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OPERA MAGAZINE - - Recontres -

Emi­lia­no Gon­za­lez To­ro (Ar­nal­ta), avec sen­sua­li­té par Fran­ces­ca As­pro­monte (Pop­pea). Un mo­ment hors du temps : « Si dolce è’l tor­men­to » par Ma­ria­na Flores, en­voû­tante comme tou­jours. Un disque cap­ti­vant qui consti­tue, en outre, une ex­cel­lente in­tro­duc­tion à l’uni­vers d’un gé­nie nom­mé Clau­dio Mon­te­ver­di.

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Dans les an­nées 1950 avaient pa­ru, suc­ces­si­ve­ment, deux ex­cel­lentes ver­sions de stu­dio de es­pa­gnole. L’une chez Co­lum­bia/emi Clas­sics, di­ri­gée par An­dré Cluy­tens, l’autre chez Dec­ca, avec Er­nest An­ser­met à la ba­guette. Dans ce concert de la BBC du 15 no­vembre 1960 – dé­jà dif­fu­sé en CD sur le mar­ché pa­ral­lèle, mais dont il s’agit de la pre­mière pu­bli­ca­tion of­fi­cielle –, on re­trouve plu­sieurs de leurs in­ter­prètes : Su­zanne Dan­co en Con­cep­cion, Jean Gi­rau­deau en Gon­zalve (il de­vien­dra Tor­que­ma­da en 1965, dans la ver­sion de ré­fé­rence de Lo­rin Maa­zel, chez Deutsche Gram­mo­phon), Michel Ha­mel en Tor­que­ma­da et An­dré Ves­sières en Don Ini­go Go­mez. Le seul nou­veau ve­nu est le ba­ry­ton aus­tra­lien John Ca­me­ron, ré­gio­nal de l’étape lin­guis­tique qui, avec un char­mant pe­tit ac­cent, se dé­brouille très bien dans la langue de FrancNo­hain et donne une vraie di­gni­té à Ra­mi­ro, le ser­viable mu­le­tier. Un dé­fi d’au­tant plus dif­fi­cile à re­le­ver que ses par­te­naires mas­cu­lins, en plus de connaître leurs rôles sur le bout du doigt, ap­par­tiennent à la meilleure école pa­ri­sienne, fon­dée sur une ar­ti­cu­la­tion par­faite et un sens ai­gu du mot – sans comp­ter, dans le cas de Jean Gi­rau­deau, un jo­li sens de la vocalise. Su­zanne Dan­co, comme avec An­ser­met, donne de la distinction à la fan­tasque Con­cep­cion. Au­cune sur­charge co­mique, au­cun dé­braillé. La forte sen­sua­li­té de la femme de l’hor­lo­ger est sug­gé­rée par un ton presque sé­rieux et pince-sans-rire. L’élé­ment le plus « cli­vant » reste la di­rec­tion de Bru­no Ma­der­na, qui jette sur la par­ti­tion un éclai­rage nou­veau et que l’on peut ai­mer ou dé­tes­ter. Lé­gè­re­ment plus lent que Cluy­tens, An­ser­met et Maa­zel, le chef et com­po­si­teur ita­lien au­to­rise aux chan­teurs une meilleure res­pi­ra­tion, en confé­rant à un pas­sage aus­si dro­la­tique que le dia­logue entre Con­cep­cion et Don Ini­go, coin­cé dans l’ar­moire, une étrange au­ra poé­tique. Les so­no­ri­tés de l’or­chestre sont moins sèches que d’ha­bi­tude, mais pas moins sa­vou­reuses et tou­jours très fouillées, en dé­pit d’une prise de son mo­no un peu co­ton­neuse – mais plus nette que chez An­ser­met. Comme les chan­teurs, Bru­no Ma­der­na re­fuse tout ef­fet, même dans la ha­ba­ne­ra fi­nale où le rythme n’est pas ap­puyé, afin d’évi­ter l’es­pa­gno­lade. Un concert à connaître ab­so­lu­ment.

