta ra­ch­ve­li­sh­vi­li, la seule à ap­por­ter à l’his­toire un vrai souffle et une puis­sante sin­cé­ri­té, ain­si que la sa­vou­reuse ap­pa­ri­tion d’an­na To­mo­wa-sin­tow en aïeule pon­ti­fiante. Er­reur de dis­tri­bu­tion, en re­vanche, pour Ol­ga Pe­re­tyat­ko, phy­sique té­lé­gé­nique mais voix beau­coup trop té­nue pour Mar­fa. Di­rec­tion ex­perte de Da­niel Ba­ren­boim, qui cau­tionne les nom­breuses cou­pures im­po­sées par la bi­zar­re­rie du pro­jet scé­nique.

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Deux à trois des six pro­duc­tions an­nuelles de Glyn­de­bourne sont dé­sor­mais fil­mées et re­trans­mises dans les salles de ci­né­ma, chaque été. Sauf ca­tas­trophe ma­jeure (c’est ra­re­ment le cas), les en­re­gis­tre­ments ain­si réa­li­sés ont donc vo­ca­tion à être pu­bliés, à brève ou moyenne échéance, en DVD et/ou Blu-ray. Pro­po­sée en ou­ver­ture du Fes­ti­val, en mai 2014, cette nou­velle prod u c t i o n d u c h e f - d ’ oe u v r e d e ri­chard Strauss avait été abon­dam­ment com­men­tée : pour ses qua­li­tés et dé­fauts in­trin­sèques, bien sûr, mais aus­si pour la fa­çon peu amène dont cer­tains cri­tiques mu­si­caux, ma­jo­ri­tai­re­ment des hommes et donc pré­su­més sexistes, avaient dé­crit l’ap­pa­rence phy­sique de l’oc­ta­vian de Ta­ra Er­raught ( voir O. M. n° 97 p. 98 de juillet-août & n° 99 p. 47 d’oc­tobre).

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