L’exas­pé­ra­tion monte

OPERA MAGAZINE - - EDITO - par Ri­chard Mar­tet

n consa­crant mon der­nier édi­to­rial aux mises en scène d’opé­ra, plus pré­ci­sé­ment à la pré­do­mi­nance ac­tuelle des images par rap­port au tra­vail pu­re­ment théâ­tral, je n’ima­gi­nais pas qu’elles al­laient à nou­veau mo­no­po­li­ser l’ac­tua­li­té de l’art ly­rique, à la veille des fêtes. Le pre­mier in­ci­dent est ar­ri­vé à Mi­lan, le 7 dé­cembre, à l’is­sue de la créa­tion triom­phale de la nou­velle production de Gio­van­na d’ar­co, inau­gu­rant la sai­son 2015-2016 de la Sca­la. Alors que Ric­car­do Chailly s’ap­prê­tait à ré­pondre, en cou­lisse, aux ques­tions d’un jour­na­liste de Rai 3, Moshe Lei­ser, l’un des deux met­teurs en scène du spec­tacle, après avoir fé­li­ci­té le maestro, l’a trai­té de « as­shole », ré­pé­tant l’in­jure en ita­lien, pour être cer­tain d’être com­pris.

Im­pos­sible de connaître les rai­sons de l’agres­sion, les deux in­té­res­sés ne s’étant pas ex­pri­més de­puis. Mais l’en­re­gis­tre­ment de l’in­ci­dent a fait un ta­bac sur les ré­seaux so­ciaux, confir­mant la vio­lence des rap­ports exis­tant, au­jourd’hui plus que ja­mais, entre chefs et met­teurs en scène. Se­lon le quo­ti­dien La Re­pub­bli­ca, les ten­sions n’au­raient fait qu’aug­men­ter pen­dant les ré­pé­ti­tions, comme ce­la avait dé­jà été le cas, pour les pro­duc­tions d’ou­ver­ture de sai­son à la Sca­la, entre Da­niel Ba­ren­boim et Ro­bert Car­sen pour Don Gio­van­ni, puis Da­niele Gat­ti et Dmi­tri Tcher­nia­kov pour La tra­via­ta.

Est-ce une sur­prise ? Les met­teurs en scène sus­men­tion­nés n’ont pas la langue dans leur poche, Tcher­nia­kov en par­ti­cu­lier, et sont dé­ter­mi­nés à dé­fendre bec et ongles leur « concept ». Quand un conflit éclate avec un chef, il se ré­sout sou­vent dans le bu­reau du di­rec­teur gé­né­ral et/ ou ar­tis­tique. Et quand ce­lui-ci sou­tient le met­teur en scène, comme c’est fré­quem­ment le cas, deux so­lu­tions : soit le chef s’en va (Ric­car­do Mu­ti en a lais­sé de cé­lèbres exemples), soit la co­ha­bi­ta­tion suit son cours, mais dans un cli­mat pe­sant, voire dé­tes­table.

Le deuxième in­ci­dent est sur­ve­nu à la Bas­tille, le len­de­main de ce­lui de la Sca­la. Da­van­tage que l’ou­ra­gan de sif­flets adres­sé à Al­vis Her­ma­nis et son équipe, au ri­deau fi­nal de la pre­mière de La Dam­na­tion de Faust (l’une des plus spec­ta­cu­laires bron­cas dont nous ayons gar­dé le sou­ve­nir à l’opé­ra de Pa­ris !), je veux par­ler des in­ter­jec­tions de spec­ta­teurs qui, de­puis la salle, ont émaillé l’in­tro­duc­tion ins­tru­men­tale de « D’amour l’ar­dente flamme ».

Ce com­por­te­ment, aus­si gros­sier pour le reste du pu­blic que dé­sta­bi­li­sant pour la chan­teuse sur le point d’at­ta­quer l’un des airs les plus em­blé­ma­tiques (et dif­fi­ciles !) de tout le ré­per­toire de mez­zo-so­pra­no, est évi­dem­ment in­dé­fen­dable. Tout ar­tiste a droit au res­pect, a for­tio­ri quand il n’est ab­so­lu­ment pour rien dans ce qui sus­cite l’ire des per­tur­ba­teurs. Car ce n’est pas la faute de So­phie Koch si Al­vis Her­ma­nis, à ce mo­ment du spec­tacle, a choi­si de lui faire pous­ser un clone de Ste­phen Haw­king dans un fau­teuil rou­lant, pen­dant que deux es­car­gots co­pu­lent en gros plan sur un écran ! En même temps, cette at­ti­tude est ré­vé­la­trice de l’exas­pé­ra­tion crois­sante d’une bonne par­tie du pu­blic, las de se voir pro­po­ser des mises en scène aus­si vaines que pré­ten­tieuses, in­ca­pables de dé­ve­lop­per de ma­nière co­hé­rente une idée de dé­part a prio­ri ac­cep­table, et coû­tant en plus une for­tune. Je suis sûr qu’avec le bud­get al­loué à cette Dam­na­tion de Faust pour la par­tie vi­suelle, la plu­part des théâtres de ré­gion au­raient de quoi mon­ter deux, voire trois spec­tacles.

Le comble, sans doute, est que les­dits es­car­gots, à la qua­trième re­pré­sen­tion du 15 dé­cembre, avaient pu­re­ment et sim­ple­ment dis­pa­ru de l’écran ! Les spec­ta­teurs y ont per­du l’une des rares oc­ca­sions de rire dans un spec­tacle par ailleurs d’un en­nui mor­tel, par-de­là les re­mar­quables per­for­mances vo­cales des so­listes. En contre­par­tie, et c’est beau­coup plus im­por­tant, ils ont sans doute vu et en­ten­du la mer­veilleuse So­phie Koch plus dé­ten­due que le soir de la pre­mière.

Reste quand même une ques­tion : pour­quoi a-t-il fal­lu at­tendre que les re­pré­sen­ta­tions aient com­men­cé pour faire le mé­nage dans ce spec­tacle ? Même si les pro­jec­tions vi­déo n’étaient pas connues dans le dé­tail lors de la pré­sen­ta­tion du pro­jet en amont, n’était-il pas en­vi­sa­geable d’ar­rê­ter les frais dès les pre­mières ré­pé­ti­tions ? C’était sans doute trop tard pour faire de la production une réus­site, mais on pou­vait au moins en amen­der les as­pects les plus gro­tesques. Il me reste main­te­nant, chers lec­teurs, à vous sou­hai­ter une ex­cel­lente an­née 2016, riche en émo­tions théâ­trales et mu­si­cales.

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