COMPTES REN­DUS à la scène

OPERA MAGAZINE - - COMPTES RENDUS -

géor­gienne li­bé­rant toute l’opu­lence de son timbre et l’ar­ro­gance de son émis­sion dans un im­pres­sion­nant « Amour, viens ai­der ma fai­blesse ! », cou­ron­né d’un si bé­mol ai­gu ful­gu­rant. Là en­core, le chef, le re­gard ri­vé sur elle, tra­duit la moindre in­flexion du dis­cours vo­cal à l’or­chestre, en une os­mose comme on en en­tend ra­re­ment dans une salle d’opé­ra. Nou­veau mi­racle avec « Mon coeur s’ouvre à ta voix », pris dans un tem­po très lent, que l’in­ten­si­té de la ba­guette de Phi­lippe Jor­dan et le souffle in­fi­ni de la chan­teuse jus­ti­fient de bout en bout. L’ivresse croît pro­gres­si­ve­ment dans la fosse et sur le pla­teau, culmi­nant dans un « Ah ! ré­ponds à ma ten­dresse » lit­té­ra­le­ment en­voû­tant, comme on n’en avait pas en­ten­du de­puis Ri­ta Gorr. Qu’ajou­ter de plus ? Dans le cas d’ani­ta Ra­ch­ve­li­sh­vi­li, qu’on la com­prend très bien et qu’avec une voix pa­reille, on rêve main­te­nant de l’en­tendre, après sa si­dé­rante Am­ne­ris de la Bas­tille, en juin der­nier, en Azu­ce­na, Princesse de Bouillon et, sur­tout, Or­trud et Kun­dry. Dans le cas de Phi­lippe Jor­dan, que l’or­chestre de l’opé­ra Na­tio­nal de Pa­ris ne sonne ja­mais aus­si beau, ni aus­si raf­fi­né que sous sa ba­guette. Et que Sam­son et Da­li­la est peut-être l’opé­ra qu’il a le mieux di­ri­gé à Pa­ris, de­puis le dé­but de son man­dat. Pour tout dire, en se ba­sant sur la seule dis­co­gra­phie/vi­déo­gra­phie, son in­ter­pré­ta­tion sur­classe toutes celles qui l’ont pré­cé­dée. Nous avons, en par­ti­cu­lier, été sen­sibles à la ma­nière dont le chef suisse sou­ligne la mo­der­ni­té du dis­cours de Saint-saëns. Par­tant d’un pré­lude di­ri­gé de fa­çon ré­so­lu­ment post-wag­né­rienne, il su­per­pose pro­gres­si­ve­ment tout l’hé­ri­tage fran­çais dont le com­po­si­teur était re­de­vable, Ber­lioz et Gou­nod no­tam­ment, pour faire sou­dain émer­ger, grâce à un ex­tra­or­di­naire tra­vail sur les dis­so­nances, les an­ti­ci­pa­tions du XXE siècle. Du très, très grand art ! Le reste ne se si­tue pas au même ni­veau. Alek­san­drs An­to­nen­ko est très pro­ba­ble­ment le meilleur Sam­son du mo­ment : vaillant, so­nore, do­té d’un mé­dium ro­buste et d’un ai­gu puis­sant. Mal­heu­reu­se­ment, sa pro­non­cia­tion est d’une net­te­té in­égale, et la pa­lette des émo­tions qu’il trans­met de­meure ré­duite. En­core plus er­ra­tique de dic­tion (tous les « u » trans­for­més en « ou », les « se » en « sé »), mais so­nore lui aus­si, Egils Si­lins n’est ja­mais in­digne en Grand Prêtre. Sim­ple­ment, on se de­mande pour­quoi l’opé­ra de Pa­ris n’a pas en­ga­gé à sa place un ba­ry­ton fran­çais ou fran­co­phone – il n’en manque pas sur la place au­jourd’hui ! Ni­co­las Tes­té tire tout le par­ti pos­sible de l’air d’abi­mé­lech. Quant à Ni­co­las Ca­val­lier, confron­té à un rôle de basse pro­fonde dans le­quel on ne l’at­ten­dait pas, il réa­lise un par­cours exem­plaire en Vieillard hé­breu. Reste la mise en scène. Comme d’autres avant lui, Da­mia­no Mi­chie­let­to a eu peur du kitsch orien­ta­liste et pseu­do-an­tique, dans le­quel la tra­di­tion a en­fer­mé Sam­son et Da­li­la. Pour y échap­per, il a choi­si la so­lu­tion de fa­ci­li­té qui consiste à ra­con­ter une autre his­toire. Plus au­cune ré­fé­rence bi­blique, ni même au peuple d’is­raël, dans ce spec­tacle. Les Hé­breux, trans­for­més en une es­pèce de sous­pro­lé­ta­riat contem­po­rain, ha­billés de vê­te­ments usés et sales, vivent dans une sorte de cour en­tou­rée de pa­rois grises. Au centre, deux larges blocs sup­portent un pa­ral­lé­lé­pi­pède fer­mé par un ri­deau. Quand on le tire, ce­lui-ci dé­voile une chambre à cou­cher au dé­cor chic et blanc, d’où Da­li­la, em­blème de la classe di­ri­geante, do­mine les « es­claves ». Au II, le pa­ral­lé­lé­pi­pède/chambre à cou­cher est po­sé sur le sol, ser­vant de cadre à la ten­ta­tive de sé­duc­tion de Da­li­la. Au III, après un air « de la meule » sans meule (un grillage mé­tal­lique la rem­place), il re­vient en hau­teur pour ac­cueillir un bal cos­tu­mé à l’an­tique, or­ga­ni­sé par le Grand Prêtre. Da­li­la, en­va­hie de re­mords de­puis sa tra­hi­son, ar­rache son pos­tiche de Cléo­pâtre, as­perge le pla­teau d’es­sence et, met­tant un bri­quet dans la main de Sam­son, dé­clenche l’apo­ca­lypse fi­nale. Le pro­cé­dé a trois in­con­vé­nients prin­ci­paux. D’abord, il entre ré­gu­liè­re­ment en conflit avec la mu­sique, en par­ti­cu­lier au II, où les par­fums d’une nuit moyen- orien­tale, évo­qués par Saint-saëns, doivent im­pé­ra­ti­ve­ment trou­ver une tra­duc­tion vi­suelle. En­suite, il re­tire toute leur di­men­sion my­thique aux per­son­nages. Da­li­la de­vient une bour­geoise qui trompe son en­nui en cou­chant avec le pre­mier ve­nu (voir la ma­nière dont

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