Ta­mer­la­no

OPERA MAGAZINE - - ENTRETIEN -

Je n’ai pas ré­flé­chi, j’étais juste contente ! Pen­dant la ré­pé­ti­tion, il nous dis­tri­buait des bon­bons à la menthe. C’était tel­le­ment mi­gnon ! À un mo­ment, il s’est tour­né vers moi, et m’a dit : « Je chante grâce à ça de­puis plus de qua­rante ans ! » Quelle pa­tience, quelle hu­mi­li­té ! Voir toutes ses an­nées d’ex­pé­rience dans sa ma­nière de gé­rer tech­ni­que­ment le souffle et le texte, même quand il « mar­quait », m’a beau­coup im­pres­sion­née. C’est le genre d’ar­tiste qui vous émeut en trois se­condes, sans que vous sa­chiez pour­quoi. Pen­dant un an, tout le monde, au sein de l’opé­ra Na­tio­nal de Mont­pel­lier, a dit que j’étais la pe­tite élève du Conser­va­toire qui avait pas­sé une au­di­tion sans l’ac­cord de son maître. Et c’était vrai ! L’in­cons­cience de la jeu­nesse, sans doute. Her­vé Ni­quet, qui cher­chait quatre so­listes pour Man­fred de Schu­mann, avait de­man­dé au pro­fes­seur de di­rec­tion de choeur du Conser­va­toire qu’il lui en­voie des étu­diants. Il m’en a par­lé, ain­si qu’à une amie de la classe de chant, deux jours avant l’au­di­tion. Alors que mon amie in­sis­tait beau­coup, j’avais un peu peur, mais quand même en­vie d’al­ler je­ter un oeil. Une fois sur place, nous nous sommes re­trou­vées face à toutes les so­pra­nos de la ré­gion, dont cer­taines avaient sor­ti le grand jeu, avec robe de con­cert et bi­joux. Au mo­ment où j’al­lais par­tir, un peu hon­teuse de la ma­nière dont nous étions ha­bil- J’avais à ce point conscience de l’en­jeu que je suis res­tée chez moi à tra­vailler, et à me pré­pa­rer men­ta­le­ment à ce qui al­lait se pas­ser, pen­dant les deux mois pré­cé­dant la pro­duc­tion. Marc m’a pro­po­sé le rôle après m’avoir écou­tée dans le pre­mier air, le plus long et le plus dif­fi­cile. Ce­ci­lio est un peu à Mo­zart ce que l’hé­roïne de La tra­via­ta est à Ver­di : il faut plu­sieurs voix pour le chan­ter ! Le pre­mier air (« Il te­ne­ro mo­men­to ») de­mande beau­coup de sou­plesse et de vé­lo­ci­té, ain­si qu’une tes­si­ture très éten­due ; celle du deuxième (« Quest’im­prov­vi­so tre­mi­to »), avec trom­pettes et tam­bours for­tis­si­mo, ne l’est pas moins ; le troi­sième (« Ah ! se a mo­rir mi chia­ma ») re­quiert une ligne bel­can­tiste, un spia­na­to de so­pra­no, tan­dis que le qua­trième et der­nier (« Pu­pille amate »), sous sa forme de pe­tit me­nuet, est tout en in­ti­mi­té et sen­si­bi­li­té. J’au­rais pu com­men­cer avec Che­ru­bi­no – mais non, il a fal­lu que ce soit Ce­ci­lio ! Pour­tant, grâce à Marc, et parce que j’avais dé­bu­té au Fes­ti­val quelques mois au­pa­ra­vant, je me sen­tais ca­pable de re­le­ver le dé­fi.

Broad­way –, pour Ro­méo et Ju­liette : com­ment in­ter­agir avec la per­sonne qu’on a en face de soi, ré­agir à ce qu’on nous donne ? En­fin, tou­jours au Ly­ric Ope­ra, j’ai fait la connais­sance de B. H. Bar­ry, un maître d’armes de lé­gende, qui a ré­glé le com­bat de Sté­pha­no, au troi­sième acte. J’ai dé­cou­vert tant de choses, ne se­raitce qu’en al­lant au mu­sée avec lui !

