El Niño, le re­tour

OPERA MAGAZINE - - Guide -

es ou­vrages ly­riques de John Adams (né en 1947) sont-ils des opé­ras ou des ora­to­rios ? Le 11 dé­cembre four­ni­ra l’oc­ca­sion de re­lan­cer le dé­bat avec la ve­nue du com­po­si­teur amé­ri­cain à la Phil­har­mo­nie de Paris, qui di­rige El Niño (1999-2000), en ver­sion de concert, à la tête du Lon­don Symphony Orchestra. El Niño, qui est une « na­ti­vi­té », fut com­man­dé et créé par le Théâtre du Châ­te­let pour le pas­sage du siècle et ne cache pas ses af­fi­ni­tés avec Le Mes­sie de Haen­del – dans sa thé­ma­tique et aus­si dans cer­tains de ses pas­sages mu­si­caux. Cette ré­fé­rence à l’ora­to­rio de la Na­ti­vi­té par ex­cel­lence rap­pelle que Haen­del lui aus­si pro­dui­sit tan­tôt des ora­to­rios, tan­tôt des opé­ras dont le seul élé­ment qui per­mette de les la­bel­li­ser, en de­hors du choix de la langue ver­na­cu­laire dans les ou­vrages sa­crés, est la pré­sence ou pas de par­ties cho­rales. Car les ora­to­rios pou­vaient être re­pré­sen­tés, et ce n’est donc pas, comme chez Adams, ce fait qui les op­pose : The Gos­pel Ac­cor­ding to the Other Ma­ry (2012), un « Ora­to­rio-pas­sion en deux actes », a été conçu pour la scène, même si Pe­ter Sel­lars, au­teur du li­vret comme pour de nom­breuses autres oeuvres scé­niques d’adams, en avait ima­gi­né une ver­sion dans une mise en es­pace mi­ni­male, pour sa créa­tion fran­çaise à la Salle Pleyel, en mars 2013. El Niño avait été créé avec un dis­po­si­tif scé­nique simple mais la re­pré­sen­ta­tion était ac­com­pa­gnée d’un film, réa­li­sé par Sel­lars, des­ti­né à pro­duire un contre­point vi­suel au pro­pos mu­si­cal. Cer­tains s’étaient plaints alors de la dif­fi­cul­té de suivre à la fois ce qui se pas­sait sur l’écran et sur scène, tout en gar­dant un oeil sur les sur­titres. D’autres avaient mo­qué la poé­sie par­fois abs­traite ou sen­ti­men­tale (mais à des­sein) du film ; pour ma part, j’avais trou­vé ces images bou­le­ver­santes. Mais elles ne sont pas consub­stan­tielles à l’ou­vrage et il se­ra in­té­res­sant de consta­ter, à la Phil­har­mo­nie, si elles manquent ou non au pro­pos. Le dé­bat ora­to­rio/opé­ra avait été lan­cé dès la créa­tion, à la Mon­naie de Bruxelles, en mars 1991, du deuxième opé­ra de John Adams, The Death of Klin­ghof­fer (1990-1991) : le re­la­tif sta­tisme de l’ac­tion, qui of­frait de longues plages ré­flexives, no­tam­ment dans les très beaux choeurs qui pré­cèdent et par­courent l’ou­vrage, le trai­te­ment du per­son­nage sa­cri­fié de Leon Klin­ghof­fer en fi­gure cryp­to-chris­tique, la ré­fé­rence ex­pli­cite aux Pas­sions de Bach, avaient ali­men­té l’ar­gu­men­taire de ceux qui n’y en­ten­daient pas un « vrai » opé­ra. Mais à ce compte-là, le der­nier acte de Nixon in Chi­na (1985-1987), qui pro­pul­sa la cé­lé­bri­té de John Adams après sa créa­tion au Hous­ton Grand Opera, en oc­tobre 1987, em­preint de longues scènes ré­flexives, pour­rait aus­si con­tri­buer à mettre en ques­tion sa na­ture dra­ma­tique. Pour ma part, je ne me suis ja­mais vrai­ment pré­oc­cu­pé de ce dé­bat et je ne fais au­cune dif­fé­rence entre Nixon, Klin­ghof­fer et le beau conte in­dien qu’est A Flo­we­ring Tree (2006), com­man­dé par la Ville de Vienne pour le 250e an­ni­ver­saire