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OPERA MAGAZINE - - GUIDE -

An Sil­via de Schu­bert (ou plu­tôt, ici en an­glais, Who is Sil­via ?). Ces der­nières, ain­si iso­lées, s’im­posent moins, d’au­tant qu’an­to­nio Pap­pa­no y semble cu­rieu­se­ment em­prun­té, alors que son jeu élé­gant et idio­ma­tique, à la fois souple et ferme, sert su­per­be­ment la mo­der­ni­té des com­po­si­teurs bri­tan­niques du XXE, comme celle de Korn­gold. Pour les Th­ree Songs d’un Stra­vins­ky se lan­çant tar­di­ve­ment dans le sé­ria­lisme, Ian Bos­tridge s’est ad­joint un trio flûte-cla­ri­nette-al­to, avant de ter­mi­ner ha­bi­le­ment le pro­gramme, a cap­pel­la, par l’air ano­nyme When that I was and a lit­tle ti­ny boy. Ce par­cours sha­kes­pea­rien, for­cé­ment par­tiel mais très va­rié, est pas­sion­nant, per­met­tant d’in­té­res­santes com­pa­rai­sons entre les mises en mu­sique de quelques textes ré­cur­rents, comme Come away, death, Full fa­thom five et, sur­tout, It was a lo­ver and his lass. Ian Bos­tridge y ap­porte sa mu­si­ca­li­té in­tel­li­gente – voire in­tel­lec­tuelle –, ap­puyée sur un vrai sens du texte, même si nous ne raf­fo­lons pas de sa ten­dance à sur­ex­po­ser sou­dain un mot, voire une syl­labe. La voix, quant à elle, n’est pas tou­jours la meilleure al­liée de l’in­dé­niable ins­pi­ra­tion de l’ar­tiste. Ain­si, la pre­mière mé­lo­die de Fin­zi com­mence ma­gni­fi­que­ment par des de­mi-teintes ma­giques mais, dès que la phrase plonge dans le grave sur le mot « death » , s’ins­talle le che­vro­te­ment que l’on ne connaît que trop. À l’in­verse, l’ai­gu à pleine voix du té­nor se crispe ou s’af­fole par­fois de fa­çon pé­nible, comme dans Fear no more du même Fin­zi. Mal­gré ces ré­serves, l’in­té­rêt l’em­porte lar­ge­ment, ren­for­cé par une no­tice tri­lingue bien do­cu­men­tée et ri­che­ment illus­trée, dans une pré­sen­ta­tion soi­gnée.

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La re­con­nais­sance de Saint-saëns semble tou­jours faire pro­blème au­jourd’hui. Quoi­qu’on re­vienne peu à peu sur le ver­dict peu nuan­cé d’aca­dé­misme : Sam­son et Da­li­la fait tou­jours re­cette, comme cer­taines pages sym­pho­niques ou concer­tantes et, sur­tout, sa mu­sique de chambre. Néan­moins, quelles que soient ses qua­li­tés, il n’est pas avant tout un grand mé­lo­diste, comme Fau­ré ou Ra­vel. Saint-saëns n’est ja­mais meilleur en ce­la que quand il s’ins­pire de tour­nures exo­tiques, comme dans son Con­cer­to pour pia­no n° 5 « Égyp­tien » ou ces Mé­lo­dies per­sanes qui o u v r e n t l e r é c i t a l d e Ta s s i s Ch­ris­toyan­nis, sur­tout dans le dou­lou­reux Au ci­me­tière et le ver­ti­gi­neux scher­zo de Tour­noie­ment. En re­vanche, les mé­lo­dies sur des poé­sies de Ron­sard ou d’autres au­teurs an­ciens sont certes jo­lies, mais sans grande ori­gi­na­li­té. Tou­te­fois, le plus no­va­teur sur­prend dans le cycle, tar­dif et peu connu, La Cendre rouge. Saint-saëns di­sait lui-même à Fau­ré : « Je n’ose ap­pe­ler ce­la des mé­lo­dies, car c’est tout autre chose que je ne sau­rais dé­fi­nir. » La ligne vo­cale épouse les vers sans pré­ten­tion de Georges Doc­quois, dans un sou­ci de pro­so­die re­ci­ta­ti­vo qui pré­fi­gure De­bus­sy ou Pou­lenc, avec une par­tie de pia­no très re­cher­chée. Ce qui donne des pages étranges ou émou­vantes, comme Pré­lude, Si­lence, Jour de pluie, Mai ou Pe­tite Main. Tas­sis Ch­ris­toyan­nis