Une cha­pelle Mu­si­cale à Wa­ter­loo

OPERA MAGAZINE - - ACTUALITÉS -

En 1939, la reine Éli­sa­beth de Bel­gique, mé­lo­mane aver­tie, fonde une école de mu­sique àwa­ter­loo, à une de­mi-heure de Bruxelles. Le cri­tique mu­si­cal Émile Vuiller­moz la qua­li­fie de « Vil­la Mé­di­cis mo­derne ». En 2004, la Cha­pelle Mu­si­cale est agran­die, avec un nou­veau bâ­ti­ment, et ré­or­ga­ni­sée. Elle re­çoit soixante étu­diants de vingt na­tio­na­li­tés ; qua­torze sont lo­gés dans un stu­dio per­son­nel pour la sai­son. Ils res­tent à la Cha­pelle trois ou quatre ans, sui­vant des cours et par­ti­ci­pant à des concerts pu­blics (soixante par sai­son à la Cha­pelle, trois cents pro­duits jus­qu’au Ja­pon). « L’en­sei­gne­ment du chant a com­men­cé en 2004, ex­plique Ber­nard de Lau­noit, pré­sident du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion. Il y a, cette an­née, dix étu­diants. Chaque mois, ils tra­vaillent avec Jo­sé van Dam, di­rec­teur du dé­par­te­ment, pour trois heures de cours en tête à tête, ain­si qu’avec le met­teur en scène Alain Ga­ri­chot. Par­mi les en­sei­gnants fi­gurent Ber­nard Foc­croulle, di­rec­teur du Fes­ti­val d’aix-en-pro­vence, une coach vo­cale, deux pia­nistes ré­pé­ti­teurs, un pro­fes­seur de danse, et trois pro­fes­seurs de langues. Avec la Mon­naie, nous ve­nons d’or­ga­ni­ser une au­di­tion, et quatre de nos étu­diants ont été choi­sis pour des pe­tits rôles lors de la sai­son 2016-2017. L’ad­mis­sion à la Cha­pelle ne se fait pas sur di­plôme, mais sur au­di­tion, sans par­ti­tion im­po­sée. Cette an­née, par­mi les étu­diants, nous avons un ba­ry­ton croate, Leon Ko­sa­vic, et deux ba­ry­tons-basses, un Fran­çais, Ber­trand Du­by, et un Ita­lien, Pao­lo Mar­chi­ni. Les té­nors sont dif­fi­ciles à trou­ver, mais nous avons un Belge, Den­zil De­laere. Le Chi­nois Yu Shao est au­jourd’hui à l’ate­lier Ly­rique de l’opé­ra Na­tio­nal de Pa­ris, après trois ans pas­sés ici. » La Cha­pelle Mu­si­cale a dé­jà pro­duit une di­zaine de CD, sous le la­bel Ou­there, et va bien­tôt en­re­gis­trer des airs fran­çais de l’entre-deux-guerres, avec la mez­zo fran­çaise Sa­rah Lau­lan. En cette jour­née du 20 no­vembre, dans une salle dont les grandes baies vi­trées donnent sur la fo­rêt où se pro­mènent des cerfs, la so­pra­no po­lo­naise Ju­lia Sz­proch pro­pose un concert de mi­di, dé­taillant avec fi­nesse des pages de Schu­bert. Elle se ré­jouit de faire ses dé­buts à Pa­ris : du 9 au 16 avril pro­chain, elle in­car­ne­ra le rôle-titre dans La Pe­tite Re­narde ru­sée de Ja­na­cek, à l’am­phi­théâtre Bas­tille. « En Po­logne, j’étais dans un co­con, dit-elle. Au­jourd’hui, je me sens de­ve­nue pa­pillon ! »

Quand l’ama­teur de voix n’a d’yeux et d’oreilles que pour le té­nor de Wer­ther, il suf­fit de quelque ar­tiste d’ex­cep­tion, cou­vée par un met­teur en scène pé­tri de Goethe au­tant que de Mas­se­net, pour que Char­lotte re­prenne sa juste place dans le ta­bleau. Cet « ange du de­voir », contrainte de rem­pla­cer au­près de ses frères et soeurs une mère tu­té­laire et adu­lée, n’est-elle pas in fine un ange fu­neste ? Avant même que le clair de lune ne vienne nim­ber le pre­mier ins­tant de l’im­pos­sible amour, ses pa­roles sont pré­mo­ni­toires : « Il faut nous sé­pa­rer. » Sé­pa­ra­tion des coeurs et des corps, dic­tée par un ser­ment qu’au­cun éga­re­ment ne sau­rait tra­hir sans pu­ni­tion di­vine. Et qui trou­ve­ra sa fin dans l’ir­ré­mé­diable sé­pa­ra­tion, le héros se sui­ci­dant avec les armes mêmes qu’elle au­ra été ame­née à lui re­mettre ! Seule la me­nace de ce geste tra­gique, au terme de l’étrei­gnant « Lied d’os­sian », l’avait, trop tard, je­tée dans ses bras. La pul­sion de mort chère à Freud l’em­por­te­ra de fait sur le prin­cipe de plai­sir. L’en­jeu consiste à dis­tri­buer, dans le rôle de cette femme de 20 prin­temps, un timbre ju­vé­nile moi­ré de sombres ac­cents. Le cé­lèbre Guillaume Ibos, évo­quant Ma­rie Del­na, sa par­te­naire pour la pre­mière fran­çaise (Opé­raCo­mique, 16 jan­vier 1893), par­lait de sa voix d’orgue, ca­pable d’in­fi­nies re­gis­tra­tions, de­puis le vio­lon­celle, le vio­lon et la flûte, jus­qu’aux graves de contre­basse dont elle abu­sait dan­ge­reu­se­ment. Toutes sont bien, en vé­ri­té, con­vo­quées au fil des scènes : duo noc­turne du pre­mier acte et ses ef­fu­sions in­ter­rom­pues ; dé­chi­rante in­jonc­tion « Éloi­gnez-vous, par­tez, par­tez ! » au II ; air « des larmes », en­suite, quand la souf­france se li­bère à la lec­ture des lettres du ten­ta­teur ; ul­time adieu fi­nal, ta­rau­dé par la culpa­bi­li­té jusque dans le bai­ser in­ter­dit et pour­tant ré­demp­teur. La noir­ceur du pro­pos ne jus­ti­fie pas que Char­lotte épouse les contours de mez­zos poi­tri­nantes quand ses élans ne se dé­par­tissent ja­mais du ly­risme et de la lu­mière in­té­rieure at­tes­tant sa pu­re­té d’âme. Notre sen­si­bi­li­té nous fait au­jourd’hui préférer ici les mez­zos de fi­lia­tion ros­si­nienne ou mo­zar­tienne, pour peu qu’elles conjuguent au­to­ri­té de l’ac­cent et sé­duc­tion. D’où le suc­cès des Ta­tia­na Troya­nos, Te­re­sa Ber­gan­za ou Mar­tine Du­puy, hier, ou les pres­ta­tions de leurs ca­dettes. Une char­nelle Eli­na Ga­ran­ca, une ar­dente So­phie Koch, une Ka­rine De­shayes, et bien­tôt une Joyce Di­do­na­to. Hors concours, mais in­tense et mé­mo­rable, le so­pra­no dra­ma­tique de Ré­gine Cres­pin.

Ma­rie Del­na.

Dia­na Dam­rau.

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