SERGE BAUDO RE­TROUVE PEL­LÉAS À TOU­LON

À par­tir du 26 jan­vier, à l’opé­ra de Tou­lon, l’un des plus grands chefs fran­çais de ces cin­quante der­nières an­nées, ré­gu­liè­re­ment ap­plau­di aux quatre coins du monde, re­trouve Pel­léas et Mé­li­sande, qu’il a di­ri­gé pour la pre­mière fois à la Sca­la de Mi­lan,

OPERA MAGAZINE - - LA UNE - Pro­pos recueillis par MI­CHEL PA­ROU­TY

Vous al­lez bien­tôt re­trou­ver Pel­léas et Mé­li­sande à l’opé­ra de Tou­lon. C’est un ou­vrage que vous connais­sez bien ; com­bien de fois l’avez-vous di­ri­gé ?

On m’a po­sé bien sou­vent la ques­tion et j’avoue être in­ca­pable d’y ré­pondre ! En fait, c’est une longue his­toire. Un jour, mon épouse m’a of­fert une par­ti­tion de cet opé­ra, dont j’étais loin d’être fa­na­tique à l’époque. Et puis, Louis Beydts, qui avait com­po­sé de nom­breuses mu­siques de scène pour la Co­mé­die­Fran­çaise, m’a de­man­dé de col­la­bo­rer avec lui. Le pre­mier soir, dans ma loge, m’at­ten­dait un ca­deau : une par­ti­tion de Pel­léas ! Ces coïn­ci­dences ont com­men­cé à me trou­bler. En 1959, Ga­briel Dus­sur­get m’a fait ve­nir au Fes­ti­val d’aix-en-pro­vence pour prendre la suite d’al­ber­to Erede, souf­frant, qui ne pou­vait pas as­su­rer la to­ta­li­té des re­pré­sen­ta­tions de Die Zau­ber­flöte. Il m’a en­suite ré­in­vi­té ré­gu­liè­re­ment. Dus­sur­get sou­hai­tait mon­ter Pel­léas avec Ga­briel Bac­quier, mais ce­lui-ci re­fu­sait. Je di­ri­geais un Mo­zart dans le­quel il chan­tait, peut-être Co­si fan tutte, et j’ai été char­gé de le convaincre. Il a fi­ni par cé­der et, en 1966, l’ou­vrage est en­tré au Fes­ti­val, sous ma di­rec­tion, dans une production de Jacques Du­pont, avec Bac­quier en Go­laud. Je garde des sou­ve­nirs mer­veilleux de ces soi­rées au Théâtre de l’ar­che­vê­ché, la pre­mière an­née comme lors des re­prises de 1968 et 1972.

Mais entre-temps, il y avait eu la Sca­la de Mi­lan, en 1962 : une date dé­ci­sive...

C’est ar­ri­vé grâce à Her­vé Du­gar­din, édi­teur de mu­sique qui al­lait prendre en­suite la tête de la Réunion des Théâtres Ly­riques Na­tio­naux, entre 1963 et 1965. Un jour, il m’ap­pelle pour me dire qu’her­bert von Ka­ra­jan, de­vant di­ri­ger Pel­léas à la Sca­la, sou­haite que je pré­pare l’or­chestre. Éton­né et im­pres­sion­né, j’ac­cepte et j’ar­rive à Mi­lan to­ta­le­ment vierge, si je puis dire, puisque c’était mon pre­mier contact pro­fes­sion­nel avec l’ou­vrage. Les ré­pé­ti­tions se passent bien et je rentre à Pa­ris... pour re­par­tir qua­si­ment aus­si­tôt. Ka­ra­jan étant souf­frant, on me de­mande, cette fois, de di­ri­ger les re­pré­sen­ta­tions. Vous ima­gi­nez ma joie... et quel choc ce­la a été pour moi. J’ai eu à peine une heure de rac­cords avant la gé­né­rale ! Vous vous sou­ve­nez que Go­laud entre en scène, en se de­man­dant com­ment « sor­tir de cette fo­rêt » ; je me po­sais la même ques­tion ! Mais les cri­tiques ont été bonnes et, à par­tir de ce mo­ment, mon com­pa­gnon­nage avec Pel­léas a été cons­tant.

Vous l’avez em­me­né dans le monde en­tier...

