Hein­rich Mar­sch­ner. ÉVÉ­NE­MENT

OPERA MAGAZINE - - ÉVÉNEMENT -

À quelques va­riantes près, le ju­ge­ment reste le même. Dans tous les ou­vrages consa­crés à la mu­sique al­le­mande du XIXE siècle, Hein­rich Mar­sch­ner est pré­sen­té non point comme une per­son­na­li­té de pre­mier plan mais comme un « trait d’union », en par­ti­cu­lier entre We­ber et Wa­gner, qu’il a bien connus l’un et l’autre et qui, à des titres di­vers, ont un mo­ment sou­te­nu son tra­vail. Cette si­tua­tion d’entre-deux peut ex­pli­quer l’ou­bli qui a vite frap­pé la plu­part de ses opé­ras et de ses lie­der, si pri­sés pour­tant à l’époque et es­ti­més aus­si bien par Men­dels­sohn que par Schu­mann. Re­trou­ver au­jourd’hui ce com­po­si­teur im­pose donc de lais­ser de cô­té le do­maine des gé­nies, afin de voir plu­tôt en lui le té­moin d’une pé­riode illus­trant, par le choix de ses su­jets comme par sa ma­nière de les trai­ter, un cer­tain goût « moyen ». De­puis tou­jours, la scène ly­rique offre de sem­blables exemples qui, avec un ou deux siècles de re­cul, nous en ap­prennent plus sur l’air du temps que sur les tem­pêtes à ve­nir. Tel est le cas de Der Vampyr, « grand opé­ra ro­man­tique » en deux actes, créé le 29 mars 1828, à Leip­zig, re­pris en­suite avec suc­cès dans plu­sieurs théâtres ger­ma­niques et re­pré­sen­té à Londres dès 1829. Si son su­jet n’est pas tout à fait nou­veau, il est in­con­tes­ta­ble­ment à la mode. Quant à sa mu­sique, elle re­pose sur un mé­lange d’in­fluences ou­ver­te­ment as­su­mées et de ti­mides in­no­va­tions per­son­nelles. N’estce pas, d’ailleurs, sous ce double as­pect qu’il faut ap­pré­cier la car­rière mu­si­cale de Mar­sch­ner, né à Zit­tau, le 16 août 1795 et dé­cé­dé à Ha­novre, le 14 dé­cembre 1861 ?

Après des études de droit, le jeune Hein­rich s’oriente dé­fi­ni­ti­ve­ment vers la mu­sique. En tant que chef d’or­chestre et com­po­si­teur, il oc­cupe plu­sieurs postes im­por­tants dans de grands théâtres ger­ma­niques, à un mo­ment où la com­mande d’oeuvres nou­velles ne dé­pend plus ex­clu­si­ve­ment du mé­cé­nat prin­cier. Sa ren­contre avec Bee­tho­ven, à Vienne, semble avoir été dé­ter­mi­nante. Grâce au sou­tien de We­ber, il connaît son pre­mier suc­cès pro­fes­sion­nel, en 1820, avec son « grand opé­ra » en trois actes, Hein­rich IV und D’au­bi­gné. Mais quand, en 1826, l’au­teur de Der Frei­schütz dis­pa­raît, Mar­sch­ner ne réus­sit pas à prendre sa suc­ces­sion à Dresde. L’an­née sui­vante, il s’ins­talle à Leip­zig, en tant que Ka­pell­meis­ter. Plus tard, on le re­trouve, au gré de ses en­ga­ge­ments, à Ber­lin (où est créé, en 1833, Hans Hei­ling, son opé­ra le plus connu), à Dresde (où son Kai­ser Adolph von Nas­sau est di­ri­gé par Wa­gner) et en­fin à Ha­novre, où il fi­nit ses jours. À cô­té de plu­sieurs cen­taines de lie­der et de com­po­si­tions cho­rales, son oeuvre ly­rique se par­tage entre « Sing­spiele » et « grands opé­ras ro­man­tiques ». Par­mi ces der­niers, en plus des titres dé­jà ci­tés, on peut re­te­nir Der Tem­pler und die Jü­din, créé à Leip­zig, le 22 dé­cembre 1829, sur un li­vret de Wil­helm Au­gust Wohl­brück ins­pi­ré d’ivan­hoe, le ro­man de Wal­ter Scott, pa­ru en 1820. Wohl­brück est éga­le­ment le li­bret­tiste de Der Vampyr, adap­té lui aus­si d’un ro­man an­glais, The Vam­pyre, pu­blié à Londres, en 1817, et at­tri­bué, lors de sa pre­mière édi­tion, à By­ron. Son au­teur était en réa­li­té John Po­li­do­ri (1795-1821), un proche du sul­fu­reux lord, dont il avait été un mo­ment le mé­de­cin et le se­cré­taire. On sait par­fai­te­ment au­jourd’hui dans quel cadre et dans quelles condi­tions ce bref ou­vrage, aux di­men­sions d’une nou­velle, a été écrit, le ro­man d’em­ma­nuel Car­rère, Bra­voure (P.O.L, 1984), ain­si que le film de Ken Rus­sell, Go­thic (1986), étant re­ve­nus sur cet épi­sode mar­quant de l’his­toire lit­té­raire.