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Du haut de ces py­ra­mides, cin­quante ans contemplent Zu­bin Meh­ta et sa ver­sion pha­rao­nique d’ai­da chez EMI Clas­sics, avec Bir­git Nils­son, Grace Bum­bry et Fran­co Co­rel­li, sui­vie des cap­ta­tions sur le vif du Met, avec le même Co­rel­li ou Ri­chard Tu­cker dans les bras de Leon­tyne Price. Dans cette in­té­grale de stu­dio, gra­vée en avril 2015, il lui faut se conten­ter de moindres poin­tures, même si le tan­dem qu’il forme avec un té­nor sur­mé­dia­ti­sé lui as­sure un réel suc­cès com­mer­cial et si sa di­rec­tion exa­cer­bée par­ti­cipe de sa lé­gende. Avec les vé­té­rans Car­lo Co­lom­ba­ra et Am­bro­gio Maes­tri, l’un en­core so­nore, l’autre mieux en voix que dans ses der­niers Fal­staff, le croo­ner re­con­ver­ti dans le grand ré­per­toire n’est d’ailleurs pas in­digne de l’en­jeu... qui, pour­tant, le dé­passe. Dic­tion et pro­fil de la pa­role dra­ma­tique ver­dienne sont per­ti­nents, tout comme la hau­teur d’émis­sion et la cou­leur, qui font un Ra­da­mès, y com­pris le si bé­mol mo­ren­do de son air d’en­trée. Manquent, hé­las, le sou­tien et l’am­pleur. À court de ré­serves, An­drea Bo­cel­li na­sa­lise, ouvre, écourte sa phrase, pointe ses ai­gus, en dé­pit de mi­cros se­cou­rables mais fi­na­le­ment im­pi­toyables. Les in­suf­fi­sances de la trop char­mante Am­ne­ris de Ve­ro­ni­ca Si­meo­ni sont un peu du même ordre, la jeunesse de la ri­vale amou­reuse sup­pléant néan­moins à la té­nui­té des moyens et de l’étoffe dra­ma­tique. In­utile d’ac­ca­bler la tré­mu­lante Ai­da de Kris­tin Le­wis qui, en d’autres cir­cons­tances, a su faire va­loir les mi­roi­te­ments d’un timbre clair et, au Nil, des ai­gus azu­réens. Sa contre-per­for­mance ruine, à elle seule, une in­té­grale de toute ma­nière anec­do­tique.

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En­re­gis­trée lors des mêmes concerts de mai 2012, au Deutsche Oper de Ber­lin, ( vil­lage) de Fe­lix Wein­gart­ner (18631942), créée au Staat­so­per de Vienne, en 1920, offre la par­ti­cu­la­ri­té de re­prendre le même su­jet, ti­ré d’une pièce ja­po­naise cé­lèbre du XVIIIE siècle, que le Gi­sei - Das Op­fer de 1913 du tout jeune Carl Orff ( voir O. M. n° 119 p. 80 de juillet-août 2016). Une plus grande fi­dé­li­té au li­vret, et une plus grande sû­re­té d’écri­ture, pour cet opus 64 du cé­lèbre chef­com­po­si­teur, et son sep­tième opé­ra ; mais, en même temps, et à cette date sur­tout, pour une oeuvre d’une qua­ran­taine de mi­nutes seule­ment, une cer­taine ti­mi­di­té dans ce qui semble- rait ap­pe­ler la vi­gueur, voire la vio­lence ex­pres­sion­niste qu’on trouve, par exemple, dans les deux opé­ras de Zem­lins­ky, en un acte aus­si, à peu près contem­po­rains. Jus­qu’à la der­nière scène, où consent à se dé­ployer, trop briè­ve­ment, un très beau thème ly­rique qui sa­lue le sa­cri­fice de Mat­suo, avouant qu’il a condam­né à mort son propre fils pour ex­pier sa tra­hi­son de l’em­pe­reur chas­sé du trône. Bien mise en place, mais avec la pru­dence d’une pre­mière lec­ture et l’am­biance un peu froide du concert, la par­ti­tion est sur­tout por­tée par le Gen­zo du ba­ry­ton-basse amé­ri­cain Ste­phen Bronk, vé­ri­table hé­ros de l’ou­vrage, tan­dis que pour sa femme To­na­mi, la mez­zo russe Ele­na Zhid­ko­va montre les mêmes li­mites

