Phi­lippe JAROUSSKY

“pour­quoi vou­loir nous ré­duire à la musique des­ti­née aux cas­trats ?”

OPERA MAGAZINE - - LA UNE -

n ap­pre­nant la dis­pa­ri­tion de Ni­co­lai Ged­da, sur­ve­nue le 8 jan­vier der­nier, mais an­non­cée seule­ment un mois plus tard par sa fa­mille, un sou­ve­nir d’en­fance m’est aus­si­tôt re­ve­nu en mé­moire. Je me suis re­vu, dans la mai­son de mes grands-pa­rents, en train d’écou­ter en boucle le fa­meux « Oh ! oh ! oh ! oh ! qu’il était beau » du Pos­tillon de Lon­ju­meau, qui ou­vrait le ré­ci­tal in­ti­tu­lé Ged­da à Pa­ris, gra­vé en 1961, sous la ba­guette du re­gret­té Georges Prêtre. On peut trou­ver cette musique fa­cile et/ou tri­viale. Moi, j’adore cet air, à 56 ans comme à 5 ! Sur­tout chan­té de cette ma­nière, avec une classe et un pa­nache in­éga­lés, une net­te­té et un na­tu­rel dans la dic­tion sus­cep­tibles de lais­ser croire à n’im­porte quel au­di­teur que Ni­co­lai Ged­da était fran­çais, et une ai­sance dans le sur­ai­gu lit­té­ra­le­ment phé­no­mé­nale. Si vous n’avez ja­mais en­ten­du l’étour­dis­sant – au sens pre­mier du terme – contre-ré du té­nor sué­dois, imi­tant la trompe du pos­tillon, pré­ci­pi­tez-vous sur l’un des disques dans les­quels EMI l’a ré­édi­té ! Nul, de­puis, n’a fait aus­si bien, pas plus que dans Ben­ve­nu­to Cel­li­ni, Mi­gnon et Le Roi d’ys, qui fi­gu­raient en bonne place dans ce ré­ci­tal, au­then­tique miracle de l’his­toire du disque et, très cer­tai­ne­ment, le plus réus­si par­mi tous ceux que Ni­co­lai Ged­da a en­re­gis­trés pour EMI. Tout ce que j’ai écou­té en­suite dans l’opé­ra fran­çais, ou presque, m’a en­thou­sias­mé : Les Pê­cheurs de perles, Ma­non, Faust, Mi­reille, La Dam­na­tion de Faust, Lak­mé... sans ou­blier ses Troyens, son Pro­phète et ses Hu­gue­nots ra­dio­pho­niques, titres ré­pu­tés in­chan­tables et dont il se joue avec une ai­sance rayon­nante. Mes seules ré­serves concernent les deux in­té­grales de Car­men, avec Vic­to­ria de los An­geles et Ma­ria Cal­las, où je conti­nue à le trou­ver trop con­trô­lé dans ses ex­plo­sions de fu­reur aux actes III et IV (l’ar­tiste re­con­nais­sait lui-même qu’il n’était pas un grand ac­teur et ce­la s’en­tend dans Don Jo­sé, même au disque), et les gra­vures tar­dives, où la voix ne suit plus tout à fait ( Thaïs, Louise, Fra Dia­vo­lo, Ci­bou­lette, Cen­drillon...). Glo­ba­le­ment, il me semble que c’est dans ce ré­per­toire fran­çais que ré­side le plus ex­cep­tion­nel de l’art de Ni­co­lai Ged­da. L’opé­ra russe le trou­vait éga­le­ment à son meilleur (l’air de Lens­ki, gra­vé dans l’un de ses pre­miers ré­ci­tals, en 1953, sous la ba­guette d’al­ceo Gal­lie­ra, de­meure un som­met ab­so­lu de sim­pli­ci­té et d’émo­tion), tout comme l’opé­ra-co­mique al­le­mand et l’opé­rette vien­noise. J’avoue qu’après l’air du Pos­tillon de Lon­ju­meau, la fin du deuxième acte de