de la nais­sance de Mo­zart. Il est li­bel­lé « opé­ra », lui aus­si, mais sa re­pré­sen­ta­tion pose tel­le­ment de pro­blèmes de « réa­lisme » – comme Daph­né, Ku­mud­ha, la jeune fille du conte, se trans­forme en arbre – qu’une ver­sion de concert peut trou­ver son meilleur sa­lut dans l’ima­gi­naire du spec­ta­teur. En re­vanche, ce qui m’a po­sé pro­blème, de­puis la créa­tion de l’opé­ra Doc­tor Ato­mic ( 20042005), c’est de ne pas re­trou­ver l’ex­tra­or­di­naire qua­li­té mu­si­cale et dra­ma­tique des pièces qui l’avaient pré­cé­dé – y com­pris la co­mé­die mu­si­cale, presque « pop », qu’est le « Song­play » I Was Loo­king at the Cei­ling and Then I Saw the Sky ( 1995). J’avais été d’ailleurs le seul, à ma connais­sance, à pu­blier un ar­ticle as­sez sé­vère au len­de­main de la pre­mière de Doc­tor Ato­mic à San Fran­cis­co, re­gret­tant l’en­va­his­sant fa­tras du pro­pos et l’ab­sence de vé­ri­table cli­max, en dé­pit de pages qui étaient pour­tant du meilleur Adams. La chose m’avait été d’au­tant plus dif­fi­cile à for­mu­ler que j’étais l’au­teur du premier livre consa­cré au com­po­si­teur amé­ri­cain, pa­ru l’an­née pré­cé­dente chez Actes Sud et qu’il m’avait lui-même sug­gé­ré... J’ai re­vu Doc­tor Ato­mic à Am­ster­dam, à nou­veau dans la mise en scène de Pe­ter Sel­lars, puis au Me­tro­po­li­tan Opera de New York, dans une pro­duc­tion si­gnée Pen­ny Wool­cock, qui avait réa­li­sé en 2003 une su­perbe trans­po­si­tion ci­né­ma­to­gra­phique de The Death of Klin­ghof­fer : rien n’y fit, je ne par­ve­nais dé­ci­dé­ment pas à ai­mer Doc­tor Ato­mic. En 2013, The Gos­pel Ac­cor­ding to the Other Ma­ry, en­ten­du à Paris, Salle Pleyel, ne m’a pas non plus ému, me don­nant l’im­pres­sion de choses dé­jà en­ten­dues dans les ou­vrages ly­riques pré­cé­dents. Ce­la m’a beau­coup at­tris­té, car je conti­nue de te­nir John Adams pour un très grand com­po­si­teur. Il ne reste donc qu’à es­pé­rer que son pro­chain opé­ra se hausse au ni­veau de ses deux pre­miers, d’el Niño et de The Flo­we­ring Tree. Il s’agi­ra d’une nou­velle mou­ture de La fan­ciul­la del West – ou presque : l’ac­tion de ces Girls of the Gol­den West, dont la créa­tion est pré­vue en no­vembre 2017, à San Fran­cis­co, se tien­dra « dans les camps mi­niers des mon­tagnes de la Sier­ra, pen­dant la ruée vers l’or ca­li­for­nienne au dé­but des an­nées 1850 », est-il in­di­qué sur le site in­ter­net ear­box.com du com­po­si­teur. Le li­vret, à nou­veau « com­pi­lé », comme ce­lui de Doc­tor Ato­mic, par Pe­ter Sel­lars, se fon­de­ra « sur des té­moi­gnages de pre­mière main de Mark Twain, des ar­ticles de presse, des lettres, des jour­naux in­times, des pa­roles de chan­sons ori­gi­nales de l’époque de la ruée vers l’or, ain­si que sur des dis­cours et des slo­gans po­li­tiques ». On ju­ge­ra ce nou­vel opé­ra en temps utile. Pour l’heure, je ne peux qu’en­joindre ceux qui ne connaî­traient pas El Niño à al­ler le dé­cou­vrir en concert – ou à en re­gar­der la cap­ta­tion du Châ­te­let, dis­po­nible sur DVD –, car cette « na­ti­vi­té » de­meure une oeuvre forte, poé­tique, in­ven­tive, qui s’achève sur l’une des plus belles es­pé­rances qui soient, por­tée par une mu­sique de rêve.

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