COMPTES REN­DUS En concert

OPERA MAGAZINE - - Comptes Rendus -

cée avant le dé­but du concert, a pe­sé sur le des­tin d’an­na Bo­le­na. S’éco­no­mi­sant au maxi­mum dans la pers­pec­tive de sa re­dou­table scène fi­nale, la so­pra­no tchèque pa­raît tel­le­ment en de­çà de ses pos­si­bi­li­tés que nous nous gar­de­rons bien de ju­ger sa prise de rôle sur cette soi­rée du 29 oc­tobre. En même temps, ce qu’elle réus­sit à ac­com­plir en pa­reilles cir­cons­tances force l’ad­mi­ra­tion, sur­tout pour une ar­tiste aus­si jeune (28 ans), dont les moyens de li­ri­co co­lo­ra­tu­ra semblent, a prio­ri, trop lé­gers pour An­na Bo­le­na. Quel timbre at­ta­chant, quelle maî­trise de la vo­ca­li­sa­tion, quel sens du clai­robs­cur ! On croit de bout en bout dans son por­trait de l’in­for­tu­née sou­ve­raine, et on at­tend avec im­pa­tience de la réen­tendre au mieux de sa forme. En 1997, la Gio­van­na de So­nia Ga­nas­si nous avait éblouis à l’opé­ra de Monte-car­lo. Dix­neuf ans ont pas­sé, mar­qués par des in­cur­sions dans des em­plois aus­si lourds qu’ebo­li et Am­ne­ris, sans que la mez­zo ita­lienne, qui fête son 50e an­ni­ver­saire en 2016, n’ait per­du ses re­mar­quables ca­pa­ci­tés d’al­lè­ge­ment de l’émis­sion. Celles qui lui per­mettent de res­ter cré­dible dans ce per­son­nage de très jeune femme, à la fois in­no­cente et pas­sion­née. La voix met sans doute plus de temps à s’échauf­fer qu’au­tre­fois mais, une fois lan­cée, dé­ploie une ar­ro­gance dans l’ai­gu et une vé­hé­mence dans l’ac­cent ab­so­lu­ment ir­ré­sis­tibles. De­puis son Al­fon­so de Lu­cre­zia Bor­gia à Liège, en 2009, nous sa­vons que Mir­co Pa­laz­zi est l’un des meilleurs ti­tu­laires ac­tuels des em­plois de bas­so can­tante de Do­ni­zet­ti. Il se surpasse en En­ri­co VIII, avec un timbre su­perbe et une émis­sion d’une au­to­ri­té ex­cep­tion­nelle. À cer­tains mo­ments, nous avons eu l’im­pres­sion d’en­tendre le Sa­muel Ra­mey des grandes an­nées ! Aux cô­tés du Sme­ton très convain­cant de Ma r i o n L e b è g u e, d u d i g n e Ro c h e f o r t d’an­toine Gar­cin et du per­cu­tant Her­vey de Carl Gha­za­ros­sian, Giu­seppe Gi­pa­li est l’unique maillon faible du pla­teau. À ses dé­buts, le té­nor al­ba­nais pos­sé­dait tous les atouts pour triom­pher dans les rôles écrits sur me­sure par Bel­li­ni et Do­ni­zet­ti à l’in­ten­tion du lé­gen­daire Gio. Bat­tis­ta Ru­bi­ni. Il a pré­fé­ré en­chaî­ner les Man­ri­co, Don Car­lo et autres Ric­car­do d’un bal­lo in ma­sche­ra, au risque d’al­té­rer la sou­plesse de l’émis­sion et la fa­ci­li­té de l’ai­gu. Contraint de cou­per tous les sur­ai­gus et or­ne­ments émaillant la tes­si­ture de Per­cy, il offre une image com­plè­te­ment tron­quée de l’amour de jeu­nesse d’an­na, en se ré­fu­giant trop sou­vent dans le hur­le­ment. Au p u p i t re, Ro b e r t o R i z z i Br i g n o l i s e confirme comme l’un des tout pre­miers chefs do­ni­zet­tiens de notre époque. Vi­brant à l’unis­son de cette mu­sique, il en sou­ligne les mul­tiples splen­deurs, à la tête d’un Or­chestre et d’un Choeur de l’opé­ra de Mar­seille (très bien pré­pa­ré par Em­ma­nuel Trenque), dont la dis­ci­pline et l’en­thou­siasme mé­ritent d’être sou­li­gnés.

