GUIDE Adria­no in Si­ria,

OPERA MAGAZINE - - GUIDE -

moyens, d’où une no­ta­tion, cette fois, plus fa­vo­rable qu’une simple moyenne. Ex­cep­tion­nel, en re­vanche, ce que Teo­dor Cur­rent­zis tente de ti­rer de chaque me­sure de la par­ti­tion, jus­qu’au moindre coin de ré­ci­ta­tif sec. Pas une note n’est jouée avec in­dif­fé­rence, il y a tou­jours en amont une in­ten­tion théâ­trale, une pré­mé­di­ta­tion, une ré­flexion. Et, de sur­croît, sans in­fi­dé­li­té au texte : les sont ra­pides mais stables, les sont ac­cen­tués de fa­çon par­fois mons­trueuse mais tous écrits, et, pour chaque ac­cent, on peut re­trou­ver dans la par­ti­tion au­to­graphe au moins un signe, par­fois mi­nus­cule, in­ci­tant ef­fec­ti­ve­ment à ré­ser­ver à cette note-là un sort par­ti­cu­lier. Même chose pour les em­bel­lis­se­ments : les chan­teurs ne se per­mettent de fan­tai­sies vrai­ment cu­rieuses qu’aux en­droits où le com­po­si­teur a écrit, en ef­fet, un point d’orgue. Quant au pia­no­forte, il suf­fit de consul­ter les trans­crip­tions faites par Hum­mel des concer­tos pour cla­vier de son maître Mo­zart pour se faire une idée très pré­cise, ri­gou­reu­se­ment no­tée, des usages en vi­gueur à l’époque sur cet ins­tru­ment : un rem­plis­sage des « vides » ef­fec­ti­ve­ment pro­li­fé­rant. En ce sens, ce Don Gio­van­ni n’a rien de scan­da­leux et, d’ailleurs, en ré­écou­tant plu­sieurs fois chaque pas­sage, même en ap­pa­rence le plus hys­té­rique ou ri­di­cule, on fi­nit par s’y ha­bi­tuer – en­core que le de­gré de réus­site de chaque nu­mé­ro conti­nue à pa­raître va­riable. Avec des splen­deurs (une pal­pi­tante scène de sé­duc­tion de Zer­li­na, une mort du Com­man­deur d’une noir­ceur abys­sale, deux airs de Don Ot­ta­vio d’un cli­mat inef­fable), mais aus­si de ter­ribles ba­lour­dises (les beu­gle­ments de l’air « du cham­pagne », l’énorme pa­gaille du fi­nale du I – même si, de toute évi­dence, c’est fait ex­près, etc.). En au­cun cas un coup de foudre, mais l’aven­ture mé­rite d’être vé­cue, même si elle est fa­ti­gante (les bouf­fées d’oxy­gène sont rares, entre de longues sé­quences où l’achar­ne­ment des ins­tru­ments vous tape sur les tym­pans sans au­cun ré­pit). À dé­faut d’une ver­sion de ré­fé­rence, au moins un en­re­gis­tre­ment dans le­quel on se re­plon­ge­ra avec une cu­rio­si­té tou­jours re­nou­ve­lée.