est un in­ter­prète ex­cep­tion­nel de la mé­lo­die fran­çaise, comme il en est peu au­jourd’hui : dic­tion claire sans la moindre exa­gé­ra­tion ex­pres­sive, beau mé­tal de ba­ry­ton riche de fines nuances, il s’ins­crit dans la li­gnée sobre de Charles Pan­zé­ra, plus que dans la ma­nière de Pierre Ber­nac. Il a dé­jà fait la preuve de ses rares qua­li­tés dans le genre, chez le même édi­teur, avec des mé­lo­dies de La­lo, Go­dard ou Da­vid. On a hâte de l’en­tendre dans le ré­per­toire des grands mu­si­ciens, où il a tout pour faire sen­sa­tion. Dans cet en­re­gis­tre­ment de stu­dio, réa­li­sé en mars 2016, tou­jours sous les aus­pices du Pa­laz­zet­to Bru Za­neCentre de mu­sique ro­man­tique fran­çaise, le pia­no (sou­vent très vir­tuose ici) de Jeff Co­hen n’a plus be­soin qu’on cé­lèbre sa par­faite en­tente avec la voix. Comme le re­lève, à juste titre, le texte d’ac­com­pa­gne­ment, le monde sty­li­sé de l’opé­ra ba­roque était un vaste champ de ba­taille, sur le­quel les hé­ros ac­com­plis­saient des par­cours se­més d’em­bûches, les ex­po­sant fa­ta­le­ment à des si­tua­tions et des émo­tions ex­trêmes. C’est sur cette base que le nou­veau ré­ci­tal de Joyce Di­do­na­to, gra­vé en stu­dio, en mars 2016, se pro­pose de son­der l’in­stable na­ture hu­maine en temps de guerre ou de paix. Al­ter­nant pages fa­meuses et re­la­tives ra­re­tés des XVIIE et XVIIIE siècles, avec trois pre­mières mon­diales en com­plé­ment, il op­pose, sans au­cun com­plexe, deux at­mo­sphères bien dis­tinctes, entre tour­ment et fé­li­ci­té. La pre­mière par­tie, guer­rière, laisse à la mez­zo amé­ri­caine tout loi­sir de faire va­loir sa vir­tuo­si­té ra­geuse. Les an­goisses pré­mo­ni­toires de Stor­gè dans Jeph­tha, les re­vi­re­ments de l’an­dro­ma­ca de Leo, la dou­leur ex­tra­ver­tie du Ses­to de Giulio Ce­sare dé­versent une charge émo­tion­nelle ma­gis­tra­le­ment gra­duée et contrô­lée, Joyce Di­do­na­to sor­tant tou­jours vic­to­rieuse des dif­fi­cul­tés tech­niques, sans lais­ser pour au­tant l’émo­tion en marge. En guise de trait d’union vers plus de tem­pé­rance, le cé­lé­bris­sime « Las­cia ch’io pian­ga » d’al­mi­re­na, dans Ri­nal­do, se livre dans une épure vo­cale sal­va­trice. Puis le ver­sant « pa­ci­fique » du pro­gramme ré­serve quelques très beaux mo­ments. Si les deux ex­traits d’at­ti­lio Re­go­lo de Jom­mel­li sti­mulent l’im­pa­rable ar­deur vé­loce de la can­ta­trice, ceux de Pur­cell ( Bon­du­ca, or The Bri­tish He­roine et The In­dian Queen), Mon­te­ver­di ( Il ri­tor­no d’ulisse in pa­tria) et Haen­del ( Su­san­na, Giulio Ce­sare) cris­tal­lisent tout un art fait de sé­duc­tion et de fra­gi­li­té. Ain­si, par sa douce et mé­lan­co­lique flui­di­té, le di­vin « Crys­tal streams in mur­murs flo­wing » de Su­san­na s’im­pose comme le plus tou­chant des es­poirs for­mu­lés : le timbre par­vient à s’al­lé­ger et s’épa­nouit dans une ex­quise quié­tude. En guise de conclu­sion, l’ivresse py­ro­tech­nique re­prend le des­sus, avec un « Da tem­peste » de Cleo­pa­tra exal­té dans ses da ca­po. At­ten­tif aux moindres in­flexions de Joyce Di­do­na­to, l’en­semble Il Po­mo d’oro, ca­dré par le cla­ve­cin de Maxim Eme­lya­ni­chev, se montre sous son meilleur pro­fil, tour à tour brillant, duc­tile et sa­vam­ment co­lo­ré. Si cet al­bum thé­ma­tique peut pa­raître hé­té­ro­clite dans son agen­ce­ment, il n’en de­meure pas moins d’un charme ab­so­lu.

