Concert ou mise en scène ?

OPERA MAGAZINE - - Sommaire - par Ri­chard Mar­tet

L’ ave­nir est- il aux ver­sions de concert ? En­ten­dons-nous bien : au pré­texte que beau­coup de met­teurs en scène font au­jourd’hui n’im­porte quoi, je ne sou­haite pas que l’on se passe sys­té­ma­ti­que­ment de leurs ser­vices. L’opé­ra, en ef­fet, est et doit res­ter du théâtre. Mais, s’agis­sant de cer­tains ou­vrages, dont la com­po­sante théâ­trale re­pose prin­ci­pa­le­ment sur la per­son­na­li­té vo­cale et dra­ma­tique de leurs in­ter­prètes, j’en viens à me po­ser la ques­tion. En moins de deux ans, j’ai ain­si as­sis­té à deux Ma­ria Stuar­da en concert : la pre­mière à Avi­gnon, la se­conde à Mar­seille ( voir nos pages « Comptes ren­dus » dans ce nu­mé­ro). Fran­che­ment, j’ai pas­sé un meilleur mo­ment qu’avec toutes les mises en scène du chef-d’oeuvre de Do­ni­zet­ti qu’il m’ait été don­né de voir. Ma­ria Stuar­da, en ef­fet, contient un seul vrai mo­ment de théâtre : l’af­fron­te­ment entre les deux reines, à la fin de l’acte II. Les concerts d’avi­gnon et de Mar­seille m’ont prou­vé qu’avec des can­ta­trices à la hau­teur de l’en­jeu, chan­tant et jouant avec la même in­ten­si­té que si elles étaient en cos­tume de scène et dans un dé­cor, la confron­ta­tion ne per­dait pas un atome de sa force. Elle ga­gnait même par rap­port à cer­taines pro­duc­tions dont je garde le sou­ve­nir. Un opé­ra tel que Ma­ria Stuar­da offre un champ ré­duit d’op­por­tu­ni­tés à un met­teur en scène. Soit il illustre le li­vret dans des dé­cors et cos­tumes d’époque, tout droit sor­tis d’un livre d’his­toire ou d’une gra­vure de la pé­riode ro­man­tique, en jouant au be­soin la carte du dé­pouille­ment pour évi­ter qu’ils ne pa­raissent trop kitsch (Pier Lui­gi Piz­zi à la Sca­la, Da­vid Mc­vi­car au Met...). Soit il tente d’échap­per à ce cadre contrai­gnant, en y in­tro­dui­sant des touches « contem­po­raines » (Moshe Lei­ser et Pa­trice Cau­rier au Covent Gar­den, puis au Théâtre des Champs-ély­sées). La pre­mière so­lu­tion, par rap­port à la ver­sion de concert, ajoute le plai­sir de l’oeil, réel quand les dé­cors et cos­tumes sont somp­tueux. Mais le gain jus­ti­fie-t-il vrai­ment les dé­penses en­ga­gées, dans le contexte bud­gé­taire contraint des théâtres ly­riques au­jourd’hui ? La se­conde abou­tit au ré­sul­tat in­verse de ce­lui re­cher­ché, en pa­ra­si­tant la per­cep­tion du spec­ta­teur au lieu de l’éclai­rer d’un re­gard nou­veau. Un Dmi­tri Tcher­nia­kov me fe­rait peut-être chan­ger d’avis. Mais ac­cep­te­rait-il de mettre en scène Ma­ria Stuar­da ? Et ai-je en­vie qu’il me ra­conte une his­toire dif­fé­rente de celle du li­vret, comme il en a l’ha­bi­tude ? La coïn­ci­dence veut que, deux se­maines après Ma­ria Stuar­da à Mar­seille, j’ai as­sis­té à l’er­mione de Ros­si­ni don­née au Théâtre des ChampsÉ­ly­sées, en co­pro­duc­tion avec l’opé­ra de Lyon, avec An­ge­la Meade dans le rôle-titre. Les dé­lais de fa­bri­ca­tion du ma­ga­zine ne me per­met­taient pas d’en pu­blier le compte ren­du dans ce nu­mé­ro ; vous le trou­ve­rez donc dans le pro­chain. Cet édi­to­rial, en re­vanche, me per­met de pro­lon­ger mes in­ter­ro­ga­tions quant aux ver­sions de concert. Aux sa­luts, les spec­ta­teurs ont ré­ser­vé aux in­ter­prètes une stan­ding ova­tion. Leur ac­cueil au­rait-il été en­core plus en­thou­siaste si l’ou­vrage avait été mis en scène ? Er­mione est un « opera se­ria » fon­da­men­ta­le­ment sta­tique. Des dé­cors et cos­tumes, pour peu qu’ils soient agréables à re­gar­der, consti­tuent évi­dem­ment un plus. Mais, comme pour Ma­ria Stuar­da, le jeu en vaut-il la chan­delle ? À Glyn­de­bourne, en 1995, dans la pro­duc­tion de Gra­ham Vick, An­na Ca­te­ri­na An­to­nac­ci y était cap­ti­vante. Je suis convain­cu qu’elle l’au­rait été tout au­tant en ver­sion de concert, à en ju­ger par sa fas­ci­nante Des­de­mo­na dans l’otel­lo ros­si­nien, au Théâtre des Champs-ély­sées, en 2010. Comme Mi­chel Pa­rou­ty l’écri­vait à l’époque dans ces co­lonnes : « L’in­ten­si­té de l’ex­pres­sion rem­place n’im­porte quelle mise en scène. » An­ge­la Meade, en plus, n’est pas An­na Ca­te­ri­na An­to­nac­ci. Pour l’avoir dé­jà vue au théâtre, je sais les li­mites de la so­pra­no amé­ri­caine, que de nom­breux di­rec­teurs de théâtre re­fusent d’in­vi­ter en rai­son de son phy­sique im­po­sant. Quelle voix, pour­tant, et quelle au­to­ri­té na­tu­relle ! Elle, c’est cer­tain, n’au­rait ab­so­lu­ment rien ga­gné à une mise en scène, quelle qu’elle soit. La ques­tion de­meure donc ou­verte.

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