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Don­né pour la pre­mière fois à Naples, en 1734, théâtre d’une vir­tuo­si­té dé­bri­dée, rap­pelle à quel point Pergolesi ap­par­tient bien à l’école na­po­li­taine. Sur un li­vret de Me­tas­ta­sio lour­de­ment re­ma­nié, il fut com­po­sé « sur me­sure » à l’in­ten­tion du cas­trat ve­dette Caf­fa­rel­li, créa­teur du rôle de Far­naspe. Un « sur me­sure » sur­pre­nant, d’ailleurs, puisque Far­naspe et Emi­re­na, pri­mo uo­mo et pri­ma don­na de cet « ope­ra se­ria », ne chantent que trois airs cha­cun, alors que Sa­bi­na, la se­con­da don­na, et Os­roa, père d’emi­re­na, en ont quatre... Pour com­pen­ser, Far­naspe se voit at­tri­buer les em­pla­ce­ments les plus stra­té­giques de l’ou­vrage, à sa­voir la conclu­sion des deux pre­miers actes. Fran­co Fa­gio­li s’est dé­jà illus­tré au disque dans le ré­per­toire de Caf­fa­rel­li, avec un al­bum en­tiè­re­ment dé­dié à son art, pa­ru chez Naïve, en 2013. Une fois en­core, il consti­tue la prin­ci­pale at­trac­tion de cette in­té­grale d’adria­no in Si­ria, en­re­gis­trée en stu­dio, en août 2015, pour Dec­ca. Un peu sur le fil dans son air d’en­trée, le re­dou­table et ô com­bien spec­ta­cu­laire « Sul mio cor », où vo­ca­lises et sauts de re­gistre s’en­chaînent sans pi­tié, le contre-té­nor ar­gen­tin sur­monte en­suite brillam­ment le non moins pé­rilleux « in vol­to e ne­ro », in­tense mo­ment de jouis­sance vo­cale, que l’on re­com­mande d’écou­ter en boucle les jours de spleen ! Reste « Lie­to co­si tal­vol­ta », longue et su­blime mé­lo­pée lan­gou­reuse et mé­lan­co­lique, en dia­logue avec le haut­bois, où Fran­co Fa­gio­li dé­ploie en­core toutes ses phé­no­mé­nales res­sources tech­niques, en tra­his­sant quand même quelques ef­forts et en en ra­jou­tant dans les ef­fets. En fait, la tes­si­ture de Far­naspe est un rien trop ai­guë pour lui, même si sa per­for­mance de­meure de bout en bout im­pres­sion­nante. Au­tour de cet astre flam­boyant, sou­li­gnons l’in­car­na­tion d’emi­re­na par la mez­zo ita­lienne Ro­mi­na Bas­so, mo­dèle de fi­nesse et de jus­tesse de ton. Le contre- té­nor ukrai­nien Yu­ri Mi­nen­ko ne dé­mé­rite pas en Adria­no, mal­gré des ai­gus un peu mé­tal­liques, le té­nor es­pa­gnol Juan San­cho met­tant plus d’éner­gie que d’équi­libre dans son chant en Os­roa. Les vraies dé­cep­tions viennent sur­tout des deux so­pra­nos, dis­tri­buées en Sa­bi­na et Aqui­lio. Si l’agi­li­té semble au ren­dez-vous – mais avec fort peu de vrais trilles –, les airs les moins vifs mettent en évi­dence une émis­sion trop raide pour pro­duire des ai­gus vé­ri­ta­ble­ment épa­nouis, en par­ti­cu­lier chez la jeune Cig­dem Soyar­sian. L’or­ga­niste et chef po­lo­nais Jan To­masz Ada­mus di­rige l’en­semble Ca­pel­la Cra­co­vien­sis avec style. Et il sait ac­cor­der aux longs ré­ci­ta­tifs le temps né­ces­saire pour les trans­for­mer en vrais dia­logues. Après une Ou­ver­ture à l’éner­gie et aux ac­cents très pro­met­teurs, on au­rait ai­mé que l’ac­com­pa­gne­ment des airs soit moins po­li­cé – mais ce­la est peu­têtre dû à la prise de son. Une in­té­grale qui fait sans peine ou­blier le live pous­sif di­ri­gé par Mar­cel­lo Pan­ni (Bon­gio­van­ni, 1986), mais ne dis­pense pas de re­gar­der le DVD fil­mé en 2010, à Jesi, la ville na­tale de Pergolesi (Opus Arte). Le 27 juin 2016, la sé­rie des « Grandes Voix » clô­tu­rait sa saison avec le Sta­bat Ma­ter de Pergolesi, don­né au Théâtre des ChampsÉ­ly­sées par So­nya Yon­che­va et Ka­rine De­shayes. Certes, en­tendre ce « tube » – écrit à l’ori­gine, rap­pe­lonsle, pour deux cas­trats – par deux grandes et belles voix d’opé­ra avait de quoi séduire. Mais un jo­li suc­cès au con­cert suf­fit-il à jus­ti­fier une sor­tie en disque ? So­nya Yon­che­va a beau avoir été ré­vé­lée par le « Jar­din des Voix » de William Ch­ris­tie, il est évident que ce n’est pas dans le ré­per­toire an­cien – quel que soit le goût très réel qu’elle lui porte – que ses qua­li­tés sont le mieux mises en va­leur. Si l’on ap­pré­cie le soin ap­por­té au contrôle du vi­bra­to, sans com­pro­mettre la beau­té pul­peuse du timbre, on de­meure plus scep­tique de­vant maint ai­gu pris en des­sous, comme de­vant la vé­hé­mence un peu ex­té­rieure de l’in­ter­pré­ta­tion, qui tra­hit une es­thé­tique ro­man­tique. Plus au fait du style de cette mu­sique, Ka­rine De­shayes par­vient à as­su­mer une tes­si­ture de contral­to, mais au prix d’une cou­ver­ture ex­ces­sive du son, qui dé­na­ture son timbre et nuit à la pro­jec­tion comme à la va­rié­té des cou­leurs et des voyelles. La mez­zo fran­çaise pa­raît constam­ment en re­trait dans les duos et, à ce stade de sa car­rière, on se dit que la par­tie de so­pra­no lui convien­drait mieux. On re­grette aus­si que les deux can­ta­trices n’aient pas eu le temps – ou l’idée ? – d’ac­cor­der vi­bra­to et or­ne­men­ta­tion, no­tam­ment pour les trilles et les ap­po­gia­tures. Par exemple, le mo­ment où, dans Quan­do cor­pus, le so­pra­no at­taque « fac ut ani­mae

», im­mé­dia­te­ment ré­pé­té en une sorte de pas­sage de re­lais par le contral­to. Là où l’on ne de­vrait en­tendre qu’une seule phrase mu­si­cale, les di­ver­gences d’in­ten­tion et de phra­sé de So­nya Yon­che­va et Ka­rine De­shayes sont trop au­dibles. La di­rec­tion su­per­fi­cielle d’hé­loïse

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