COMPTES REN­DUS À la scène

OPERA MAGAZINE - - Comptes Rendus -

La ques­tion n’ap­pelle sans doute pas une ré­ponse aus­si tran­chée, ne se­rait-ce que parce que la pro­duc­tion du Thea­ter an der Wien amène à se la po­ser. Nuan­çons donc, et ren­dons à l’émi­nent pro­fes­seur de Bee­tho­ven ou Schu­bert, dres­sé contre Mo­zart par une pos­té­ri­té trom­peuse et ses agents troubles – Pou­ch­kine, Pe­ter Shaf­fer et Mi­los For­man –, ce qui lui ap­par­tient. Et d’abord un sens du théâtre constam­ment ré­jouis­sant, sti­mu­lé par le li­vret de Car­lo Pros­pe­ro De­fran­ces­chi qui, s’il n’a pas le gé­nie de Boi­to, adapte Sha­kes­peare avec verve, et sans ja­mais le dé­na­tu­rer comme il était dé­jà d’usage – jus­qu’aux mons­truo­si­tés pro­duites par un XIXE siècle fran­çais ayant fait sien l’avis de Vol­taire, se­lon le­quel le Barde avait certes un « gé­nie plein de force et de fé­con­di­té, de na­tu­rel et de su­blime », mais « sans la moindre étin­celle de bon goût, et sans la moindre connais­sance des règles » . Une in­ven­tion mu­si­cale aus­si, par la­quelle la suc­ces­sion de ré­ci­ta­tifs, airs, sou­vent très brefs, et en­sembles donne l’illu­sion d’un flux ryth­mique in­in­ter­rom­pu, mieux, tour­billon­nant. La par­ti­tion contient donc bel et bien les in­gré­dients né­ces­saires, mais pas for­cé­ment suf­fi­sants. Et c’est là que Re­né Ja­cobs se ré­vèle im­bat­table. Parce qu’il sait, mieux que qui­conque, non seule­ment dé­ce­ler les tré­sors que re­cèlent les ou­vrages les plus obs­curs pour en ex­traire tout le suc, mais sur­tout ac­com­mo­der des mor­ceaux en ap­pa­rence dou­ceâtres, voire in­si­pides, au point de les rendre sa­vou­reux, et même en­ivrants – et de nous faire croire, si, si, vrai­ment, que Fal­staff n’a pas à rou­gir face à un chef-d’oeuvre comme Le nozze di Fi­ga­ro ! En plus d’un tour de main sin­gu­lier – et as­sez in­dé­chif­frable pour qui s’ar­rête à une ges­tique im­muable –, le chef belge peut s’ap­puyer sur Se­bas­tian Wie­nand, pro­lon­ge­ment de son éru­di­tion et de sa fan­tai­sie au pia­no­forte, ain­si que sur une bri­gade hors pair : vir­tuo­si­té, ja­mais os­ten­ta­toire, ala­cri­té, en rien ou­tran­cière, et pa­lette de cou­leurs in­fi­nie, l’aka­de­mie für Alte Mu­sik Ber­lin n’a pas be­soin de mon­ter sur scène pour s’im­po­ser comme un pro­ta­go­niste à part en­tière. Il se­rait in­juste de consi­dé­rer Ch­ris­toph Pohl à l’aune des in­ter­prètes my­thiques du Fal­staff ver­dien, dès lors que le ba­ry­ton al­le­mand s’in­vente une fa­conde, qui com­pense un timbre as­sez neutre et un ita­lien fi­ne­ment ar­ti­cu­lé, mais sans ron­deur. La voix de Ro­bert Glea­dow a sans doute plus de ca­rac­tère, et de pro­fon­deur, un luxe presque in­utile pour Bar­dolf, si la mise en scène n’en fai­sait une sorte de Mé­phis­to om­ni­pré­sent et om­ni­scient – ajou­tant à la frus­tra­tion de ne pas l’en­tendre da­van­tage. La ja­lou­sie de Mr. Ford, qui s’ex­prime dans un lan­gage ty­pi­que­ment se­rio, de­man­de­rait dans l’idéal un té­nor un peu plus mûr que Maxim Mi­ro­nov, ar­ché­type, ô com­bien sé­dui­sant, de jeune premier ros­si­nien. Grave fu­li­gi­neux, ai­gu dé­fla­grant, et vi­bra­to fré­né­tique, Alex Pen­da ne craint au­cun ex­cès, ni écart de re­gistre, ti­rant, plus que de rai­son peut- être, mais pour un ef­fet ga­ran­ti, Mrs. Slen­der vers ces per­son­nages de « don­na fu­ri­bon­da » aux­quels il est dif­fi­cile de ré­sis­ter. Et comment ne pas suc­com­ber à Anett Fritsch, Mrs. Ford au mé­dium pul­peux, dont la pro­jec­tion fa­cile al­lie le galbe de l’ins­tru­ment à un verbe pi­quant ? Pour le met­teur en scène al­le­mand Tors­ten Fi­scher, les joyeuses com­mères de­wind­sor ne sont nulles autres que des membres de la fa­mille royale d’an­gle­terre. Les Ford em­pruntent leurs traits au duc et à la du­chesse de Cam­bridge, plus fa­mi­liè­re­ment dé­si­gnés sous les noms de Kate et William, et les Slen­der, au prince Charles et à Ca­mil­la, sous l’oeil amu­sé d’eli­za­beth II et de son époux, le duc d’édim­bourg, dont la pho­to­gra­phie trône au fond du dé­cor – sou­li­gnant la res­sem­blance toute re­la­tive de leurs so­sies. Ma­li­cieu­se­ment ir­ré­vé­ren­cieuse et fran­che­ment di­ver­tis­sante, cette co­mé­die de faux­sem­blants est me­née tam­bour bat­tant. Jus­qu’à ce que le met­teur en scène brouille les pistes, et nous fasse perdre le fil, en cher­chant à pla­quer du sens, et des ar­rière-plans trop com­plexes peut-être, sur la cri­tique so­ciale. Sans pour au­tant amoin­drir la joie, par ins­tants in­cré­dule, de la (re)dé­cou­verte.