Tout se passe le 16 juin 1816, à la Villa Dio­da­ti, près de Ge­nève. Lord By­ron y sé­journe avec quelques amis de choix, dont John Po­li­do­ri, Claire Clair­mont, Per­cy Shel­ley et sa fu­ture épouse, Ma­ry God­win. Le temps s’avé­rant maus­sade, il dé­cide de se li­vrer à une sorte de concours de ré­cits « go­thiques », genre fu­rieu­se­ment à la mode de­puis plus d’un de­mi-siècle. À ses ori­gines, on trouve The Castle of Otran­to ( Le Châ­teau d’otrante, 1764) d’ho­race Wal­pole, sui­vi, entre autres, par The Mys­te­ries of Udol­pho ( Les Mys­tères d’udolphe, 1794) d’ann Rad­cliffe et The Monk ( Le Moine, 1796) de Mat­thew Gre­go­ry Le­wis. Cette lit­té­ra­ture si par­ti­cu­lière du « ro­man noir », ver­sant sombre du « Siècle des Lu­mières », fait la part belle aux ter­reurs noc­turnes, aux voyages en ter­ri­toires in­con­nus, aux fo­rêts et aux vieux châ­teaux peu­plés d’êtres re­dou­tables. Comme le ré­sume avec hu­mour An­nie Le Brun, « un siècle avant le cé­lèbre sa­lon au fond d’un lac de Rim­baud, c’est sou­dain, en pleine époque des Lu­mières, le pré­ci­pice au mi­lieu du sa­lon » ( Les Châ­teaux de la sub­ver­sion, éd. Pau­vert, 1982). Dans son ou­vrage de ré­fé­rence, pu­blié une pre­mière fois en Ita­lie sous le titre La carne, la morte e il dia­vo­lo ( La Chair, la mort et le diable, tra­duc­tion fran­çaise, éd. De­noël, 1977), Ma­rio Praz a ana­ly­sé les com­po­santes de ce cou­rant lit­té­raire qui, du ro­man­tisme jus­qu’au sym­bo­lisme, a ir­ri­gué une large part du XVIIIE fi­nis­sant et du XIXE, avant d’im­pres­sion­ner for­te­ment les sur­réa­listes, au­tour d’an­dré Bre­ton. Au cours de la ful­gu­rante soi­rée suisse de 1816, Ma­ry Shel­ley donne vie à la créa­ture de Fran­ken­stein (ro­man pu­blié en 1818), tan­dis que By­ron lance quelques pistes qui ai­de­ront en­suite Po­li­do­ri à écrire The Vam­pyre. Aus­si­tôt après sa pa­ru­tion en An­gle­terre, ce­lui-ci est tra­duit dans plu­sieurs langues et donne lieu à toutes sortes de contre­fa­çons et d’adap­ta­tions, en par­ti­cu­lier pour le théâtre. En 1820, Charles No­dier, Pierre Car­mouche et Achille de Jouf­froy pré­sentent ain­si leur propre Vam­pire à Pa­ris, au Théâtre de la Porte SaintMar­tin, dont le li­vret de Wohl­brück pour l’opé­ra de Mar­sch­ner s’ins­pire di­rec­te­ment. La même an­née, James Ro­bin­son Plan­ché, l’une des per­son­na­li­tés mar­quantes de la scène lon­do­nienne, fait re­pré­sen­ter The Vam­pire, or The Bride of the Isles. Bien plus tard, en 1851, Alexandre Du­mas s’at­ta­que­ra à son tour, avec la col­la­bo­ra­tion d’au­guste Ma­quet, à un nou­veau Vam­pire, « drame fan­tas­tique » don­né à Pa­ris, à l’am­bi­gu-co­mique.