Das Land des Lä­chelns, dans l’in­té­grale de 1953 avec Eli­sa­beth Sch­warz­kopf, reste l’un de mes « tubes » fa­vo­ris. Ce phra­sé ca­res­sant, ce désespoir sub­ti­le­ment mas­qué, sont exac­te­ment ceux du prince SouC­hong, contraint par son édu­ca­tion à tou­jours sou­rire, même quand il souffre. Et que dire de l’ir­ré­sis­tible contre-ré bé­mol conclu­sif, si­non qu’il dé­montre à quel point le té­nor sué­dois veillait à ce que ses ex­ploits tech­niques n’aient ja­mais rien de gra­tuit, mais collent au plus près à la si­tua­tion psy­cho­lo­gique des per­son­nages ? Reste l’opé­ra ita­lien, que Ni­co­lai Ged­da a énor­mé­ment chan­té à la scène, et dans le­quel il m’a très sou­vent lais­sé de marbre. Ques­tion de timbre, trop peu so­laire pour em­por­ter l’adhé­sion en Ne­mo­ri­no, Al­fre­do, Duc de Man­toue ou Pin­ker­ton ? D’en­ga­ge­ment dra­ma­tique ? Dans L’eli­sir d’amore, comme dans La tra­via­ta, Ri­go­let­to ou Ma­da­ma But­ter­fly, je reste sur ma faim. Dic­tion et style sont par­faits, peut-être trop, au risque de re­lé­guer la flamme au se­cond plan. Que re­te­nir en­core de Ni­co­lai Ged­da ? L’uni­ver­sa­li­té de ses dons, bien sûr, peu de chan­teurs d’opé­ra, si­non au­cun, ayant dé­mon­tré pa­reille ca­pa­ci­té à abor­der avec suc­cès une telle di­ver­si­té de genres (opé­ra, ora­to­rio, lied, mé­lo­die...), de langues (en plus du fran­çais, du russe, de l’al­le­mand et de l’ita­lien, il faut ajou­ter l’an­glais, par exemple lors de la pre­mière mon­diale de Va­nes­sa de Sa­muel Bar­ber, en 1958) et de styles (de Haen­del à Chos­ta­ko­vitch, de Mo­zart à Ra­vel, de Ros­si­ni à Pfitz­ner). Avant même de dis­pa­raître, Ni­co­lai Ged­da était éga­le­ment en­tré dans l’his­toire pour l’im­men­si­té et la va­rié­té de sa dis­co­gra­phie, sans équi­valent chez les té­nors, et seule­ment com­pa­rable à celle de Die­trich Fi­scher-dies­kau. Pour en prendre la me­sure, je vous donne ren­dez-vous dans notre pro­chain nu­mé­ro, dans le­quel nous consa­cre­rons un grand dos­sier au té­nor sué­dois. Je compte y pu­blier la liste com­plète de ses in­té­grales ly­riques – et je fré­mis d’avance de­vant l’am­pleur de la tâche ! Un « grand » nous a quit­tés. Un de plus. À chaque fois, c’est un pan de l’his­toire de l’opé­ra qui s’en va. Une car­rière comme celle de Ni­co­lai Ged­da n’est plus en­vi­sa­geable au­jourd’hui, ni à la scène, ni au disque. Tout va dé­sor­mais plus vite, on ne construit plus sur la du­rée et le « temps long » fait peur. Ce n’est pas une rai­son pour se com­plaire dans la nos­tal­gie, car pré­sent et fu­tur sont riches de ta­lents et de pro­messes. Sim­ple­ment, on ne peut plus voir les choses comme en 1952, quand Her­bert von Ka­ra­jan et Wal­ter Legge dé­cou­vrirent un jeune té­nor sué­dois de 27 ans, pro­mis à un étin­ce­lant ave­nir.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.