Pour mes dé­buts au Staat­so­per de Vienne, par exemple, en 1967, théâtre où je suis re­ve­nu quatre an­nées de suite. Un autre grand sou­ve­nir reste une ver­sion de concert à Am­ster­dam, avec le Phil­har­mo­nique d’hil­ver­sum. À 13 h 30 (!), je pen­sais qu’il n’y au­rait pas un chat... En fait, la salle était comble, et tout s’est ter­mi­né par une « stan­ding ova­tion » ; c’était bou­le­ver­sant.

Pel­léas a long­temps pas­sé pour un opé­ra dif­fi­cile ; est-il réel­le­ment en­tré au ré­per­toire ?

Ce ne se­ra ja­mais un opé­ra po­pu­laire. De­bus­sy est un com­po­si­teur hors normes, bien éloi­gné des idées re­çues, et le taxer d’ « im­pres­sion­nisme » , comme ce­la se pro­duit sou­vent, ne veut rien dire. Même ses oeuvres sym­pho­niques ne font pas cou­rir les foules. Lui-même avait pré­vu qu’il n’au­rait pas vrai­ment d’hé­ri­tier. Comme Ravel, De­bus­sy a ap­por­té à la mu­sique fran­çaise quelque chose d’ex­cep­tion­nel. Mais les Fran­çais sont fri­leux avec leur ré­per­toire, ils l’ont mar­gi­na­li­sé.

Vous connais­sez bien l’or­chestre de l’opé­ra de Tou­lon, que vous avez dé­jà di­ri­gé, entre autres, dans Dia­logues des Car­mé­lites, en 2013...

Son in­ves­tis­se­ment est ex­cep­tion­nel. Non seule­ment il aime pas­sion­né­ment ce qu’il fait, mais il est dis­ci­pli­né, ce qui n’a pas tou­jours été le cas des for­ma­tions fran­çaises. Avec lui, on ne tra­vaille pas, on fait de la mu­sique, on éprouve une sen­sa­tion for­mi­dable de bon­heur ar­tis­tique. J’ai res­sen­ti la même chose, en fé­vrier 2015, dans la Sym­pho­nie fan­tas­tique, avec l’or­chestre Na­tio­nal de Lyon. La fu­sion avec les mu­si­ciens était idéale.

Je sup­pose que vous al­lez don­ner Pel­léas avec les in­ter­ludes ral­lon­gés par De­bus­sy pen­dant les ré­pé­ti­tions...

Évi­dem­ment ! Pel­léas est une longue tra­jec­toire ; l’idéal se­rait de le jouer sans en­tracte, mais c’est dif­fi­ci­le­ment réa­li­sable car, pour les in­ter­prètes, la tâche se­rait trop lourde.

La dis­tri­bu­tion tou­lon­naise se­ra en­tiè­re­ment fran­çaise ; est- ce un atout ?

Bien sûr ! Mais on trouve aus­si, de nos jours, des ar­tistes étran­gers chan­tant un ex­cellent fran­çais. La dif­fi­cul­té de Pel­léas, c’est que, sauf dans quelques pas­sages, on a af­faire à du théâtre chan­té. On doit « dire » le texte et ce­la n’a rien à voir avec le théâtre ly­rique tra­di­tion­nel.

Il ar­rive qu’un té­nor soit choi­si pour le rôle de Pel­léas ; qu’en pen­sez­vous ?

Pour moi, c’est un pis-al­ler. Mais il est dif­fi­cile de trou­ver un au­then­tique « ba­ry­ton Mar­tin ». Cer­tains ai­gus sont très ten­dus, et un té­nor les abor­de­ra ai­sé­ment. Pour l’in­té­grale que j’ai gra­vée chez Eu­ro­disc, en 1978, avec Mi­chèle Com­mand et Ga­briel Bac­quier, nous

avions trou­vé un jeune ba­ry­ton ex­cep­tion­nel, Claude Dor­moy. Ve­nu au­di­tion­ner pour le « Fes­ti­val Ber­lioz » de Lyon, il nous a dit qu’il connais­sait le rôle de Pel­léas par coeur, même s’il ne l’avait ja­mais in­ter­pré­té en scène. Comme nous cher­chions aus­si un Pel­léas, nous lui avons de­man­dé de le chan­ter dans son in­té­gra­li­té, ce qu’il a fait. Il nous a mal­heu­reu­se­ment quit­tés bien trop tôt, un an après l’en­re­gis­tre­ment.

