Mo­zar­tienne au sa­loon

OPERA MAGAZINE - - Recontres -

Le très vi­ril Ma­rio Del Mo­na­co contraint de do­mi­ner sa crainte des che­vaux pour en­four­cher la mon­ture de la ra­dieuse Eleanor Steber et en­ser­rer sa Min­nie, au fi­nal de La fan­ciul­la del West : l’anec­dote a fait le tour du monde. La scène, cou­ron­née par un in­des­crip­tible triomphe et dix rap­pels, se dé­rou­lait au Mai Mu­si­cal Flo­ren­tin de 1954 ! En maî­tresse femme dou­blée d’une chan­teuse aux moyens ex­cep­tion­nels, la pé­tu­lante Amé­ri­caine ma­riait, dans cette hé­roïne puc­ci­nienne, le feu et la ten­dresse, l’ar­ro­gance d’une voix ho­mo­gène aux ac­cents im­pa­rables, mais en­core les smor­za­ture de l’in­no­cente jeune fille aux sauts d’oc­taves vic­to­rieux de la conqué­rante. Pa­ra­doxa­le­ment, le Met de Ru­dolf Bing ne s’en avi­sa que trop tar­di­ve­ment, en 1966, l’ar­tiste sup­pléant dans l’ur­gence à une dé­fec­tion de Do­ro­thy Kirs­ten, avant de s’éloi­gner de ce théâtre.

MO­ZART FOREVER

L’idée qui avait long­temps pré­va­lu à New York, où elle avait dé­bu­té en 1940 en So­phie de Der Ro­sen­ka­va­lier, avant de se voir par ailleurs at­tri­buer nombre de rôles italiens et ger­ma­niques, était que sa vo­ca­tion fût es­sen­tiel­le­ment mo­zar­tienne. Mal­gré le rayon­ne­ment en Ita­lie de cette Min­nie coa­chée par Di­mi­tri Mi­tro­pou­los, dont l’in­jonc­tion « Vie­ni fuo­ri ! » cin­glait comme un fouet le vi­sage de son ban­dit en­tre­pre­nant, c’est l’im­pé­rieux « Te­me­ra­ri, sor­tite fuo­ri di ques­to lo­co ! » d’une cer­taine Fior­di­li­gi cla­mant son in­dé­fec­tible amour, qui pa­rais­sait outre-atlantique sub­su­mer son art. À ré­écou­ter son « Come sco­glio », cap­té en stu­dio en 1952 sous la ba­guette ur­gente de Fritz Stie­dry, mal­heu­reu­se­ment en an­glais, on est en vé­ri­té frap­pé de la ma­gni­fi­cence de cet or­gane puis­sant et moi­ré, au ser­vice d’une concep­tion al­tière de la jeune Na­po­li­taine, plus se­ria que na­ture mais si­dé­rante d’aplomb. Une telle voix se per­met­tait au Met de cam­per en ma­ti­née la Des­de­mo­na ver­dienne et en soi­rée cette Fior­di­li­gi in­can­des­cente ! Mo­zart forever, donc : au fil de 176 ap­pa­ri­tions sur les 427 dont elle ho­no­re­ra l’ins­ti­tu­tion amé­ri­caine, l’ar­tiste nous laisse d’an­tho­lo­giques por­traits des hé­roïnes de son Wolf­gang ché­ri, qui, pour la honte des grandes firmes dis­co­gra­phiques, ne connaî­tront qua­si­ment pas les hon­neurs du stu­dio, si­non à la fa­veur de ré­ci­tals d’airs sé­pa­rés. Ni cette Com­tesse Al­ma­vi­va que lui di­ri­geait Bru­no Wal­ter en 1944, avant no­tam­ment l’im­mense Fritz Busch en 1949 : une Ro­si­na pa­tri­cienne dis­pen­sant une ma­nière de vo­lup- té so­nore. Ni la plus fu­rieuse des Don­na An­na, apte aux mi­ra­cu­leuses ef­flo­res­cences du sex­tuor, après l’érup­tion d’un « Or sai chi l’onore » pon­dé­ré par Karl Böhm en 1957.

UNE ET MUL­TIPLE

Voix ins­tru­men­tale égale sur toute sa tes­si­ture de so­pra­no grand ly­rique à l’ai­gu rayon­nant, Steber pou­vait af­fron­ter crâ­ne­ment le grand ré­per­toire ita­lien. Ce­lui de la mou­vance vé­riste, que la jeune dé­bu­tante avait ap­pro­ché en Ned­da, au cô­té de Leo­nard War­ren, mais aus­si et sur­tout les stan­dards puc­ci­niens, Mi­mi ou Ma­non Lescaut, Min­nie de­meu­rant un cas d’es­pèce, an­tho­lo­gique. Il fal­lait tou­te­fois comp­ter en ce mi­tan du siècle avec l’évi­dente su­pré­ma­tie de Re­na­ta Te­bal­di et bien­tôt de Ma­ria Cal­las, pour ne ci­ter que les plus en vue de ses ca­dettes. La ga­geure se­ra par­ti­cu­liè­re­ment réus­sie avec cette Flo­ria Tos­ca de 1959, or­gueil de ce Met si riche pour­tant d’une mul­ti­tude de ri­vales-mai­son et en­core ob­nu­bi­lé par Zin­ka Mi­la­nov. Dans les bras de Car­lo Ber­gon­zi, la belle Eleanor sup­plée ici ma­gni­fi­que­ment à une cer­taine froi­deur du timbre par la fran­chise de l’élan. Mais c’est bien à l’aune de la pa­role dra­ma­tique ver­dienne et de ses mul­tiples dé­cli­nai­sons que l’on ju­ge­ra de l’ap­ti­tude de la su­per­la­tive Amé­ri­caine à re­le­ver le gant et à se cou­ler dans le « me­lo­dram­ma » ita­lien. Dans le peu d’es­pace que lui concèdent ses concur­rentes, on no­te­ra quelques challenges des plus heu­reux. À com­men­cer par cette mé­mo­rable gra­vure de l’air d’en­trée d’el­vi­ra « Er­na­ni ! Er­na­ni, in­vo­la­mi », entre tous pé­rilleux, ou ce « Mi­se­rere » d’il tro­va­tore, en com­pa­gnie de Jus­si Björ­ling, en 1946, fi­gu­rant dans le CD In me­mo­riam de Le­ga­to Clas­sics. On par­don­ne­ra à l’eli­sa­bet­ta de 1955 ses san­glots in­tem­pes­tifs face au Don Car­lo de Ri­chard Tu­cker, tant sa cou­leur se fait ici pré­gnante au ser­vice d’un en­ga­ge­ment de tous les ins­tants et de su­blimes nuances dans le duo fi­nal. Quant à Vio­let­ta, elle ré­vé­lait six ans plus tôt, à la fa­veur de la grande scène du pre­mier acte, une tech­ni­cienne ac­com­plie, avec trille et ca­ba­lette mo­dèles de fa­ci­li­té, pré­lude à une in­car­na­tion char­gée d’une fa­rouche éner­gie.

UN HO­RI­ZON SANS BORNES

Dans la fi­lia­tion de Wa­gner dont elle ma­gni­fiait El­sa à Bay­reuth au sein du Lo­hen­grin de 1953, concen­trant alors le grain de son timbre, une pa­reille mo­zar­tienne ac­cli­ma­tée à la mor­bi­dez­za ita­lienne ne pou­vait qu’em­bras­ser, au long d’une car­rière théâ­trale d’un

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