Ros­si­ni au­tre­ment

Découverte Même s’il n’est pas le pre­mier contre- té­nor à s’aven­tu­rer dans les em­plois des­ti­nés par Ros­si­ni à des contral­tos en tra­ves­ti – une dé­ci­sion que l’on peut cri­ti­quer –, Fran­co Fa­gio­li re­nou­velle com­plè­te­ment notre per­cep­tion de cet uni­vers.

OPERA MAGAZINE - - Recontres -

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Alors que la re­nom­mée de Ros­si­ni al­lait crois­sant dans les pre­mières an­nées du XIXE siècle, le pres­tige des cas­trats dé­cli­nait. Le Pe­sa­rais n’avait ja­mais ca­ché son ad­mi­ra­tion pour leur art vo­cal. À l’in­ten­tion de Gio­van­ni Bat­tis­ta Vel­lu­ti, le der­nier de ces dieux de la scène ly­rique, il écri­vit le rôle d’ar­sace dans Au­re­lia­no in Pal­mi­ra, en 1813, puis, neuf ans plus tard, ce­lui d’al­ceo dans la can­tate Il ve­ro omag­gio. Deux ex­cep­tions dans un par­cours fai­sant la part belle à des contral­tos fé­mi­nins pour prê­ter vie à des in­car­na­tions masculines. Fran­co Fa­gio­li n’est pas le pre­mier contre-té­nor à res­sus­ci­ter ces voix dis­pa­rues dans un do­maine autre que le ba­roque ; Max Ema­nuel Cen­cic avait, lui aus­si, consa­cré un disque à Ros­si­ni ( voir O. M.

n° 23 p. 77 de no­vembre 2007).

Quant au per­son­nage d’ar­sace dans Au­re­lia­no in Pal­mi­ra, il le connaît bien pour l’avoir in­car­né, en 2011, au Fes­ti­val de Mar­ti­na Fran­ca ; il y était épous­tou­flant et, fort heu­reu­se­ment, un DVD Bon­gio­van­ni conserve sa per­for­mance ( voir O. M. n° 80 p. 72 de jan­vier 2013). Point d’au­re­lia­no in Pal­mi­ra dans ce ré­ci­tal de stu­dio, gra­vé en no­vembre 2015, où ne fi­gurent que des opé­ras des­ti­nés à des can­ta­trices. À l’ex­cep­tion de Tan­cre­di et Se­mi­ra­mide, les airs choi­sis pro­viennent d’ou­vrages re­la­ti­ve­ment rares, de­puis De­me­trio e Po­li­bio – pre­mier es­sai d’en­ver­gure, com­po­sé en 1806, d’abord créé chez les Mom­bel­li, fa­mille de chan­teurs ré­pu­tés, avant d’af­fron­ter la scène, en 1812 –, jus­qu’à Eduar­do e Cris­ti­na (1819), pas­tic­cio dans le­quel se re­trouvent des pages d’ Ade­laide di Bor­go­gna et Ric­ciar­do e Zo­raide. Une sur­prise : l’air de Tan­cre­di n’est pas le fa­meux « Di tan­ti pal­pi­ti », qui en­chan­tait Sten­dhal, mais « Dol­ci d’amor pa­role », air al­ter­na­tif écrit pour Ade­laide Ma­la­notte, mé­lo­die pleine de grâce avec vio­lon obli­gé, mais qui n’a pas le pou­voir en­tê­tant de celle qui l’a sup­plan­tée dans l’ima­gi­naire du pu­blic. Que doit-on dire du contre-té­nor ar­gen­tin qui n’ait été écrit maintes fois ? D’abord, la voix. Elle est longue, ho­mo­gène, large, d’une plé­ni­tude so­nore re­mar­quable, pro­je­tée avec ef­fi­ca­ci­té ; c’est peu de dire qu’elle es­ca­lade les ai­gus avec dé­sin­vol­ture et, lors­qu’elle re­joint le re­gistre de ba­ry­ton dans les phrases les plus graves, le pas­sage se fait sans heurt ni « trous » désa­gréables à l’oreille. Le timbre est ample, rond, cha­leu­reux, suf­fi­sam­ment étrange pour re­te­nir l’at­ten­tion ; quant à la vir­tuo­si­té, elle est sen­sa­tion­nelle. C’est beau­coup, mais ce n’est pas tout. Dans le cadre très strict des airs ros­si­niens, Fran­co Fa­gio­li sait se montrer ex­pres­sif et l’on sent bien là le ré­sul­tat de ses an­nées d’études – contrai­re­ment à bon nombre de ses col­lègues, il a fait ses classes dans le bel can­to et non dans un ré­per­toire plus an­cien. Les ré­ci­ta­tifs sont dé­taillés en don­nant aux mots leur juste poids et avec l’ur­gence vou­lue – un exemple ? les in­ter­ven­tions d’ot­tone dans Ade­laide di Bor­go­gna. La ligne mé­lo­dique des airs n’est que sou­plesse et flui­di­té, les trilles sont im­pec­cables, les vo­ca­lises tou­jours au ser­vice du sen­ti­ment et du per­son­nage, même dans les mo­ments les plus dé­bri­dés ; ain­si la re­prise or­née de la ca­ba­lette « Oh, come da quel di » d’ar­sace dans Se­mi­ra­mide. De ces hé­ros, on per­çoit l’ar­deur, la ten­dresse et, sur­tout, la jeunesse – l’am­bi­guï­té sexuelle propre au timbre de contre-té­nor semble ici al­ler de soi. De bout en bout, George Pe­trou est un par­te­naire idéal. Les so­no­ri­tés af­fû­tées d’ar­mo­nia Ate­nea en­ri­chissent l’im­pact d’un dis­cours qui équi­libre sa­vam­ment li­ber­té et ri­gueur, et dont la théâ­tra­li­té est d’au­tant plus forte qu’elle se dis­pense d’ef­fets su­per­flus. Une vi­sion par­ti­cu­lière mais fas­ci­nante, qui au­ra sû­re­ment ses dé­trac­teurs, mais que la convic­tion des in­ter­prètes im­pose avec fer­me­té.

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