Il s’agit sou­vent de per­sonnes que j’ai ren­con­trées, ou avec qui j’ai tra­vaillé. Je suis tou­jours tou­chée et im­pres­sion­née quand j’en­tends An­na Ne­treb­ko, parce qu’elle est par­ve­nue, vo­ca­le­ment, à un point vers le­quel j’ai­me­rais tendre : cette ron­deur, cette plé­ni­tude qui em­plissent la salle, et cette cou­leur par­ti­cu­lière, grâce à la­quelle on n’a pas be­soin de com­prendre ce qu’elle dit pour res­sen­tir ce qu’elle ex­prime. J’ap­pré­cie les per­son­na­li­tés avec du tem­pé­ra­ment. Pen­dant une pé­riode, je me suis in­té­res­sée à la vie de Mont­ser­rat Ca­bal­lé : j’adore cette li­ber­té qu’elle a eue de cla­quer la porte, de n’en faire qu’à sa tête, d’avoir des fous rires. Puis je me suis pas­sion­née pour Gus­tav Mah­ler, dont j’ai lu la cor­res­pon­dance. Der­niè­re­ment à Am­ster­dam, c’était Vincent Van Gogh. Et Char­lotte Sa­lo­mon, dont j’ai créé l’al­ter ego fic­tion­nel dans l’opé­ra de Marc-an­dré Dal­ba­vie, au Fes­ti­val de Salz­bourg 2014, a été une source d’ins­pi­ra­tion incroyable. n’était dé­jà pas très en forme, et il est ar­ri­vé de l’hô­pi­tal af­fai­bli, mais sou­riant. Nous avons pas­sé une se­maine en­tière à lire la par­ti­tion, parce qu’il avait be­soin de l’en­tendre, de s’en im­pré­gner. Tout se créait en même temps, la mu­sique, le théâtre, les pro­jec­tions, les lu­mières. Et Luc nous lais­sait beau­coup pro­po­ser. Il fal­lait donc avoir des idées, être sûr de soi. J’avais l’im­pres­sion d’avoir une res­pon­sa­bi­li­té énorme, car tout conver­geait vers moi. J’avais à la fois une vi­sion glo­bale de l’opé­ra, mais aus­si du dé­tail de ce qu’il se pas­sait sur le pla­teau, et donc des pro­blèmes d’ac­ces­soires, d’en­trées... Plu­sieurs fois, nous nous sommes re­trou­vés dans des im­passes, nous de­man­dant s’il fal­lait cou­per un pas­sage, tel­le­ment nous étions dans l’ur­gence. Un soir, alors que nous ve­nions de ré­pé­ter toute une après­mi­di avec les fi­gu­rants, et que rien n’avait mar­ché, j’ai pris la pa­role de­vant tout le monde, per­sua­dée que ma so­lu­tion al­lait fonc­tion­ner. J’ai pas­sé un long mo­ment, avec la chef de chant au pia­no, à jouer tous les per­son­nages en ac­cé­lé­ré, to­ta­le­ment prise dans l’éner­gie. À la fin, Luc, tou­jours calme, m’a re­gar­dée et m’a dit : « Il faut que tu joues comme ça. » Ja­mais je n’avais eu l’oc­ca­sion de me mettre ain­si à la place du met­teur en scène, comme une as­sis­tante, pour lui prou­ver que ce qu’il croyait im­pos­sible était fai­sable. Sans doute n’ai-je pas col­la­bo­ré as­sez long­temps avec Luc pour l’af­fir­mer, mais j’ai eu la sen­sa­tion qu’il avait eu be­soin de ce dé­clic, que je lui montre qui j’étais pour pou­voir com­men­cer à tra­vailler...

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