Mal­gré ses mal­adresses, ce der­nier a les ver­tus d’une oeuvre qui reste ou­verte sur l’ave­nir, alors que l’opé­ra de Wein­gart­ner, cor­rec­te­ment ser­vi par ailleurs, nous pa­raît de­voir res­ter au rang des do­cu­ments d’époque – cu­rio­si­té in­té­res­sante, mais en­core moins sus­cep­tible de trou­ver sa place au ré­per­toire. di­ri­gé par Be­rio lui- même, avec Tho­mas Hamp­son en so­liste (War­ner Clas­sics, 1992). Si Jo­sep Pons ose un peu moins que le com­po­si­teur au pu­pitre, il n’en livre pas moins une belle lec­ture or­ches­trale, co­lo­rée, souple et d’une grande trans­pa­rence. Tout op­pose Mat­thias Goerne à Tho­mas Hamp­son. Là où l’amé­ri­cain son­nait très clair et un peu trop uni­for­mé­ment ai­mable, l’al­le­mand fait en­tendre la voix très sombre qu’il dé­ve­loppe ac­tuel­le­ment, en culti­vant de plus en plus une iden­ti­té de ba­ry­ton-basse – une bonne par­tie des lie­der est d’ailleurs trans­po­sée un ton plus bas. Ce choix ap­porte une gra­vi­té, une pro­fon­deur, voire une âpre­té aux­quelles Hamp­son ne pou­vait pré­tendre – et que, d’ailleurs, il ne re­cher­chait pas. Mais on se doit de si­gna­ler qu’en contre­par­tie, l’ins­tru­ment a per­du en brillant et en sou­plesse, voire en précision dans l’in­to­na­tion, un vi­bra­to s’ins­tal­lant vo­lon­tiers sur les te­nues dans le mé­dium, tan­dis que cer­tains ai­gus pa­raissent à dé­cou­vert. Mais tout ce­ci, ré­pé­tons-le, re­lève ma­ni­fes­te­ment d’un choix es­thé­tique, à l’ins­tar du re­fus de trop sou­li­gner cer­tains mots ou de la re­cherche li­mi­tée de contrastes dy­na­miques. L’hu­mour ou l’iro­nie sont certes sug­gé­rés par un cer­tain al­lè­ge­ment du timbre, mais guère par le sou­rire, comme si c’était tou­jours un ar­rière-plan po­ten­tiel­le­ment pes­si­miste ou dra­ma­tique qui in­té­res­sait le chan­teur. Une dé­marche très per­son­nelle, par­fois dé­rou­tante, mais par­fai­te­ment dé­fen­dable, qui rend cette parution pré­cieuse, de sur­croît dans un cou­plage per­ti­nent. C’est un pas­sage obli­gé pour tout té­nor en vogue. Qu’il s’in­ti­tule ( Lu­cia­no Pa­va­rot­ti), Ita­lia ti amo (Pla­ci­do Do­min­go) ou, plus sim­ple­ment, Ita­lia (Juan Die­go Flo­rez), un ré­ci­tal de chan­sons ita­liennes touche im­man­qua­ble­ment un large pu­blic qui, dans ce dé­fer­le­ment de so­leil et de pas­sions brû­lantes, croit aus­si­tôt re­con­naître la marque du « bel can­to ». Tôt ou tard, Jo­nas Kauf­mann de­vait sa­cri­fier au rite. Ce disque, en­re­gis­tré en stu­dio, en jan­vier 2016, avec la com­pli­ci­té de l’or­chestre du Tea­tro Mas­si­mo de Pa­lerme, di­ri­gé par Asher Fisch, prouve que, de Wa­gner à Lu­cio Dal­la (dis­pa­ru en 2012), il n’y a, somme toute, que les Alpes et quelques pré­ju­gés te­naces à fran­chir. Le programme ne ré­serve pas de sur­prise no­table. Nous re­con­nais­sons là, à cô­té de « tubes » plus ré­cents, Comment ré­sis­ter quand la voix hy­per­sen­suelle de Jo­nas Kauf­mann vient vous mur­mu­rer à l’oreille des pa­roles aus­si trou­blantes, en y ajou­tant même, par­fois, une fièvre dra­ma­tique qu’elles n’avaient pas à l’ori­gine ? Le nu­mé­ro de « La­tin Lo­ver » du té­nor al­le­mand est par­fai­te­ment au point, et il trou­ve­ra sans peine un large au­di­toire. On au­rait tort, ce­pen­dant, de ne pas re­con­naître ce qu’il faut d’in­tel­li­gence et de mé­tier pour abor­der ce ré­per­toire « fa­cile » avec suf­fi­sam­ment de na­tu­rel. Sur ce point en­core, et même si nous n’ap­pre­nons rien de lui que nous ne sa­chions dé­jà, Jo­nas Kauf­mann exé­cute un par­cours sans faute. On n’at­tend donc qu’avec plus d’im­pa­tience de le re­trou­ver sur des ter­rains plus sombres, plus tour­men­tés. Là où il est vé­ri­ta­ble­ment lui­même.