dru­mu­lui de Fi­la­ret Bar­bu (1903-1984) – der­nier en­re­gis­tre­ment au­quel la so­pra­no ait par­ti­ci­pé avant de quit­ter la Rou­ma­nie. En­fin, Ma­non (« Res­tons ici... Voyons, Ma­non, plus de chi­mères ! »), em­preinte d’une pro­fonde nos­tal­gie, montre toujours cette classe qui ren­dait son in­car­na­tion inou­bliable. Loin s’en faut que son élève, la so­pra­no rou­maine Ra­mo­na Paun, se hisse à pa­reille in­ten­si­té dans son « Adieu, notre pe­tite table », très or­di­naire de ton et dans un fran­çais mé­diocre. Au de­meu­rant, sa pres­ta­tion laisse per­plexe : Le Ga­lop d’enes­co est in­com­pré­hen­sible, et le Feu de L’en­fant et les sor­ti­lèges la trouve as­sez pous­sive dans la vir­tuo­si­té. Sa com­pa­triote Si­mo­na Jid­vea­nu montre sû­re­té mu­si­cale et tech­nique – mal­gré un sur­ai­gu per­çant – dans les mé­lo­dies d’hen­ri Na­fi­lyan (né en 1956). Elle donne sur­tout sa pleine me­sure dans Une lettre per­due de Dan De­diu (né en 1967). La mez­zo rou­maine Mar­ti­nia­na An­to­nie, voix

Faut-il consi­dé­rer Mon­sieur Beau­caire comme une oeuvre de pre­mière im­por­tance ? Oui ; et tant pis pour les pis­se­froid qui pincent le nez en pré­tex­tant la va­cui­té de cette « opé­rette ro­man­tique » et se re­fusent le plai­sir de goû­ter une par­ti­tion élé­gante et raf­fi­née, sub­ti­le­ment or­ches­trée, et dont l’écri­ture vo­cale est aus­si brillante que sé­dui­sante. À condi­tion qu’elle soit va­lo­ri­sée par une in­ter­pré­ta­tion de haut vol. Car rien n’est plus pé­rilleux, pour un exé­cu­tant, qu’un ou­vrage ap­pa­rem­ment fa­cile, qui exige de sur­croît de réels ta­lents de co­mé­dien pour af­fron­ter les dia­logues par­lés. Cette pre­mière ten­ta­tive ré­cente d’ « opé­ra ra­dio­pho­nique » – n’ou­blions pas les ef­forts du dé­funt ser­vice ly­rique de L’ORTF –, pour la­quelle se sont unis l’opé­ra-co­mique, France Culture (Fic­tions), l’or­chestre Phil­har­mo­nique et le Choeur de Ra­dio France, a mis la barre très haut ; elle a eu rai­son. Fé­li­ci­tons Ber­trand Amiel, res­pon­sable des brui­tages, qui sait évo­quer une par­tie de cartes ou un duel pour le plus grand amu­se­ment de l’as­sis­tance. Sans doute Jean- Fran­çois La­pointe, à l’époque où il était un Pel­léas re­nom­mé sur toutes les grandes scènes, eût-il été en­core plus convain­cant en Beau­caire ; mais quelques rai­deurs vo­cales n’obli­tèrent en rien une in­car­na­tion très juste, ser­vie par l’ha­bi­le­té d’un ba­ry­ton au timbre toujours cha­leu­reux. La très grande voix de Jean Teit­gen est sans doute sur­di­men­sion­née pour le rôle de Win­ter­set, le « mé­chant » de l’his­toire ; mais mieux vaut faire en­vie que pi­tié. Quant à Franck Le­gué­ri­nel, il est comme toujours ir­ré­sis­tible, et sa drô­le­rie est d’au­tant plus ef­fi­cace qu’elle évite la charge. Un seul té­nor dans ce qua­tuor mas­cu­lin, Ju­lien Behr, au chant plein de charme et de san­té. Jo­die De­vos, la so­pra­no qui monte, confirme ce que l’on sa­vait : sa Lu­cy est dé­li­cieuse de fraî­cheur, de jeu­nesse, d’ai­sance. En tête de dis­tri­bu­tion, Anne-ca­the­rine Gillet, dont la La­dy Ma­ry lu­mi­neuse est un mo­dèle de mu­si- ca­li­té, de phra­sé, de charme. L’air « du ros­si­gnol », som­met du deuxième acte, est l’un de ces mo­ments rares qui trans­forment un simple concert en évé­ne­ment. Suf­fi­sam­ment dy­na­mique pour évi­ter la miè­vre­rie, mais sa­chant faire place à la dé­li­ca­tesse, la di­rec­tion de Sé­bas­tien Rou­land, à la tête de l’or­chestre Phil­har­mo­nique de Ra­dio France, donne un coup de jeune à ces trois actes qui mé­ritent am­ple­ment de sor­tir de leur pur­ga­toire. Est-ce un re­tour en grâce pour Mes­sa­ger ? L’ave­nir le di­ra ; mais qu’il re­trouve en­fin la place qui lui est due est notre voeu le plus cher.