Les ré­ci­tals d’eli­na Ga­ran­ca chez Deutsche Gram­mo­phon se suivent et se res­semblent. Après un dé­tour par la mu­sique sa­crée ( Me­di­ta­tion), la mez­zo let­tone re­vient à l’opé­ra avec un nou­vel al­bum, gra­vé en stu­dio, en juin 2016, dont la com­po­si­tion et le ré­sul­tat rap­pellent fu­rieu­se­ment ceux du CD Ro­man­tique, pa­ru en 2012 ( voir O. M. n° 77 p. 76 d’oc­tobre). À dire vrai, je pour­rais re­prendre mot pour mot les com­men­taires for­mu­lés à l’époque par Jacques Bon­naure ! Comme il y a quatre ans, le pro­gramme réunit des airs fran­çais et ita­liens du XIXE siècle, fort cé­lèbres pour la plu­part, avec l’ad­jonc­tion d’une page du ré­per­toire russe pour faire bonne me­sure (Ma­ri­na de Bo­ris Go­dou­nov , après Jeanne de La Pu­celle d’or­léans). Et, comme il y a quatre ans, on suc­combe à ce timbre d’une ri­chesse unique, à cette émis­sion d’une ho­mo­gé­néi­té sou­ve­raine sur toute l’éten­due du re­gistre, à ce grave opu­lent, poi­tri­né avec goût quand la si­tua­tion dra­ma­tique l’exige, à cet ai­gu d’une fa­ci­li­té et d’une puis­sance dé­coif­fantes. Sans par­ler des re­mar­quables ca­pa­ci­tés d’al­lè­ge­ment de l’ins­tru­ment dont, après Sié­bel, Mi­gnon bé­né­fi­cie. Pour­quoi, dès lors, notre bon­heur n’est- il pas com­plet ? Pour les mêmes rai­sons qu’en 2012 ! La dic­tion fran­çaise, d’abord, même si elle s’est amé­lio­rée, n’a tou­jours pas la net­te­té dé­si­rée, ce qui s’avère gê­nant dans des pages comme « fière ci­té » des « re­fuse pas » d’hé­ro­diade et l’air « des larmes » de Wer­ther, où il faut « dire » au­tant que chan­ter. La faute en re­vient très cer­tai­ne­ment à l’ar­tiste, qui tend de­puis tou­jours à pri­vi­lé­gier la beau­té du son au dé­tri­ment de l’ar­ti­cu­la­tion, mais éga­le­ment à la prise de son, dont Jacques Bon­naure avait dé­jà dé­non­cé le ca­rac­tère ar­ti­fi­ciel et ex­ces­si­ve­ment ré­ver­bé­ré. En­suite, l’écoute du ré­ci­tal en conti­nu laisse une vague sen­sa­tion d’uni­for­mi­té, Eli­na Ga­ran­ca pei­nant à dif­fé­ren­cier des hé­roïnes aux pro­fils psy­cho­lo­giques pour­tant contras­tés. La meilleure preuve en est of­ferte par les deux ex­traits d’ Adria­na Le­cou­vreur. Une fois ad­mi­rée la per­for­mance consis­tant à en­chaî­ner, à quelques plages de dis­tance, l’air de la Princesse de Bouillon (« Acer­ba vo­lut­tà », des­ti­né à une mez­zo) et l’en­trée d’adria­na (« Io son l’umile an­cel­la », écrit pour une so­pra­no), on peine à dé­ce­ler ce qui sé­pare les deux femmes, pas­sées à la même mou­li­nette d’un chant im­per­tur­ba­ble­ment ar­ro­gant et d’une in­car­na­tion de­meu­rant à la sur­face des sen­ti­ments. C’est pour­tant dans le ré­per­toire ita­lien qu’il faut cher­cher les mo­ments les plus réus­sis de ce par­cours. Certes pas dans le « Ra­ta­plan » de La for­za del des­ti­no, d’un in­té­rêt mar­gi­nal dans le cadre d’un ré­ci­tal, ni dans une « Chan­son du voile » de Don Car­lo qui, aus­si bien chan­tée soit-elle, ne cloue ja­mais l’au­di­teur dans son siège, comme sa­vaient le faire une Giu­liet­ta Si­mio­na­to, une Grace Bum­bry ou une Shir­ley Ver­rett. Mais plu­tôt dans une Mu­set­ta de La Bo­hème de Leon­ca­val­lo, une San­tuz­za de Ca­val­le­ria rus­ti­ca­na (vi­ve­ment les dé­buts scé­niques à l’opé­ra Bas­tille, le 30 no­vembre !) et une Lau­ra de La Gio­con­da fré­mis­santes de jeu­nesse et de pas­sion (le la ai­gu à la fin de « Stel­la del ma­ri­nar ! », émis pia­no puis sfor­zan­do, coupe le souffle). Ac­com­pa­gné avec mé­tier par Ro­ber­to Ab­ba­do, cet al­bum confirme qu’eli­na Ga­ran­ca est