F

On­dé par Ro­dol­fo Cel­let­ti, en 1975, au coeur des Pouilles, le Fes­ti­val del­la Valle d’itria cé­lé­brait, cet été, le 200e anniversaire de la mort de Gio­van­ni Pai­siel­lo (17401816) – un en­fant de la ré­gion, puisque né à Roc­ca­for­za­ta, près de Ta­rente –, en ajou

OPERA MAGAZINE - - Recontres -

El in­ge­nio­so hi­dal­go Don Qui­jote de la Man­cha. Sim­ple­ment in­ti­tu­lée Don Chis­ciotte del­la Man­cia, la « com­me­dia per mu­si­ca » de Pai­siel­lo ap­par­tient à la pre­mière pé­riode ita­lienne du com­po­si­teur, bien avant son dé­part pour SaintPé­ters­bourg, en 1776. Une oeuvre de jeunesse, donc, créée au Tea­tro dei Fio­ren­ti­ni de Naples, pen­dant l’été 1769. Re­le­vant du re­gistre bouffe, le li­vret de Gio­van­ni Bat­tis­ta Lo­ren­zi si­tue l’ac­tion dans une au­berge. Le met­teur en scène Davide Ga­rat­ti­ni Rai­mon­di la trans­pose dans un hô­pi­tal psy­chia­trique, où l’on soigne de nobles pa­tients vic­times d’une ad­dic­tion au té­lé­phone por­table, tous ha­billés d’une ma­nière com­plè­te­ment ex­tra­va­gante par Gia­da Ma­si. Par­mi les ma­lades fi­gure Don Chis­ciotte, as­sis dans un fau­teuil rou­lant, un exem­plaire de l’or­lan­do fu­rio­so entre les mains, flan­qué de son in­dis­pen­sable in­fir­mier per­son­nel, San­cio Pan­za. Les autres per­son­nages ne cessent de lui jouer des tours, tan­tôt pré­ten­dant qu’un gros co­chon s’est échap­pé de la por­che­rie, tan­tôt lui fai­sant croire que la Com­tesse est en réa­li­té Me­lis­sa, la ma­gi­cienne qui veille sur les amours de Rug­gie­ro et Bra­da­mante dans le poème de l’arioste. Avec très peu de moyens, Davide Ga­rat­ti­ni Rai­mon­di a su ti­rer le meilleur par­ti du cadre choi­si pour la re­pré­sen­ta­tion : la cour d’une splen­dide ferme for­ti­fiée près de Ma­te­ra, en pleine cam­pagne, à quelque 70 km de Mar­ti­na Fran­ca. On sa­lue, en par­ti­cu­lier, l’in­ven­ti­vi­té dont il fait preuve, par exemple en uti­li­sant des pa­ra­sols pour évo­quer le fa­meux mou­lin à vent, ob­jet de l’as­saut du fier hi­dal­go.