Com­ment ex­pli­quer cette vogue du « prince des té­nèbres » (de­ve­nu par­fois « princesse des té­nèbres ») qui, sur­tout après la pa­ru­tion d’ou­vrages ana­logues de Théo­phile Gautier ( La Morte amou­reuse, 1836), de Jo­seph She­ri­dan Le Fa­nu ( Car­mil­la, 1871) et, plus en­core, de Bram Sto­ker ( Dra­cu­la, 1897), connaî­tra en­core de fort beaux jours ou, si l’on pré­fère, de fort san­glantes nuits ? Sans vou­loir re­tra­cer ici l’his­toire des vam­pires, de­puis la haute An­ti­qui­té jus­qu’à nos jours, en Tran­syl­va­nie ou ailleurs dans le monde, re­te­nons que c’est dans les an­nées qui pré­cèdent et suivent im­mé­dia­te­ment la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, et tou­jours en liai­son avec la mode du ro­man noir, que le re­dou­table bu­veur de sang hu­main trouve sa place dans la lit­té­ra­ture, de­puis les mo­destes bro­chures de col­por­tage jus­qu’aux ors des théâtres. Comme l’in­dique Or­nel­la Vol­ta dans son ou­vrage sur le su­jet, « le sang et la mort, l’éro­tisme et la peur sont les com­po­sants de l’uni­vers vam­pi­rique (...) le vam­pire re­pré­sente le pos­sible dans l’im­pos­sible, la vie qui est pos­sible dans la mort, la mort qui entre, telle une pré­sence vi­vante, dans la vie » ( Le Vam­pire, éd. Pau­vert, 1962). Ces in­gré­dients se re­trouvent dans le li­vret de Der Vampyr. Ré­su­mons-en ra­pi­de­ment l’in­trigue. Dans l’am­biance d’une cé­ré­mo­nie sa­ta­nique, le Maître des vam­pires im­pose à Lord Ru­th­ven, dé­sor­mais sous sa coupe, de trou­ver, avant le le­ver du jour, trois vic­times, plus pré­ci­sé­ment « trois jeunes ma­riées tendres et pures ». Sous cette condi­tion, une nou­velle an­née de vie lui se­ra ac­cor­dée. Janthe, la fille de Sir Berk­ley, suc­combe la pre­mière aux avances du pré­da­teur mais Lord Ru­th­ven, bles­sé, ne doit son sa­lut qu’à un ami, Ed­gar Au­bry, qu’il a lui-même ai­dé au­tre­fois. Au­bry, de

son cô­té, aime Mal­wi­na, que son père, Sir Hum­phrey, a dé­ci­dé de ma­rier à un in­con­nu, le Comte de Mars­den – alias Lord Ru­th­ven, comme on le dé­couvre bien­tôt. In­ter­ve­nant au cours d’une fête vil­la­geoise, don­née en l’hon­neur des noces de George Dib­din, ser­vi­teur au châ­teau, avec Em­my, la fille de John Perth, Lord Ru­th­ven fait une nou­velle vic­time : la jeune ma­riée elle-même, pour­tant consciente de la me­nace pe­sant sur toutes celles qui ne savent pas ré­sis­ter à « l’homme pâle, au re­gard sans vie ». Mais alors que se pré­pare le ma­riage de Mars­den/ru­th­ven avec Mal­wi­na, Ed­gar Au­bry, épou­van­té par les meurtres de Janthe et d’em­my, dé­cide de rompre le ser­ment le liant à son ami, en dé­voi­lant sa vraie na­ture. Le Vam­pire s’ef­fondre alors, ter­ras­sé par la foudre. Avec la bé­né­dic­tion de son père, Mal­wi­na pour­ra épou­ser Au­bry.