Un chef et deux so­listes fran­çais pour le Re­quiem de Ver­di, à Paris : rien que pour l’affiche de ce concert co­pro­duit avec Ra­dio France, nous te­nions à al­ler au Théâtre des Champs-ély­sées, le 20 oc­tobre. Le ré­sul­tat, hé­las, n’a pas été à la hau­teur de nos at­tentes. Tout avait bien dé­bu­té, pour tant : un Or­chestre Na­tio­nal de France exem­plaire de co­hé­sion et de nuances dans le Re­quiem ae­ter­nam ini­tial ; un Jé­ré­mie Rho­rer à la fois ins­pi­ré et par­fai­te­ment maître des ef­fec­tifs en pré­sence, à com­men­cer par le Choeur de Ra­dio France, pré­pa­ré par Al­ber­to Ma­laz­zi ; et un qua­tuor de so­listes équi­li­bré dans les en­vo­lées du Ky­rie. Et puis, au fil de la Se­quen­za, les choses se sont peu à peu dé­li­tées. Timbre cha­leu­reux et chant bien conduit, Ali­sa Ko­lo­so­va est en­core un peu courte de pro­jec­tion pour la par­tie de mez­zo­so­pra­no, créée par Ma­ria Wald­mann, la pre­mière Am­ne­ris de la Sca­la, en 1872. Du moins sort-elle in­demne de l’en­chaî­ne­ment Quid sum mi­ser, Rex tre­men­dae, Re­cor­dare, qui laisse Van­ni­na San­to­ni lit­té­ra­le­ment à bout de res­sources. Comment cette jeune ar­tiste, aux moyens si pro­met­teurs et à la per­son­na­li­té si at­ta­chante, a-t-elle pu prendre un tel risque ? So­pra­no ly­rique par es­sence, elle s’est com­plè­te­ment four­voyée dans une tes­si­ture de grand li­ri­co spin­to, taillée sur me­sure pour l’ex­cep­tion­nelle Te­re­sa Stolz, pre­mière Ai­da mi­la­naise, re­nom­mée pour la puis­sance de ses ai­gus, tant dans la nuance for­tis­si­mo que pia­nis­si­mo. Dans une salle de 1 000 places, avec un or­chestre et un choeur en ef­fec­tif ré­duit, peu­têtre Van­ni­na San­to­ni se­rait-elle sor­tie vic­to­rieuse de l’épreuve. Au TCE, avec un chef dé­chaî­nant les forces im­po­santes mises à sa dis­po­si­tion, elle s’est très vite épui­sée, tra­his­sant des dé­fauts d’in­to­na­tion et des dé­ca­lages avec ses par­te­naires dif­fi­ci­le­ment ac­cep­tables dans un contexte aus­si pres­ti­gieux. L’in­ge­mis­co de Jean-fran­çois Bor­ras, ab­so­lu­ment idéal pour la par­tie de té­nor so­lo, est heu­reu­se­ment ve­nu com­pen­ser notre ma­laise – quelle beau­té de timbre, quel contrôle de l’émis­sion, quelle ca­pa­ci­té à di­mi­nuer le vo­lume sans ja­mais dé­tim­brer ! –, tout en per­met­tant à la so­pra­no de souf­fler un peu. Comme on le sait de­puis l’in­té­grale gra­vée pour Dec­ca, sous la ba­guette de Va­le­ry Ger­giev, aux cô­tés de Re­née Fle­ming, Ol­ga Bo­ro­di­na et An­drea Bo­cel­li, Il­de­bran­do D’ar­can­ge­lo n’est pas un seul ins­tant la grande basse, au grave so­nore et as­su­ré, exi­gée par Ver­di. C’est, en re­vanche, un très beau ba­ry­ton-basse, ce qui lui per­met de faire illu­sion dans les pas­sages les plus ai­gus. Après avoir ré­cu­pé­ré suf­fi­sam­ment de forces pour fran­chir l’obs­tacle du La­cry­mo­sa, avec no­tam­ment de très jo­lis pia­nis­si­mi, Van­ni­na San­to­ni s’est de nou­veau dé­faite dans les meur­trières des­centes dans le grave de l’of­fer­to­rio (« Quam olim Abra­hae »), in­tro­duit par un unis­son de vio­lon­celles pour le moins désor­don­né. Sem­blant avoir aban­don­né ses heu­reuses dis­po­si­tions ini­tiales, l’or­chestre Na­tio­nal de France, de toute ma­nière, al­terne dé­sor­mais mo­ments mi­ra­cu­leux et ab­sences. À l’ins­tar du Choeur de Ra­dio France, en panne de co­hé­sion dans la fugue du Sanc­tus. Le Li­be­ra me, en­fin, confirme nos pires craintes. Plein de bonnes in­ten­tions, mais pas toujours sui­vi par ses troupes, Jé­ré­mie Rho­rer en ra­joute dans les dé­ci­bels, es­pé­rant sans doute faire ou­blier les dé­faillances d’une so­pra­no de plus en plus en dé­tresse, que son contre-ut fi­nal, émis au prix de gros ef­forts mais au­dible, achève de mettre à ge­noux. Étrange soi­rée, dé­ci­dé­ment. Et, pour Van­ni­na San­to­ni, un cruel rap­pel à l’ordre, dont elle doit im­pé­ra­ti­ve­ment ti­rer les consé­quences, sous peine d’hy­po­thé­quer son ave­nir.