En­core un en­re­gis­tre­ment qui ne tient pas en­tiè­re­ment les pro­messes de son af­fiche, alors que tout, du moins sur la po­chette, semble an­non­cer une re­prise mé­mo­rable d’une oeuvre ayant dé­jà connu, en DVD comme en CD, quelques réus­sites in­dé­niables. Outre Jo­nas Kauf­mann, fai­sant ses pre­miers pas en An­drea Ché­nier, en ce mois de jan­vier 2015, la dis­tri­bu­tion réunie au Covent Gar­den de Londres pour cette nou­velle pro­duc­tion repose, en ef­fet, sur des per­son­na­li­tés ca­pables d’ap­por­ter à l’ou­vrage l’éner­gie qui lui est in­dis­pen­sable. Or, der­rière une cer- taine qua­li­té de fa­çade, quelque chose d’es­sen­tiel ne fonc­tionne pas. Est-ce la faute de la mise en scène d’un David Mc­vi­car peu ins­pi­ré qui, dans des dé­cors sans grand ca­rac­tère, ne nous dit rien d’ori­gi­nal ? Ou bien celle d’un or­chestre tech­ni­que­ment ir­ré­pro­chable mais ne lais­sant de­vi­ner au­cun trouble, sous la di­rec­tion trop hui­lée d’an­to­nio Pap­pa­no ? Du dé­but à la fin, tout est en place et rien ne vibre. Le même re­proche peut être adres­sé à Jo­nas Kauf­mann qui, d’acte en acte, fi­nit par las­ser par sa per­fec­tion même. Ce Ché­nier pas­sion­né, fié­vreux, aux de­mi-teintes en­jô­leuses et aux ai­gus sou­ve­rains reste – et c’est là sa li­mite – un très grand té­nor en re­pré­sen­ta­tion. On lui vou­drait par­fois une as­su­rance moins ma­ni­feste, l’ombre d’une fra­gi­li­té dans ce chant for­mi­da­ble­ment maî­tri­sé. Quel pa­nache, néan­moins, comme le no­tait Ri­chard Mar­tet dans son compte ren­du du spec­tacle ( voir O. M. n° 104 p. 54 de mars 2015) ! Mad­da­le­na trouve en Eva- Ma­ria West­broek, ap­pa­rem­ment en meilleure forme, ce 29 jan­vier, que lors de la re­pré­sen­ta­tion ul­té­rieure à la­quelle notre confrère avait as­sis­té, une in­ter­prète éner­gique, qui s’af­firme vé­ri­ta­ble­ment dans le duo fi­nal. La so­brié­té de son jeu, ain­si que la noir­ceur de son timbre, per­mettent à Zelj­ko Lu­cic, flat­té par la réa­li­sa­tion vi­déo de Jo­na­than Has­well, d’in­car­ner Gé­rard avec suf­fi­sam­ment de vé­ri­té dra­ma­tique. Faut- il, pour un tel per­son­nage, re­gret­ter que la no­blesse du chant soit trop sou­vent sa­cri­fiée à la vi­gueur de l’ex­pres­sion ? Mal­gré quelques noms illustres (De­nyce Graves, Ro­sa­lind Plo­wright), les se­conds rôles ne dé­passent pas un ni­veau très moyen. De toute évi­dence, il manque à cet An­drea Ché­nier un souffle, une dé­me­sure peut-être, voire ce « mau­vais goût » que ses dé­trac­teurs re­prochent ré­gu­liè­re­ment au chef-d’oeuvre d’um­ber­to Gior­da­no. Avant Jo­nas Kauf­mann, et pour s’en te­nir aux DVD, Jo­sé Car­re­ras, à Mi­lan (NVC Arts), comme Pla­ci­do Do­min­go, à Londres (War­ner) et à Vienne (Deutsche Gram­mo­phon), bé­né­fi­ciaient in­con­tes­ta­ble­ment d’un environnement plus por­teur.