Re­ve­nons à cette an­née 1962 où, en plus de faire vos dé­buts à la Sca­la dans Pel­léas, vous avez été nom­mé chef per­ma­nent de l’opé­ra de Pa­ris. Dans quel état se trou­vait alors l’ins­ti­tu­tion ?

Ce n’était pas brillant ! Cer­tains soirs, on bas­cu­lait car­ré­ment dans la rou­tine. Comme les mu­si­ciens de l’or­chestre se fai­saient sou­vent rem­pla­cer, la co­hé­sion entre la fosse et le pla­teau était aléa- toire... Bref, rien de glo­rieux, sauf lors­qu’un grand chef était au pu­pitre. Dé­jà, quand je jouais avec eux comme sup­plé­men­taire, à l’âge de 22 ans, c’était folk­lo­rique ! Mais quand ar­ri­vaient Hans Knap­perts­busch, Carl Schu­richt ou Wil­helm Furtwän­gler, ils pou­vaient se mon­trer ma­gni­fiques. Bru­no Walter di­sait que c’était à Pa­ris qu’on jouait le mieux Mo­zart, sans doute avait-il rai­son. J’ai tra­vaillé éga­le­ment avec l’or­chestre de la So­cié­té des Concerts du Conser­va­toire ; An­dré Cluy­tens, son chef prin­ci­pal de 1946 à 1960, était un mu­si­cien mer­veilleux.

En 1969, vous pre­nez vos fonc­tions de di­rec­teur mu­si­cal à l’opé­ra de Lyon où, sous l’im­pul­sion de Louis Er­lo, la mai­son re­naît...

C’est ef­fec­ti­ve­ment Louis Er­lo qui m’a de­man­dé de le re­joindre. Vous n’ima­gi- nez pas le tra­vail qu’il y avait à ac­com­plir, et dans un cli­mat de ré­bel­lion to­tale. Il nous fal­lait ab­so­lu­ment nous sé­pa­rer de cer­tains ins­tru­men­tistes, et ce genre de dé­ci­sion n’est pas fa­cile à prendre, c’était même par­fois dé­chi­rant pour nous qui avions à tran­cher ! Il nous a fal­lu ac­cep­ter de nom­breux com­pro­mis. Nous trou­vions peu de can­di­dats pour rem­pla­cer les par­tants, d’au­tant que les sa­laires of­ferts étaient très bas, un monde les sé­pa­rait de ceux pro­po­sés à Pa­ris. Mais, peu à peu, le Conser­va­toire de Lyon nous a adres­sé des gens de très haut ni­veau. Louis Er­lo était non seule­ment un di­rec­teur, mais aus­si un met­teur en scène de grand ta­lent. Il a eu de bonnes idées, no­tam­ment la créa­tion de l’opé­ra-stu­dio à Pa­ris, mais il a aban­don­né peu à peu la mise en scène, et c’est bien dom­mage. Je suis très fier de cer­tains spec­tacles que j’ai di­ri­gés à Lyon sous son man­dat, no­tam­ment la créa­tion fran­çaise de Die Sol­da­ten de Zim­mer­mann, dans une mise en scène du ci­néaste Ken Rus­sell, en 1983, qui n’est pas pas­sée in­aper­çue.

En 1971, vous quit­tez le poste de di­rec­teur mu­si­cal de l’opé­ra pour vous consa­crer à la for­ma­tion qui s’ap­pelle, au­jourd’hui, l’or­chestre Na­tio­nal de Lyon...

En ef­fet. Ce­la m’a va­lu de me brouiller tem­po­rai­re­ment avec Louis Er­lo, ce que j’ai pro­fon­dé­ment re­gret­té. En 1970, j’ai été nom­mé di­rec­teur mu­si­cal de l’or­chestre. Jus­qu’à mon dé­part de l’opé­ra, je di­ri­geais peu le ré­per­toire sym­pho­nique, puisque l’art ly­rique me pre­nait tout mon temps ; du jour au len­de­main, ce­la a été le contraire. Avec l’an­goisse, après l’inau­gu­ra­tion de l’au­di­to­rium Mau­rice-ravel, en 1975, de de­voir rem­plir une salle de plus de deux mille places. En 1988, quand j’ai quit­té mes fonc­tions, nous avions huit mille abon­nés !

