GUIDE Le chef-d’oeuvre ou­blié

Cen­te­naire Gi­nas­te­ra Né en 1916, dis­pa­ru en 1983, l’ar­gen­tin Al­ber­to Gi­nas­te­ra est, sans doute, l’un des com­po­si­teurs les plus pas­sion­nants du XXE siècle. L’un des plus méconnus, éga­le­ment, rai­son pour la­quelle on se ré­jouit que So­ny Clas­si­cal ré­édite, po

OPERA MAGAZINE - - GUIDE -

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Bo­mar­zo est non seule­ment le chef- d’oeuvre du com­po­si­teur ar­gen­tin Al­ber­to Gi­nas­te­ra (19161983), mais aus­si l’un des opé­ras les plus in­té­res­sants de la deuxième moi­tié du XXE siècle. Il au­rait dû être créé au Tea­tro Co­lon de Bue­nos Aires, mais la dic­ta­ture mi­li­taire s’of­fus­qua de si­tua­tions contraires à la pu­deur et in­ter­dit les re­pré­sen­ta­tions. C’est donc l’ope­ra So­cie­ty (ac­tuel Na­tio­nal Ope­ra) de Wa­shing­ton qui en as­su­ra la pre­mière, le 19 mai 1967, avant une re­prise au New York Ci­ty Ope­ra, l’an­née sui­vante. Le li­vret, ti­ré par Ma­nuel Mu­ji­ca Lai­nez de son ro­man épo­nyme, pa­ru en 1962, évoque la vie de Pier Fran­ces­co Or­si­ni ( 15231583), le cé­lèbre condot­tiere et mé­cène qui fit amé­na­ger les su- blimes jar­dins de Bo­mar­zo, près de Vi­terbe, à une cen­taine de ki­lo­mètres au nord de Rome. La nar­ra­tion est construite comme un vaste flash-back, l’opé­ra com­men­çant avec la mort de son prin­ci­pal pro­ta­go­niste qui, pen­dant deux actes, va re­voir les épi­sodes mar­quants de son exis­tence. Gi­nas­te­ra uti­lise le lan­gage sé­riel de ma­nière à la fois très libre et très per­son­nelle, avec un ré­sul­tat as­sez éloi­gné de l’exemple de Berg et Schoen­berg, Bo­mar­zo ac­cor­dant une large place à un ré­ci­ta­tif et un Sprech­ge­sang très ly­riques. Comme Woz­zeck, l’ou­vrage est struc­tu­ré en quinze scènes as­sez brèves, sauf qu’ici, les formes ne se ré­fèrent pas à la mu­sique clas­sique ger­ma­nique, mais plu­tôt à la mu­sique an­cienne ou po­pu­laire. En fait, Gi­nas­te­ra ne se re­fuse rien, ni les traits les plus mo­dernes, ni le chant po­pu­laire, ni même le re­cours à la to­na­li­té. De sur­croît, au contraire de l’or­chestre plé­tho­rique des Vien­nois, le sien ne com­prend qu’une tren­taine d’ins- tru­ments, uti­li­sés de ma­nière ex­trê­me­ment va­riée, avec d’im­por­tantes per­cus­sions. La dis­tri­bu­tion de cet en­re­gis­tre­ment, réa­li­sé en stu­dio à Wa­shing­ton, en juin 1967, est celle de la créa­tion. Pas de ve­dettes mais d’ex­cel­lents chan­teurs, très concer­nés par une par­ti­tion dif­fi­cile, au pre­mier rang des­quels on sa­lue­ra le té­nor mexi­cain Sal­va­dor No­voa, par­fai­te­ment à l’aise dans le rôle très lourd de Pier Fran­ces­co Or­si­ni. Au­tour de lui, Cla­ra­mae Tur­ner (la contral­to amé­ri­caine qui chante l’im­mor­tel « Alone » dans l’adap­ta­tion ci­né­ma­to­gra­phique de Ca­rou­sel, en 1956) mé­rite une men­tion en Dia­na Or­si­ni, la grand-mère du hé­ros, tout comme la so­pra­no Joan­na Si­mon en Pan­ta­si­lea, la cour­ti­sane flo­ren­tine. Cô­té mas­cu­lin, le ba­ry­ton Ri­chard To­ri­gi, dans le rôle ca­pi­tal de Sil­vio de Nar­ni, l’as­tro­logue né­cro­man­cien, et la basse Mi­chael Dev­lin, en Gian Con­ra­do Or­si­ni, le père de Pier Fran­ces­co, font preuve d’un grand sens dra­ma­tique. Ma­gni­fique di­rec­tion, en­fin, de Ju­lius Ru­del, très pré­cise et at­ten­tive aux me­nus dé­tails d’une par­ti­tion foi­son­nante. Mal­heu­reu­se­ment, comme le dit Don Diègue dans Le Cid : « Ja­mais nous ne goû­tons de par­faite al­lé­gresse »... La pre­mière pa­ru­tion en CD, certes très bon mar­ché, de ce chef- d’oeuvre s’ac­com­pagne d’une pla­quette des plus som­maires, com­pre­nant un bref ré­su­mé tri­lingue de l’ac­tion – alors que le texte du li­vret est, en soi, pas­sion­nant –, et sans la moindre no­tice de pré­sen­ta­tion. Bo­mar­zo mé­ri­tait mieux !

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