à la fin du I, avec un torse mas­cu­lin. Ef­fi­cace et lim­pide, le doute n’est pas per­mis. « Il m’aime ! quel amour ! ma honte s’en aug­mente/ Dois- je être ai­mée ain­si ? Puis- je en être contente/c’est un vain triomphe, un faux bien/ Hé­las ! que son amour est dif­fé­rent du mien ! » Ces pa­roles, au dé­but du III, ne prennent-elles pas un sens nou­veau ? Et puis, une ar­mée d’éphèbes plus ou moins ef­fé­mi­nés, pous­sant l’am­bi­guï­té jus­qu’à la confu­sion des genres, gardent Re­naud et tentent de le di­ver­tir. Mais la troupe du Staat­so­per n’avait-elle pas mieux à of­frir qu’un Hi­draot à bout de course, ou en­core des se­conds rôles in­si­pides ? À sa dé­charge, Mar­ga­ret Plum­mer pre­nait tout juste le re­lais de Ste­pha­nie Hout­zeel, par­tie rem­pla­cer une consoeur dé­faillante dans Ariadne auf Naxos en tour­née au Ja­pon, mais sa Haine, probe et in­of­fen­sive, est l’in­verse de ce que l’emploi ré­clame. Au mi­lieu de ce dé­sert, une voix brille avec l’éclat d’une lame d’ai­rain chauf­fée à blanc : le té­nor nor­vé­gien Bror Ma­gnus To­denes n’a pas 25 ans, et son astre pour­rait s’éle­ver au fir­ma­ment s’il ne se brûle pas les ailes. C’est une gé­né­ra­tion bé­nie du chant fran­çais, en­fin, que celle qui peut – doit – se tar­guer de comp­ter en son sein des ta­lents aus­si pré­cieux, et sin­gu­liers, que Sta­nis­las de Bar­bey­rac et Gaëlle Ar­quez. Lui ci­sèle un Re­naud idéal de vi­ri­li­té sombre et vi­gou­reuse, comme de ten­dresse sus­pen­due, dans un style d’une élé­gance lim­pide, qui ne s’ap­prend dans au­cune école. Elle cap­tive, su­per­be­ment cré­dible en femme in­car­nant un sol­dat tra­ves­ti en sé­duc­trice. Si cer­taines voyelles, no­tam­ment les « e » trans­for­més en « a », manquent de pu­re­té, cette dé­cla­ma­tion ten­due, ce mez­zo in­can­des­cent – mé­dium char­nu, ai­gu af­fû­té –, la flamme, en somme, qui consume son Ar­mide, laissent pan­tois. Quand ils chantent, Marc Min­kows­ki ne les quitte pas des yeux, sou­dain ex­ta­tique. À moins qu’il ne suc­combe, comme au premier jour, aux sor­ti­lèges d’une par­ti­tion qu’il gra­vait chez Ar­chiv Pro­duk­tion, il y a tout juste vingt ans. Sur un spectre dy­na­mique d’une am­pleur gri­sante, Les Mu­si­ciens du Louvre se couvrent de gloire, em­por­tés par un ins­tinct mu­si­cal et dra­ma­tique in­faillible.