Rien qu’à la lec­ture de cette trame qui, sur plus d’un point, dif­fère de celle du ro­man de Po­li­do­ri, on re­père de trou­blantes res­sem­blances avec plu­sieurs ou­vrages ly­riques ayant pré­cé­dé Der Vampyr. On pense im­mé­dia­te­ment à Don Gio­van­ni (la fin, mais éga­le­ment la scène de sé­duc­tion d’em­my par Lord Ru­th­ven, dé­mar­quée de celle de Zer­li­na par le li­ber­tin) et, plus en­core, Der Frei­schütz. Le ta­bleau de la Gorge-aux-loups trouve ain­si un écho dans la scène d’ou­ver­ture de l’opé­ra de Mar­sch­ner. Le Maître des vam­pires (rôle par­lé) rap­pelle Sa­miel, comme Ed­gar Au­bry (té­nor) évoque Max, et Mal­wi­na (so­pra­no), Agathe. Dans les deux cas, une di­men­sion po­pu­laire for­te­ment af­fir­mée par un choeur de vil­la­geois contraste avec des épi­sodes à forte co­lo- ra­tion fan­tas­tique. Par­mi les autres sources d’ins­pi­ra­tion, ci­tons le Faust de Spohr (1816) et Fi­de­lio (1814). Car com­ment ne pas re­con­naître, dans la per­son­na­li­té du Vam­pire, une pa­ren­té cer­taine avec, outre Don Gio­van­ni, Me­phis­to­pheles et Don Pi­zar­ro ? Il est tout aus­si évident qu’un peu plus tard, dans Der flie­gende Hollän­der (1843), Wa­gner sau­ra ré­cu­pé­rer l’hé­ri­tage de Der Vampyr. La « Ro­mance » d’em­my (« Sieh, Mut­ter, dort den blei­chen Mann ») an­nonce la « Bal­lade » de Sen­ta, et le mo­no­logue de Lord Ru­th­ven (« Ha ! Noch ei­nen gan­zen Tag ! »), ce­lui du Hol­lan­dais. Pour ce qui est de la forme mu­si­cale même, on note le sou­ci de Mar­sch­ner de trou­ver un style dra­ma­tique dé­pas­sant, à cer­tains mo­ments, la construc­tion tra­di­tion­nelle en numéros fer­més, ain­si que l’al­ter­nance trop ri­gide entre ré­ci­ta­tifs et mor­ceaux chan­tés. C’est en ce­la que l’ou­vrage té­moigne de l’évo­lu­tion de l’opé­ra al­le­mand à cette époque. Par son su­jet dé­jà, et par ce que pou­vait être sa re­pré­sen­ta­tion sur une scène de théâtre, Der Vampyr, en ef­fet, s’ins­crit dans le large mou­ve­ment ro­man­tique de la lit­té­ra­ture et des arts, en rup­ture avec les ten­dances clas­siques du siècle pré­cé­dent. Goethe n’af­fir­mait-il pas, dans son Se­cond Faust, que « le fris­son est la part la meilleure de l’hu­ma­ni­té » ? N’est-ce pas lui qui, dans son poème Die Braut von Ko­rinth ( La Fian­cée de Co­rinthe, 1797), don­nait la pa­role à une femme vam­pire ? Cette re­cherche de l’étran­ge­té, de l’in­ex­pli­qué, du dia­bo­lique, touche aus­si bien les écri­vains que les mu­si­ciens et les peintres. Aux textes de Cha­mis­so et d’hoffmann, ré­pondent les mu­siques de scène et les mor­ceaux sym­pho­niques se rat­ta­chant à cer­taines oeuvres de Sha­kes­peare, By­ron, Goethe ou Wal­ter Scott. Ce phé­no­mène n’est certes pas qu’al­le­mand, mais c’est in­con­tes­ta­ble­ment l’al­le­magne qui, après l’an­gle­terre et avant la France, a don­né le ton de cette ré­vo­lu­tion des es­prits. Au cours de ces der­nières an­nées, plu­sieurs ex­po­si­tions de pein­ture sont éga­le­ment re­ve­nues sur ce ver­sant sombre du ro­man­tisme. Nous pen­sons, en par­ti­cu­lier, à « L’eu­rope des es­prits ou la Fas­ci­na­tion de l’oc­culte. 1750-1950 » (Stras­bourg, 2011), à « L’ange du bi­zarre. Le Ro­man­tisme noir de Goya à Max Ernst » (Franc­fort 2012/ Pa­ris 2013), ou en­core à « Sade. At­ta­quer le so­leil » (Pa­ris, 2014). Ce ne sont là que quelques pistes, pour qui vou­drait trou­ver des cor­res­pon­dances vi­suelles à cer­taines scènes et à cer­taines am­biances de Der Vampyr. Frie­drich, Füss­li, Ble­chen, Fell­ner et bien d’autres en­core, peintres ou gra­veurs, ont fait pas­ser le même fris­son.

Un fris­son qui, dans le do­maine de l’art ly­rique, ne se li­mite pas à quelques scènes de Der Vampyr. Sur le même su­jet, la même an­née, Pe­ter Jo­sef von Lind­paint­ner pré­sente ain­si, à Stutt­gart, un opé­ra por­tant le même titre. Avant cette date, les dic­tion­naires ont re­te­nu quelques oeuvres bien ou­bliées au­jourd’hui, por­tant la si­gna­ture d’a. De Gas­pa­ri­ni ( Il vam­pi­ro, Tu­rin, 1801), de Sil­ves­tro Pal­ma ( Vam­pi­ri, Naples, 1812) et de Mar­tin-jo­seph Men­gal ( Le Vam­pire ou l’homme du néant, Gand, 1826). Mé­ritent-elles qu’on leur ap­porte un sang nou­veau ? Par la suite, à dé­faut de vam­pires bien iden­ti­fiés, plu­sieurs opé­ras ont, à des titres di­vers, pro­lon­gé cette veine fan­tas­tique. On pense aus­si­tôt à

