Inou­bliable Fritz Wun­der­lich

OPERA MAGAZINE - - Cadeaux -

Trop tôt dis­pa­ru, des suites d’un stu­pide ac­ci­dent do­mes­tique, Fritz Wun­der­lich mé­ri­tait bien l’hom­mage que lui rend Deutsche Gram­mo­phon, à l’oc­ca­sion du 50e an­ni­ver­saire de sa mort (17 sep­tembre 1966), en ras­sem­blant tous ses en­re­gis­tre­ments réa­li­sés pour la firme et ses fi­liales dans le cof­fret Fritz Wun­der­lich : Complete Stu­dio Re­cor­dings on Deutsche Gram­mo­phon. Éclec­tique, le té­nor al­le­mand tou­cha à tous les styles et tous les genres, ado­ré des mé­lo­manes et du grand pu­blic pour la beau­té de son timbre, l’élé­gance de son chant et l’im­mé­diate sym­pa­thie qui le liait à son au­di­toire. Com­men­çons par ce qu’on range dé­sor­mais sous l’éti­quette ba­roque. In­dé­nia­ble­ment, L’or­feo de Mon­te­ver­di porte son âge et le té­nor n’y tient que des pe­tits rôles – mais, en 1955, le chef et mu­si­co­logue Au­gust­wen­zin­ger, quoi qu’on en pense, était un pion­nier, même si sa vi­sion est loyale mais aus­tère. En Apol­lo, Pas­tore ou Spi­ri­to, Wun­der­lich porte en lui la lu­mière. Les in­ter­pré­ta­tions de Bach ont elles aus­si pris quelques rides, di­ri­gées par Mar­cel Couraud ( Ma­gni­fi­cat et Os­ter- Ora­to­rium), Karl Mün­chin­ger ( Mat­thäus-pas­sion, avec Pe­ter Pears et Her­mann Prey) ou Karl Rich­ter (un Weih­nachts- Ora­to­rium qui offre de bien beaux mo­ments de chant et de fer­veur, grâce au té­nor mais aus­si à Gun­du­la Ja­no­witz et Ch­ris­ta Lud­wig). Plus cap­ti­vant, le tra­vail avec Her­bert von Ka­ra­jan pour la Mis­sa so­lem­nis de Bee­tho­ven et Die Schöp­fung de Haydn, gra­vure qui au­rait pu faire ré­fé­rence si le dé­cès in­at­ten­du de Wun­der­lich n’avait conduit à faire ter­mi­ner l’en­re­gis­tre­ment par Wer­ner Krenn, voix mi­nus­cule. Wun­der­lich fut LE té­nor mo­zar­tien de son époque. Si Die Zau­ber­flöte (Böhm, 1964) et Die Entfüh­rung aus dem Se­rail ( Jo­chum, 1965) conservent au­jourd’hui en­core leurs at­traits, en dé­pit de dis­tri­bu­tions in­égales, c’est avant tout parce des Bel­monte et des Ta­mi­no de cette classe, on en connaît peu. La beau­té rayon­nante d’un timbre de té­nor ly­rique plei­ne­ment épa­noui, le phra­sé dis­tin­gué, la spon­ta­néi­té de l’ex­pres­sion res­tent des mo­dèles. Mon­te­ver­di et Mo­zart ex­cep­tés, l’opé­ra n’est re­pré­sen­té, en in­té­grale, que par Woz­zeck. Karl Böhm di­rige Berg en ten­tant de conci­lier ex­pres­sion­nisme et élé­gance ; en­tou­ré de Die­trich Fi­scher-dies­kau, Eve­lyn Lear, Hel­mut Mel­chert, Ge­rhard Stolze, Kurt Böhme, Wun­der­lich in­carne un Andres tou­chant, qui frise la per­fec­tion. Les ex­traits de La tra­via­ta et d’eu­gène Oné­guine sont en al­le­mand. Die­trich Fi­scher-dies­kau met son au­to­ri­té au ser­vice de Ger­mont père et d’oné­guine. Hilde Gü­den, lé­gé­ris­sime, n’est pas la Vio­let­ta du siècle, mais Eve­lyn Lear est une vi­brante Ta­tia­na. Ses ad­mi­ra­teurs trou­ve­ront avec rai­son qu’on en­tend peu le té­nor, mais n’ou­blie­ront pas un Al­fre­do ou un Lens­ki de cette classe. Plus co­pieuse, la sé­lec­tion de Zar und Zim­mer­mann ne fa­vo­rise pas non plus le chan­teur, qui n’in­carne que Cha­teau­neuf, mais son air du deuxième acte, avec la ré­plique de l’ex­quise Ma­rie d’in­ge­borg Hall­stein, est char­mant. Un double CD, en­fin, réunit pages de Haen­del et de Gluck, airs de Ros­si­ni, Ver­di, Bel­li­ni, Bi­zet, Maillart, tous han­di­ca­pés par une tra­duc­tion al­le­mande qui les alour­dit – à écou­ter, pour­tant, les duos, pour la com­pli­ci­té avec Her­mann Prey. Ar­ran­ge­ments si­ru­peux et tron­çon­nages hon­teux : ré­duite à quelques mi­nutes, Die Csar­dasfürs­tin a su­bi les der­niers ou­trages. Reste le sou­ve­nir d’un Ed­win prin­cier, in­es­pé­ré dans une telle mons­truo­si­té ! Chants de Noël, vien­noi­se­ries et autres bluettes ( cinq CD en tout) prouvent qu’un grand ar­tiste qui, au-de­là de son ta­lent, laisse par­ler sa gé­né­ro­si­té et veut par­ta­ger son plai­sir, touche ai­sé­ment le coeur de ses contem­po­rains. Fi­nis­sons en beau­té. C’est bien la voix du poète qui parle dans un Dich­ter­liebe de Schu­mann et une Schöne Mül­le­rin de Schu­bert in­éga­lés ; c’est bien la vie que l’on sent pal­pi­ter ici, la jeu­nesse, la ten­dresse, l’es­poir, la mé­lan­co­lie, avec un na­tu­rel qui donne l’im­pres­sion que l’in­ter­prète dé­couvre chaque mé­lo­die en même temps que l’au­di­teur, aus­si émer­veillés l’un que l’autre (32 CD Deutsche Gram­mo­phon 479 6438). M. P.

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