BAR­CE­LONE

Gran Teatre del Li­ceu, 4 dé­cembre

OPERA MAGAZINE - - COMPTES RENDUS | Á LA SCÉNE - ri­chard Mar­tet

La confir­ma­tion que Juan Die­go Flo­rez n’a pas fi­ni de tâ­ton­ner dans sa conquête de nou­veaux rôles.

Juan Die­go Flo­rez a-t-il fait le bon choix en dé­ci­dant d’abor­der le rôle d’ed­gar­do dans une re­prise de la production de Da­mia­no Mi­chie­let­to ?

Créée à Zu­rich, en 2008, celle-ci est le pro­to­type du spec­tacle qui épuise sa « nou­veau­té » en l’es­pace d’un quart d’heure : dé­cor unique de Pao­lo Fan­tin, consti­tué d’une tour de verre pen­chée aux vitres ex­plo­sées, cô­té jar­din, et d’un no man’s land, cô­té cour, sur fond uni­for­mé­ment noir ; cos­tumes passe-par­tout de Car­la Te­ti, an­crant l’ac­tion, semble-t-il, dans l’entre-deux-guerres ; Ed­gar­do pour­chas­sé par un groupe de sol­dats bran­dis­sant des torches, ain­si que par un maître-chien et son ber­ger al­le­mand, tous ré­pon­dant aux ordres d’un Nor­man­no de­ve­nu ges­ta­piste ; fan­tôme de l’an­cêtre de Lu­cia ap­pa­rais­sant sous les traits d’une bal­le­rine, ha­billée en du­chesse de Wind­sor, un seau mé­tal­lique à la main pour fi­gu­rer la fon­taine.

Comme sou­vent, la pré­ten­due « mo­der­ni­té » de ce cadre on ne peut moins poé­tique ne réus­sit pas à mas­quer l’ab­sence de di­rec­tion d’ac­teurs, choeurs et so­listes adop­tant des gestes et des pos­tures d’un autre temps. Il est d’ailleurs très pro­bable que Da­mia­no Mi­chie­let­to, re­te­nu à Londres par Ca­val­le­ria rus­ti­ca­na/pa­gliac­ci et ab­sent aux sa­luts en cette soi­rée de pre­mière, s’en est en­tiè­re­ment re­mis à son col­la­bo­ra­teur, Ro­ber­to Piz­zu­to, cré­di­té de cette re­prise dans le pro­gramme de salle. À l’ins­tar du dé­cor, les per­son­nages ne donnent à au­cun mo­ment l’im­pres­sion d’évo­luer, en­fer­més dans des sté­réo­types d’un in­com­men­su­rable en­nui.

Le plus grave, pour­tant, est ailleurs. Ce dis­po- si­tif ou­vert à tous les vents, lais­sant un énorme vide der­rière et au-des­sus des chan­teurs, les contraint à for­cer en per­ma­nence, dans une salle de vastes di­men­sions ( près de 2 300 sièges) et avec un or­chestre jouant sou­vent trop fort. Les forces du Li­ceu sont en bonne forme, dans la fosse comme du cô­té des choeurs, très bien pré­pa­rés par Con­xi­ta Gar­cia, et Mar­co Ar­mi­lia­to connaît son Do­ni­zet­ti sur le bout du doigt. Mais le rap­port fosse/pla­teau est réel­le­ment trop dés­équi­li­bré.

Comme on pou­vait le craindre, le pre­mier à en souf­frir est le héros de la fête, un Juan Die­go Flo­rez ac­cueilli par les ova­tions hys­té­riques de ses fans aux sa­luts. La voix de­meure certes ex­cep­tion­nelle (timbre ac­cro­cheur, phra­sé ca­res­sant, ai­gu dé­coif­fant, sû­re­té ab­so­lue dans l’in­to­na­tion, dic­tion de rêve), mais elle semble constam­ment pous­sée dans ses der­nières li­mites, au risque de frô­ler l’ac­ci­dent (la re­dou­table mon­tée sur « bell’al­ma in­na­mo­ra­ta » dans le ta­bleau fi­nal).

L’écri­ture du rôle est cer­tai­ne­ment en cause, Ed­gar­do s’avé­rant ré­so­lu­ment trop lourd et trop ten­du, de tes­si­ture trop cen­trale aus­si pour un chan­teur qui reste, en­vers et contre tout, un te­nore contral­ti­no, sans ri­val dans les em­plois les plus ai­gus et vir­tuoses de Ros­si­ni, Bel­li­ni, Do­ni­zet­ti et du ré­per­toire fran­çais. Sauf que ce han­di­cap au­rait été moins ap­pa­rent dans un théâtre plus pe­tit, et avec un dé­cor ren­voyant mieux le son vers la salle. Avec un timbre or­di­naire, Mar­co Ca­ria, cam­pé aus­si sou­vent qu’il le peut à l’avant-scène, le men­ton en avant, braille plus que de rai­son, dans la pire tra­di­tion des En­ri­co bru­taux et vo­ci­fé­rants. Mieux do­té vo­ca­le­ment, et da­van­tage sou­cieux de phra­sé en Rai­mon­do, Si­mon Or­fi­la n’en hurle pas moins son ré­cit de la fa­tale nuit de noces, au deuxième acte. Par­mi les

com­pri­ma­ri, les deux té­nors, Al­bert Casals et Jorge Ro­dri­guez-nor­ton, mé­ritent une men­tion pour le re­lief qu’ils confèrent à leurs per­son­nages. Ele­na Mo­suc, en­fin, tient son rang dans le panorama ac­tuel des Lu­cia, soit juste en des­sous du pre­mier. La voix n’a rien de par­ti­cu­liè­re­ment sé­dui­sant, l’in­ter­pré­ta­tion n’échappe pas à une cer­taine rou­tine et, après bien­tôt trente an­nées de car­rière, l’in­to­na­tion ac­cuse des fai­blesses, avec des contre-ré et contre-mi bé­mol presque tous trop bas. Mais la so­pra­no rou­maine pos­sède un mé­tier confon­dant et une tech­nique à toute épreuve, qui lui per­mettent de triom­pher de la plu­part des obs­tacles pour, au fi­nal, bros­ser un por­trait convain­cant, à dé­faut d’être mé­mo­rable, de l’hé­roïne. Une soi­rée en de­mi-teinte, donc, et la confir­ma­tion que Juan Die­go Flo­rez n’a pas fi­ni de tâ­ton­ner dans sa conquête de nou­veaux rôles, sur­tout avec une voix qui, pour l’ins­tant du moins, se re­fuse à évo­luer dans la di­rec­tion qu’il sou­haite.

Juan Die­go Flo­rez et Si­mon Or­fi­la dans Lu­cia di Lam­mer­moor.

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