Contrai­re­ment à ce que men­tionne le boî­tier, cette cap­ta­tion, réa­li­sée au Fes­ti­val del­la Valle d’itria 2015, n’est pas une pre­mière mon­diale en DVD. Ar­thaus Musik a dé­jà pu­blié, en ef­fet, la pro­duc­tion du Baye­rische Staat­so­per de Mu­nich, en 2010, bien di­ri­gée par Ivor Bol­ton et mise en scène par Hans Neuen­fels, avec une dis­tri­bu­tion de qua­li­té (Nad­ja Michael, Ra­mon Var­gas, Ele­na Tsal­la­go­va). Ici, la re­pré­sen­ta­tion est don­née en plein air, ce qui conduit Be­ne­det­to Sic­ca, le met­teur en scène, à ti­rer par­ti du dé­cor na­tu­rel de la cour du Pa­laz­zo Du­cale de Mar­ti­na Fran­ca. L’élé­ment prin­ci­pal du dis­po­si­tif est une prai­rie par­se­mée de co­que­li­cots (qui dis­pa­raî­tront peu à peu), avec, au mi­lieu, un es­pace où cho­ristes et fi­gu­rants com­mentent, voire pa­ra­phrasent, l’ac­tion. S’y ajoutent deux dan­seurs adultes, pré­sents dès l’ou­ver­ture, qui in­carnent, sans au­cune cré­di­bi­li­té, les en­fants de Me­dea et Gia­sone. Dans son compte ren­du du spec­tacle, Do­me­ni­co Gat­to n’avait pas dis­si­mu­lé son ir­ri­ta­tion, face à cette concep­tion vi­suelle ( voir O. M. n° 110 p. 51 d’oc­tobre 2015). Le DVD, grâce aux re­ca­drages et gros plans de Mat­teo Ric­chet­ti, nous rend plus in­dul­gents. Mais c’est la par­tie mu­si­cale qui re­tient prio­ri­tai­re­ment l’at­ten­tion, avec une men­tion toute spé­ciale pour Da­vi­nia Ro­dri­guez, Me­dea do­tée d’un in­dé­niable cha­risme scé­nique. Avec une voix très longue, ap­puyée sur des graves so­lides et un ai­gu triom­phant, quoi­qu’un peu mé­tal­lique, elle triomphe sans ef­fort des écueils d’une tes­si­ture meur­trière. Michael Spyres, une fois en­core, fait mer­veille par la qua­li­té de son timbre, l’élé­gance de son phra­sé et la fa­ci­li­té de son sur­ai­gu. Le se­cond té­nor, Enea Sca­la, n’est pas moins im­pres­sion­nant en Egeo. On se­ra plus ré­ser­vé sur la Creu­sa de Mi­hae­la Mar­cu, des­ser­vie par les mi­cros et au vi­bra­to très pro­non­cé. Le Creonte de Ro­ber­to Lo­ren­zi est so­lide, l’is­mene de No­zo­mi Ka­to mé­ri­tant une men­tion spé­ciale. Fa­bio Lui­si se montre aus­si à l’aise dans les pas­sages ly­riques que dans les im­pres­sion­nantes scènes dra­ma­tiques, comme ce ta­bleau fi­nal où Mayr, par­fois un peu pâle ailleurs, se ré­vèle l’égal des plus grands tra­gé­diens. Le cof­fret au­dio – pu­blié pa­ral­lè­le­ment au DVD par Dy­na­mic (2 CD CDS

&&&&) – entre en concur7735/1-2, rence avec les quatre édi­tions exis­tantes : Ma­ri­sa Gal­va­ny/ Ne­well Jen­kins (Van­guard), Ley­la Gen­cer/ Mau­ri­zio Arena (My­to), Jane Ea­glen/ David Par­ry (Ope­ra Ra­ra) et Elz­bie­ta Sz­myt­ka/david Stern (Oehms). Dans l’en­semble, la nou­velle ver­sion est la plus équilibrée de toutes. Par­mi la ky­rielle de ver­sions dis­po­nibles en DVD de Die Entfüh­rung aus dem Se­rail, sou­vent de grande qua­li­té, celle fil­mée au Fes­ti­val de Glyn­de­bourne 2015 a tout pour sé­duire. Li­si­bi­li­té