Après des an­nées de dif­fi­cul­tés fi­nan­cières, le Fes­ti­val Ver­di de Parme re­trouve des cou­leurs. Grâce à une uti­li­sa­tion intelligente du « crowd­fun­ding », elle- même fa­vo­ri­sée par l’in­tro­duc­tion de nou­velles dis­po­si­tions fis­cales par­ti­cu­liè­re­ment fa­vo­rables aux dons en fa­veur de la culture et du spec­tacle vi­vant, les ca­pa­ci­tés de pro­duc­tion ont net­te­ment aug­men­té. Au point qu’il est dé­sor­mais pos­sible de pro­gram­mer en avance : Jé­ru­sa­lem, La tra­via­ta, Stif­fe­lio et Fal­staff sont d’ores et dé­jà an­non­cés pour l’au­tomne 2017, à Parme et à Bus­se­to. Pour le Don Car­lo inau­gu­ral de cette édi­tion 2016, en co­pro­duc­tion avec Gênes, Te­ne­rife et Lis­bonne, le choix s’est por­té sur la ver­sion ita­lienne en quatre actes de 1884. Ce­sare Lie­vi, le met­teur en scène, peuple le pla­teau de moines om­ni­pré­sents, l’oeil et l’oreille aux aguets, pour sou­li­gner la toute-puis­sance de l’église à la cour d’es­pagne. L’idée n’a rien de nou­veau, pas da­van­tage que le reste du spec­tacle, on ne peut plus ba­nal et pré­vi­sible. Le premier ta­bleau de l’acte I est do­mi­né par une énorme pa­roi de marbre blanc, re­pré­sen­tant le mau­so­lée de l’em­pe­reur dé­funt. Au deuxième, celle-ci se re­lève pour lais­ser ap­pa­raître deux hautes haies, cen­sées évo­quer le « lieu sou­riant aux portes du couvent de SaintJust » dé­crit dans le li­vret. La suite se ré­su­me­ra aux di­vers mou­ve­ments d’autres pa­rois de marbre blanc, dé­li­mi­tant tour à tour les jar­dins, le ca­bi­net royal, la pri­son... Le pro­cé­dé a l’avan­tage de flui­di­fier les chan­ge­ments de lieu. Dom­mage qu’il ne s’ac­com­pagne pas d’une di­rec­tion d’ac­teurs plus ser­rée, ca­pable d’évi­ter pos­tures de conven­tion et ges­tuelle d’un autre âge. Les rares fois où Ce­sare Lie­vi tente d’in­no­ver, il tombe à cô­té de la plaque. Bran­dis­sant une longue croix comme une canne d’aveugle, le Grand In­qui­si­teur de­vient ain­si in­vo­lon­tai­re­ment co­mique. Par ailleurs, on ne peut s’em­pê­cher de trou­ver in­op­por­tune la ma­nière dont Ebo­li, pen­dant « O don fa­tale », se griffe le vi­sage jus­qu’au sang. À la tête de l’orchestra Fi­lar­mo­ni­ca « Ar­tu­ro Tos­ca­ni­ni » , Da­niel Oren di­rige comme on ne l’en croyait plus ca­pable, après cer­taines de ses pres­tat i o n s r é c e n t e s. L e phra­sé est scru­pu­leu­se­ment ar­ti­cu­lé, l’in­flux théâ­tral in­ci­sif, le sou­tien aux chan­teurs réel. Certes, l’éner­gie tourne par­fois au fra­cas, mais c’est pé­ché vé­niel en re­gard de la réus­site d’en­semble. Un seul chan­teur, au sein d’une dis­tri­bu­tion des plus cos­mo­po­lites, se hisse au ni­veau qu’exige un fes­ti­val dé­dié à Ver­di : Mi­chele Per­tu­si, en dé­buts dans le rôle de Fi­lip­po II. Vo­ca­le­ment, on ne sau­rait adres­ser le moindre re­proche à la basse ita­lienne, qui brosse par ailleurs le fas­ci­nant por­trait d’un mo­narque en proie au doute et à la souf­france – et, par­tant, ex­trê­me­ment hu­main. Don Car­lo ré­clame une tout autre épais­seur dans le timbre et une tout autre va­rié­té dans le phra­sé que celles of­fertes par Jo­sé Bros. Au cré­dit du té­nor es­pa­gnol, on por­te­ra seule­ment son ai­sance dans l’ai­gu, hé­las trop na­sal. Même re­marque pour Se­re­na Far­noc­chia, sous-di­men­sion­née par rap­port aux exi­gences d’eli­sa­bet­ta, tes­si­ture dont la so­pra­no ita­lienne vient di­gne­ment à bout – moyen­nant quelques ajus­te­ments opp­por­tuns –, sans pour au­tant mar­quer les mé­moires. La beau­té du re­gistre mé­dian du ba­ry­ton bul­gare Vla­di­mir Stoya­nov ne fait pas ou­blier son ai­gu dé­tim­bré et en ar­rière, l’in­ter­prète se

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