En fer­mant les yeux...

OPERA MAGAZINE - - SOMMAIRE - par Ri­chard Mar­tet

st-ce l’âge ? Les ef­fets de plus de trente an­nées pas­sées dans la presse mu­si­cale et l’uni­vers de l’opé­ra ? Tou­jours est-il que de plus en plus de choses m’énervent. Dé­jà, qu’un ba­ry­ton-basse let­ton mas­sacre im­pu­né­ment la langue fran­çaise dans la nou­velle pro­duc­tion de Sam­son et Da­li­la à l’opé­ra Bas­tille, en évo­quant une flamme « qui ne dou­ra qu’un jour » et en re­cher­chant « pouis­sance » et « ap­poui » au­près de Da­li­la. Ce ne sont pour­tant pas les ba­ry­tons fran­co­phones qui manquent pour rendre rendre jus­tice au rôle du Grand Prêtre ! Son com­pa­triote Alek­san­drs An­to­nen­ko n’est pas non plus im­pec­cable, loin de là, mais l’éven­tail ré­duit des ti­tu­laires de Sam­son au­jourd’hui fait de lui un choix lo­gique – si­non in­con­tour­nable. Le fran­çais, hé­las, n’est pas le seul idiome à souf­frir à l’opé­ra Na­tio­nal de Pa­ris. Il suf­fit d’en­tendre l’im­pres­sion­nante basse po­lo­naise Ra­fal Si­wek, en Rai­mon­do dans Lu­cia di Lam­mer­moor, pour prendre la me­sure de l’in­dif­fé­rence que lui ins­pire l’in­tel­li­gi­bi­li­té du texte. Mais qui s’en sou­cie ? De­puis des dé­cen­nies, la qua­li­té de la pro­non­cia­tion n’est plus une prio­ri­té sur les scènes ly­riques, pas plus en France que dans le reste du monde. Je ne suis pas près d’ou­blier, par exemple, la ma­nière dont An­na Ne­treb­ko, sur le même pla­teau de l’opé­ra Bas­tille, en 2009, pié­ti­nait al­lè­gre­ment les pa­roles de L’eli­sir d’amore. Joan Su­ther­land et Mont­ser­rat Ca­bal­lé, m’ob­jec­te­rez-vous, n’étaient en rien ir­ré­pro­chables sur ce plan, mais que ne le leur a-t-on re­pro­ché ! An­na Ne­treb­ko, en re­vanche, passe sys­té­ma­ti­que­ment entre les gouttes, les té­mé­raires qui osent for­mu­ler des ré­serves sur sa dic­tion sou­vent pa­res­seuse et ses ré­cur­rentes er­reurs de rythme se voyant aus­si­tôt ca­ta­lo­gués dans les em­pê­cheurs de tour­ner en rond. Diable, l’opé­ra, c’est pour­tant aus­si du texte ! Autre mo­tif d’éner­ve­ment, la dis­tri­bu­tion de la Nor­ma of­ferte par Ce­ci­lia Bartoli au Théâtre des Champs-ély­sées, le 12 oc­tobre, dans le cadre de sa tour­née eu­ro­péenne. Fran­çois Le­hel ayant ren­du compte de la pro­duc­tion dans ces co­lonnes à deux re­prises, à Salz­bourg, puis à Monte-car­lo, je n’y re­vien­drai pas dans le dé­tail. Il me semble né­ces­saire, en re­vanche, de s’at­tar­der sur les chan­teurs dont la pri­ma don­na – qui, rap­pe­lons-le, pro­pose cette Nor­ma « clés en main » aux théâtres – a choi­si de s’en­tou­rer. Avec John Os­born et Mi­chele Per­tu­si, la mez­zo ita­lienne avait, à Salz­bourg, des par­te­naires mas­cu­lins de haut vol. Pe­ter Kal­man, l’oro­ve­so pa­ri­sien, pos­sède l’une des voix les plus laides et tré­mu­lantes dont j’ai gar­dé le sou­ve­nir, et je me de­mande com­ment une bel­can­tiste aus­si aguer­rie que Ce­ci­lia Bartoli a pu com­mettre pa­reille er­reur. Norman Rein­hardt, le nou­veau Pol­lione, est net­te­ment plus écou­table, mais la voix est trop lé­gère pour l’em­ploi, sans que le té­nor amé­ri­cain ne dis­pose des res­sources tech­niques et ex­pres­sives de John Os­born pour le faire ou­blier. Que dire, en­fin, de Re­be­ca Ol­ve­ra, com­plè­te­ment sous-di­men­sion­née pour Adal­gi­sa ? Aux cô­tés d’une Nor­ma à la cou­leur de mez­zo, une so­pra­no s’im­pose certes dans le rôle (on rêve à ce qu’une Mi­rel­la Fre­ni dé­bu­tante au­rait fait face à Ma­ria Cal­las !). Mais pour­quoi choi­sir une Des­pi­na de Co­si fan tutte et une Fras­qui­ta de Car­men ? Aus­si bonne co­mé­dienne soit-elle, la jeune Mexi­caine lutte pour pas­ser la rampe dans une salle plus vaste que celles de Salz­bourg (Haus für Mo­zart) et Monte-car­lo (Salle Gar­nier), avec un timbre mo­no­chrome et une vir­tuo­si­té tout juste suf­fi­sante. « La lé­gè­re­té de son en­trée in­quiète », écri­vait Fran­çois Le­hel, en 2013. Trois ans plus tard, c’est l’en­semble de sa pres­ta­tion qui dé­cou­rage. Nous pou­vons don­ner à Ce­ci­lia Bartoli au moins dix noms de so­pra­nos qui fe­raient mieux, mais les ac­cep­te­rait-elle ? Avec un en­tou­rage si in­fé­rieur à elle, la di­va brille sans peine, d’au­tant qu’elle de­meure, même dans une écri­ture vo­cale qui lui échappe par­fois, une ar­tiste d’ex­cep­tion. Elle, au moins, sait com­ment trans­cen­der ses failles pour at­teindre d’ex­tra­or­di­naires mo­ments d’émo­tion, en par­ti­cu­lier dans un fi­nale bou­le­ver­sant. Dans Sam­son et Da­li­la comme dans Nor­ma, je ne vous ca­che­rai pas que les mises en scène m’ont éga­le­ment exas­pé­ré. En même temps, il est plus fa­cile de suivre un opé­ra en fer­mant les yeux qu’en se bou­chant les oreilles ! Une chose me semble, en tout cas, cer­taine. Quoi qu’en pensent les met­teurs en scène et di­rec­teurs de théâtre ac­tuels, je suis per­sua­dé que l’on peut res­pec­ter le contexte his­to­rique et bi­blique du chef-d’oeuvre de Saint-saëns en évi­tant le piège du pé­plum de sé­rie B. Comme je suis sûr qu’il y a moyen de conser­ver leur sta­tut de prê­tresses à Nor­ma et Adal­gi­sa sans pour au­tant les plon­ger dans l’uni­vers vi­suel d’as­té­rix le Gau­lois !

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