ti­men­tal (Pro­ser­pine, mou­rante, pré­sente aux fian­cés ses meilleurs voeux de bon­heur). Ce li­vret offre néan­moins de réelles pos­si­bi­li­tés à Saint-saëns. Cha­cun des quatre actes de son « drame ly­rique » est for­te­ment ca­rac­té­ri­sé, et le per­son­nage cen­tral est in­té­res­sant. L’ou­vrage n’a pour­tant pas eu de chance. L’opé­ra-co­mique brû­la deux mois après la créa­tion, en 1887. Par­ti­tion et li­vret furent en­suite mo­di­fiés en vue de re­prises en pro­vince puis, en 1899, à la nou­velle Salle Fa­vart (c’est cette ver­sion qui est don­née ici), mais Pro­ser­pine re­tour­na vite aux En­fers, bien que le com­po­si­teur y tînt beau­coup. La par­ti­tion est par­fois qua­li­fiée de « wag­né­rienne », ce qui est un peu abu­sif sauf si l’on dé­signe ain­si un lan­gage har­mo­nique as­sez « avan­cé » et chro­ma­tique, un dis­cours conti­nu lais­sant peu de place aux airs, en dé­pit de quelques beaux en­sembles, et un flux or­ches­tral très nour­ri. La mu­sique est avant tout re­mar­quable par sa va­rié­té de ton, qui ne com­pro­met ce­pen­dant pas son uni­té. Vé­ro­nique Gens as­sume sans pro­blème la tes­si­ture de « fal­con » du rôle-titre. La ri­chesse de son mé­dium, la puis­sance et l’éner­gie qu’elle dé­ploie, la dé­si­gnent par­fai­te­ment à un tel emploi. Ajou­tons qu’à son ha­bi­tude, la so­pra­no fran­çaise donne de son hé­roïne une in­ter­pré­ta­tion riche et nuan­cée, dé­pour­vue des ex­cès réa­listes que pour­rait sup­po­ser cette amante trop pas­sion­née, face à la­quelle les autres per­son­nages pâ­lissent. Ma­rie-ade­line Hen­ry, ce­pen­dant, par­vient à faire exis­ter la sym­pa­thique An­gio­la, avec une éton­nante pré­sence, de sorte que sa confron­ta­tion avec Pro­ser­pine ac­quiert un sai­sis­sant re­lief dra­ma­tique. Sa­ba­ti­no pèse peu face à la cour­ti­sane, mais Fré­dé­ric An­toun lui offre une vraie consis­tance par un style par­ti­cu­liè­re­ment élé­gant, un timbre cha­leu­reux culmi­nant en un ai­gu rayon­nant, toutes qua­li­tés qui le rendent in­dis­pen­sable dans le ré­per­toire fran­çais de la fin du XIXE siècle. Ren­zo, le frère d’an­gio­la, est su­per­be­ment in­car­né par Jean Teit­gen, qui donne un re­lief gran­diose à un per­son­nage pour­tant se­con­daire. Les autres rôles sont te­nus par des so­listes qui ont cha­cun une at­ta­chante per­son­na­li­té, comme le dro­la­tique Squa­roc­ca d’an­drew Fos­ter-williams. En­fin, no­tons-le bien fort, tous pro­noncent très bien. Comme pour Cinq- Mars de Gou­nod, Ulf Schir­mer est aux com­mandes. Il di­rige l’ex­cellent Münch­ner Rund­fun­kor­ches­ter avec flui­di­té, contri­buant à l’ex­cep­tion­nelle réus­site de cette en­thou­sias­mante en­tre­prise, conduite par le Pa­laz­zet­to Bru Zane-centre de mu­sique ro­man­tique fran­çaise. « Je per­siste à trou­ver Pro­ser­pine ex­cel­lente (...) L’ave­nir me don­ne­ra rai­son », écri­vait SaintSaëns. Le pu­blic du Prinz­re­gen­ten­thea­ter de Mu­nich et de l’opé­ra Royal de Ver­sailles au­ra tar­di­ve­ment confir­mé son ju­ge­ment.

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