vrai­ment de­ve­nue le grand mez­zo dra­ma­tique dont on de­vi­nait les pré­mices à ses dé­buts, digne de fi­gu­rer par­mi les toutes pre­mières chan­teuses de notre époque. Dom­mage que le fris­son n’y passe que par in­ter­mit­tence... Les jeunes té­nors semblent re­trou­ver avec bon­heur le che­min de la mé­lo­die fran­çaise – plus sou­vent em­prun­té par les chan­teuses et les ba­ry­tons. On ci­te­ra les dé­jà vé­té­rans Jean-paul Fou­ché­court et Yann Beu­ron, et, plus ré­cem­ment, Cy­rille Du­bois, dans un su­perbe pro­gramme de ra­re­tés pour Hor­tus – ré­com­pen­sé par un « Dia­mant » d’opé­ra Ma­ga­zine, en jan­vier 2016 ( voir O. M. n° 113 p. 67). On re­gret­te­ra que les mêmes édi­tions Hor­tus aient confié un pro­gramme ver­lai­nien d’un rare in­té­rêt – l’al­bum La Bonne Chan­son, avec no­tam­ment des pages rares de Charles Koe­chlin, des in­édits de Na­dia Bou­lan­ger et des créa­tions du com­po­si­teur Émile Naou­moff (né en 1962) – à Da­vid Le­fort, té­nor à l’art du chant trop fruste pour convaincre (1 CD Hor­tus 137). Mais voi­ci, dans le même temps pro­po­sé par Hor­tus, un nou­veau pro­gramme en­chan­teur, in­car­né par le té­nor fran­çais Carl Gha­za­ros­sian. Il par­court un cor­pus de mé­lo­dies, très rares pour beau­coup d’entre elles, écrites sur des poèmes de Ver­laine ex­traits de Fêtes ga­lantes et de La Bonne Chan­son. La vogue du poète chez les mu­si­ciens – pas seule­ment fran­çais – était telle qu’il n’est pas dif­fi­cile de trou­ver, en cher­chant un peu, de nom­breuses mises en mu­sique des mêmes textes, dont la fa­meuse Lune blanche, pro­ba­ble­ment le poème le plus uti­li­sé. Carl Gha­za­ros­sian est al­lé pui­ser chez Charles Bordes ( 1863- 1909), Al­phons Die­pen­brock (1862-1921), Jo­sef Szulc (1875-1956), Charles Ra­doux (1877-1952), Raoul La­par­ra (1876-1943), Jo­seph Can­te­loube (1879-1957), Louis Au­bert (18771968) et Phi­lippe Gau­bert (18791941)... C’est dire que l’an­tho­lo­gie pro­po­sée est sin­gu­lière. On pour­ra tou­jours ré­pé­ter que les pages connues de Claude De­bus­sy, Ga­briel Fau­ré et Rey­nal­do Hahn (dont le té­nor n’a pas fait l’éco­no­mie, mais sans en abu­ser, dans ce pro­gramme) sont sû­re­ment su­pé­rieures à celles des com­po­si­teurs pré­ci­tés. Mais on peut trou­ver de ra­vis­santes pé­pites et par­fois même de fort belles mé­lo­dies. Carl Gha­za­ros­sian, ac­com­pa­gné par Da­vid Zo­bel ( qui joue un pia­no Bech­stein de 1888), pos­sède une voix ra­cée, ca­pable de pleins et de dé­liés, de sons char­nus (dans le grave) et d’ex­quis pia­nis­si­mi (dans l’ai­gu). Sa ligne est im­pec­cable – les res­pi­ra­tions sont des dé­coupes plu­tôt que des cou­pures – et sa dic­tion d’un rare raf­fi­ne­ment d’in­tel­li­gi­bi­li­té. On croi­rait par­fois en­tendre la per­fec­tion d’un Ca­mille Mau­rane, l’un des mo­dèles ci­tés par le té­nor dans le texte de pré­sen­ta­tion de son disque, sans la dis­tinc­tion par­fois un rien com­pas­sée du grand « ba­ry­ton Mar­tin », in­ter­prète ma­jeur de la mé­lo­die fran­çaise. La so­pra­no Fran­çoise Mas­set re­joint le té­nor pour quelques duos (dont Col­loque sen­ti­men­tal de De­bus­sy, chan­té en dia­logue) sans avoir tout à fait la grâce de son col­lègue – mais l’en­semble est re­mar­quable. Sa­crées ou pro­fanes, pour com­mé­mo­rer, ma­rier, en­ter­rer, inau­gu­rer, pour Noël, pour le Ca­rême, pour la Pas­sion... la mul­ti­tude de can­tates de Te­le­mann, pour toutes sortes d’ef­fec­tifs et de voix, donne le ver­tige. Ce­la dit, même au­jourd’hui, cet

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