L’un des temps forts de votre man­dat à la tête de l’or­chestre Na­tio­nal de Lyon reste, en 1979, la fon­da­tion du « Fes­ti­val Ber­lioz ». Dans ce cadre, vous avez no­tam­ment pro­po­sé, en 1987, la créa­tion scé­nique fran­çaise de la ver­sion in­té­grale des Troyens...

Lors d’une tour­née aux États- Unis avec l’or­chestre de Pa­ris, Charles Munch m’avait dit que les Fran­çais ne par­ve­naient pas à re­con­naître la va­leur des Troyens. Dans les an­nées 1960, Ber­lioz était ef­fec­ti­ve­ment sous-es­ti­mé dans son propre pays, alors qu’en Angleterre, Co­lin Da­vis en­ta­mait une sé­rie d’en­re­gis­tre­ments de ses oeuvres ap­pe­lée à faire date. Munch avait ajou­té : « Vous ver­rez, un jour, ils lui dé­die­ront un fes­ti­val. » C’est res­té dans un coin de ma tête et je me suis dit : « Pour­quoi ne l’or­ga­ni­se­rions-nous pas nous-mêmes, ce fes­ti­val ? » En­suite, le pro­jet a mis du temps à se concré­ti­ser. Au dé­but, nous avons oeu­vré comme des pion­niers, avec le peu de moyens que nous don­naient la Ville et la Ré­gion. En 1991, le « Fes­ti­val Ber­lioz » s’est trans­for­mé en « Bien­nale de Mu­sique fran­çaise », mais ce­la n’a pas du­ré. La Côte-saint-an­dré, ville na­tale de Ber­lioz, a de­puis re­pris le flam­beau, mais ils n’ont mal­heu­reu­se­ment pas les pos­si­bi­li­tés fi­nan­cières pour mon­ter des opé­ras.

En 1959, le fa­meux chef tchèque Va­clav Sme­ta­cek (1906-1986) vous in­vite à Prague ; c’est le dé­but d’une longue col­la­bo­ra­tion avec l’or­chestre Sym­pho­nique de cette ville, dont vous se­rez même, bien des an­nées plus tard, le di­rec­teur mu­si­cal...

À l’époque, nous étions payés des clo­pi­nettes, mais nous y al­lions pour le plai­sir ; vous ne pou­vez pas sa­voir quel bon­heur c’était de faire de la mu­sique avec eux. Après Lyon, une grande par­tie de ma car­rière s’est dé­rou­lée à l’étran­ger, mais ce fut aus­si le cas de Charles Munch, de Pierre Mon­teux, de Jean Mar­ti­non, et même de Pierre Bou­lez ! Je ne me suis pas sen­ti frus­tré, et j’ai connu des ex­pé­riences mer­veilleuses.

Vous avez 88 ans ; ar­ri­vez- vous à trou­ver en­core du nou­veau dans une par­ti­tion di­ri­gée maintes et maintes fois ?

Je la re­prends tou­jours comme si c’était la pre­mière fois. J’ai une peur épou­van­table de me ré­pé­ter...

Né à Mar­seille, le 16 juillet 1927. Étu­die

au CNSM de Pa­ris. Entre dans l’or­chestre de l’opé­ra de Pa­ris, à l’âge de 22 ans, puis com­pose des mu­siques de films. Opte dé­fi­ni­ti­ve­ment pour la di­rec­tion d’or­chestre en 1959, l’an­née

de ses dé­buts au Fes­ti­val d’aix-enP­ro­vence ( Die Zau­ber­flöte). Nom­mé chef per­ma­nent de l’opé­ra de Pa­ris en 1962, l’an­née de ses pre­miers pas à la Sca­la de Mi­lan ( Pel­léas et Mé­li­sande). Dé­bute au Staat­so­per de­vienne, en

1967 ( Pel­léas et Mé­li­sande), puis au Me­tro­po­li­tan Ope­ra de Newyork, en 1970 ( Les Contes d’hoff­mann). Di­rec­teur mu­si­cal de l’opé­ra de Lyon (1969-1971)

et de l’or­chestre Na­tio­nal de Lyon (1970-1988). Crée le « Fes­ti­val Ber­lioz »

de Lyon, en 1979.

Avec le com­po­si­teur Jo­seph Kos­ma.

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