Ro­bert le Diable de Meyer­beer (1831), à La Nonne san­glante de Gou­nod (1854), sans ou­blier, vers la même époque, La Dam­na­tion de Faust de Ber­lioz (1846) et Mac­beth de Ver­di (1847). Cette liste, évi­dem­ment in­com­plète, pour­rait s’ac­com­pa­gner de tout un cou­rant voi­sin s’in­té­res­sant aux contes et lé­gendes, avec leurs co­hortes de fées, d’on­dines, de fan­tômes et de dé­mons plus ou moins fré­quen­tables. En pro­cu­rant une pré­sence forte, un mou­ve­ment et, bien­tôt, une pa­role aux vam­pires, le ci­né­ma a, sem­blet-il, pris le re­lais, au siècle sui­vant, de la lit­té­ra­ture et de l’opé­ra. Pour s’en te­nir à quelques titres ma­jeurs, des films tels que Nos­fe­ra­tu de Frie­drich Wil­helm Mur­nau (1922), Dra­cu­la de Tod Brow­ning (1931), Vampyr de Carl Theo­dor Dreyer (1932), Hor­ror of Dra­cu­la ( Le Cau­che­mar de Dra­cu­la, 1958) de Te­rence Fi­sher, Nos­fe­ra­tu : Phan­tom der Nacht ( Nos­fe­ra­tu, fan­tôme de la nuit, 1979) de Wer­ner Her­zog, Bram Sto­ker’s Dra­cu­la ( Dra­cu­la, 1992) de Fran­cis Ford Cop­po­la, conti­nuent, bien après leur pro­jec­tion, à han­ter nos nuits. Ils ont en com­mun de don­ner aux vam­pires une di­gni­té, une al­lure, que l’on trou­vait dé­jà dans le ca­rac­tère si by­ro­nien de Lord Ru­th­ven. La ma­lé­dic­tion qui les frappe n’en fait pas de simples vic­times. Ce sont aus­si des ré­vol­tés contre un ordre so­cial trop étale. Ne se­rait-ce que pour ce­la, ils sont ame­nés à re­vivre sans cesse sous les formes les plus di­verses et l’on au­rait grand tort de les trai­ter à la lé­gère. Voi­ci, en tout cas, quelques preuves ré­centes de leur im­mor­ta­li­té. En 1983, Charles Chaynes a créé, au Pa­lais Gar­nier, Erz­se­bet, « opé­ra pour une femme seule » consa­cré à la com­tesse Ba­tho­ry qui, en Hon­grie, au XVIE siècle, fit as­sas­si­ner des cen­taines de jeunes filles afin de pou­voir se bai­gner dans leur sang. En 1992, la chaîne de té­lé­vi­sion BBC 2 a dif­fu­sé The Vampyr : A Soap Ope­ra dont le li­vret, dû à Charles Hart, ain­si que la mu­sique, se pré­sentent comme une adap­ta­tion mo­der­ni­sée du « grand opé­ra ro­man­tique » de Wohl­brück et Mar­sch­ner. En­fin, en 2008, l’opé­ra de Rennes a of­fert, en co­pro­duc­tion avec l’opé­ra de Sze­ged, la pre­mière pré­sen­ta­tion en France, cent quatre- vingts ans après sa créa­tion à Leip­zig, de Der Vampyr. Ce n’était plus l’écosse mais le Ja­pon, qui ser­vait de cadre à la mise en scène de Zol­tan Ba­lazs. Co­pro­duit avec le Ko­mische Oper de Ber­lin, où il a vu le jour au prin­temps der­nier, le spec­tacle que pré­sen­te­ra le Grand Théâtre de Ge­nève, à par­tir du 19 no­vembre, à l’opé­ra des Na­tions, semble avoir fait su­bir à l’ou­vrage des trans­for­ma­tions bien plus im­por­tantes en­core (« ver­sion réa­li­sée par An­tu Ro­me­ro Nunes et Ul­rich Lenz », « mu­sique ad­di­tion­nelle de Jo­hannes Hof­mann »...). Pour­vu qu’il ne se contente pas de faire rire ! Qu’il se nomme Ru­th­ven ou Dra­cu­la, un vam­pire vé­ri­table est tou­jours sé­rieux.

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