Bac­ca­na­li est sans doute le spec­tacle qui illustre le mieux le thème de cette 42e édi­tion du Fes­ti­val : « Le jeu d’éros ». La ré­sur­rec­tion de ce « di­ver­ti­men­to dram­ma­ti­co » d’agos­ti­no Stef­fa­ni (1654-1728), écrit en 1695, s’ins­crit dans le pro­lon­ge­ment de celle de La lot­ta d’er­cole con Ache­loo, en 2014 : même com­po­si­teur, même in­ti­tu­lé, même struc­ture en un acte, même li­bret­tiste (Or­ten­sio Mau­ro), même contexte de créa­tion (la cour d’er­nest-au­guste de Ha­novre, duc de Bruns­wick-lu­ne­bourg). Comme il y a deux ans, l’édi­tion cri­tique porte la griffe de Cin­thia Pin­hei­ro Ali­re­ti et les des­ti­nées mu­si­cales du spec­tacle, pro­gram­mé une fois en­core à l’in­té­rieur du ma­gni­fique Chios­tro di San Do­me­ni­co, sont confiées à An­to­nio Gre­co, di­ri­geant du cla­ve­cin une dis­tri­bu­tion en­tiè­re­ment consti­tuée d’élèves de l’ac­ca­de­mia del Bel­can­to. Pro­to­type du di­ver­tis­se­ment de cour, l’ou­vrage re­court beau­coup au pro­cé­dé de l’al­lé­go­rie, avec de longs dé­ve­lop­pe­ments sen­ten­cieux ou ba­dins. Il n’est donc pas fa­cile à faire re­vivre au­jourd’hui. Avec au­tant de classe que d’élé­gance, Ce­ci­lia Li­go­rio joue de l’am­bi­guï­té propre à l’uni­vers ba­roque, où les voix se dé­tachent des corps, où les dif­fé­rences de sexe s’es­tompent jus­qu’à dis­pa­raître. De cette ma­nière, elle réus­sit à confé­rer une lo­gique dra­ma­tique à cet en­chaî­ne­ment de say­nètes, illus­trant l’in­égale ré­sis­tance op­po­sée par dif­fé­rentes nymphes et ber­gères aux as­sauts amou­reux de Bac­chus et de plu­sieurs ber­gers. Le dis­po­si­tif ima­gi­né par Ales­sia Co­los­so est simple : une pas­se­relle dé­co­rée de lierre grim­pant (la plante sa­crée as­so­ciée, dans la my­tho­lo­gie gré­co-ro­maine, à la fi­gure du dieu de la Fête et du Vin), les arcs du cloître ser­vant aux en­trées et sor­ties des per­son­nages. Les cos­tumes de Ma­nuel Pe­dret­ti sont sobres et évo­ca­teurs, les lu­mières de Mar­co Gius­ti des­si­nant un es­pace qua­si ma­gique, où les spec­ta­teurs de­viennent par­ti­ci­pants de l’ac­tion. Ho­mo­gène, le pla­teau vaut d’abord pour le contre-té­nor Ric­car­do An­ge­lo Stra­no (dé­jà Ache­loo, en 2014) qui, se­lon les vo­lon­tés de la met­teuse en scène, cu­mule les rôles de Bac­co et Tir­si. Son timbre suave et asexué n’a au­cun mal à en­voû­ter les autres pro­ta­go­nistes de l’in­trigue, la seule à lui ré­sis­ter s’avé­rant Driade, confiée à Bar­ba­ra Mas­sa­ro, pro­met­teuse so­pra­no mi­la­naise. Éga­le­ment so­pra­nos, Vit­to­ria Ma­gna­rel­lo et Pao­la Leo­ci donnent un beau re­lief aux deux autres nymphes, Ce­lia et Clo­ri, qui en­traînent dans leurs jeux amou­reux les ber­gers Amin­ta et Fi­le­no. Ceux- ci sont dis­tri­bués à deux mez­zos en tra­ves­ti, Ele­na Cac­ca­mo et Chia­ra Ma­nese, qui évitent d’en ra­jou­ter dans le cô­té vi­ril, en ac­cen­tuant l’am­bi­guï­té liée à leur dou­ceur ty­pi­que­ment fé­mi­nine. Moins im­pec­cable sur le plan vo­cal, le té­nor ja­po­nais Ya­su­shi Wa­ta­nabe res­ti­tue néan­moins toute la mé­lan­co­lie d’er­gas­to, le ti­mide ber­ger qui fi­ni­ra par triom­pher des ré­ti­cences de Driade. Quant à Ni­co­lo Do­ni­ni, sa voix de basse donne tout son poids au per­son­nage d’at­lante, li­bé­ré pour un jour de la tâche de por­ter le monde sur ses épaules et bien dé­ci­dé à par­ti­ci­per aux di­ver­tis­se­ments éro­tiques ima­gi­nés par Bac­co. Les bal­lets oc­cupent une place de choix dans Bac­ca­na­li, et l’on ne peut que sa­luer les per­for­mances de Dai­sy Ran­som Phil­lips et Jo­se­ba Yer­ro Aguirre. Évo­luant à tra­vers l’es­pace scé­nique, se mê­lant même au pu­blic, les deux dan­seurs donnent la sen­sa­tion d’un élé­ment li­quide se dif­fu­sant dans tout le cloître. Fon­dé et di­ri­gé par An­to­nio Gre­co, l’en­semble Cre­mo­na An­ti­qua, jouant sur ins­tru­ments d’époque, est de bonne qua­li­té. On lui re­pro­che­ra sim­ple­ment de prendre trop de temps pour s’ac­cor­der, oc­ca­sion­nant de longues pauses au fil de la soi­rée. On es­père main­te­nant une re­prise, la faible ca­pa­ci­té du lieu (200 places as­sises) n’ayant pas per­mis à tout le monde d’as­sis­ter à l’une des trois re­pré­sen­ta­tions pro­gram­mées.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.