des en­jeux, plas­ti­ci­té es­thé­tique et so­li­di­té de la dis­tri­bu­tion sont, en ef­fet, les atouts ma­jeurs de ce spec­tacle brillant. Élu­dant toute trans­po­si­tion ha­sar­deuse, David Mc­vi­car laisse l’opé­ra « al­la tur­ca » de Mo­zart s’épa­nouir au fil d’une nar­ra­tion lim­pide et in­tel­li­gente, l’élé­gant orien­ta­lisme (rê­vé, idéa­li­sé) des dé­cors et cos­tumes de Vi­cki Mor­ti­mer of­frant un écrin sub­til à l’in­trigue. Dans un environnement aus­si idyl­lique, la ver­sa­ti­li­té des sen­ti­ments de Se­lim et Kons­tanze n’en de­vient que plus com­plexe, le met­teur en scène in­sis­tant avec une sen­sua­li­té peu com­mune sur les hé­si­ta­tions de l’hé­roïne, ici com­plè­te­ment ti­raillée entre fi­dé­li­té in­cor­rup­tible et dé­sir dé­vo­rant. Ain­si, «

» prend une am­pleur in­ha­bi­tuelle et cris­tal­lise, avec une folle vé­hé­mence, toute l’am­bi­guï­té d’une re­la­tion uto­pique. Sous ce prisme pas­sion­nel, les per­son­nages ad­ja­cents n’en sont que plus concrets et at­trac­tifs. Bel­monte semble éper­du dans sa qua­si-« re­con­quête » amou­reuse, Blonde et Pe­drillo sont plus cra­quants que ja­mais dans leurs cha­maille­ries, et l’on ju­bile de voir Os­min en­ra­ger avec au­tant de per­sis­tance. In­dé­nia­ble­ment, David Mc­vi­car sait ti­rer par­ti de l’op­po­si­tion des ca­rac­tères, sans pour au­tant tom­ber dans la ca­ri­ca­ture. Cô­té chant, le Bel­monte d’ed­ga­ras Mont­vi­das, avec son timbre vi­brant et so­laire, s’éloigne quelque peu des ca­nons d’in­ter­pré­ta­tion « ger­ma­niques ». Le té­nor li­tua­nien n’en livre pas moins une in­car­na­tion à la fois noble et duc­tile. À ses cô­tés, Sal­ly Mat­thews, au chant nour­ri, quoi­qu’un rien en­gor­gé dans le mé­dium, tour à tour gal­bé (« Trau­rig­keit ») et in­tré­pide (« Mar­tern al­ler Ar­ten »), offre une Kons­tanze de très haute vo­lée. Dans leur sillage, le couple Ma­ri Eriks­moen/ Bren­den Gun­nell se montre proche de l’idéal, même si quelques ai­gus pi­quants émis par la so­pra­no nor­vé­gienne viennent étriller les oreilles lors des en­sembles. L’os­min de To­bias Keh­rer est, en re­vanche, ir­ré­pro­chable. Cu­rieu­se­ment, le rôle par­lé de Se­lim re­vient à un ac­teur français. En dé­pit d’un ac­cent al­le­mand peu or­tho­doxe, la pres­tance vi­rile, fé­line et mus­clée de Franck Sau­rel se ré­vèle to­ta­le­ment convain­cante dans le bras de fer sen­ti­men­tal qui l’op­pose à Sal­ly Mat­thews. Jouant de ma­nière par­fois ex­ces­sive sur les dy­na­miques et les contrastes, Ro­bin Tic­cia­ti a ten­dance à bous­cu­ler les res­pi­ra­tions des chan­teurs. Rien de bien grave, ce­pen­dant, tant les élans qu’il im­prime à l’or­ches­tra of the Age of En­ligh­ten­ment de­meurent d’une ir­ré­pres­sible fraî­cheur. Une pro­duc­tion au charme conta­gieux. Que l’on se ras­sure : après avoir mas­sa­cré puis fait en­trer King Kong au beau mi­lieu de d’amore, Ro­lan­do Villa­zon-met­teur

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