Car­me­nau Fes­ti­val d’aix-en-pro­vence

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Absent de la ma­ni­fes­ta­tion de­puis 1957, le chef-d’oeuvre de Bi­zet va y ef­fec­tuer un re­tour re­mar­qué, l’été pro­chain. D’abord, par le choix de Sté­pha­nie d’ous­trac pour in­ter­pré­ter Car­men, la mez­zo s’af­fir­mant, chaque an­née da­van­tage, comme l’une des plus émi­nentes tra­gé­diennes ly­riques de notre époque. Elle connaît l’hé­roïne pour l’avoir in­car­née plu­sieurs fois de­puis sa prise de rôle (Lille, 2010), et il est cer­tain qu’à Aix, elle en ap­pro­fon­di­ra en­core cer­tains as­pects. En­suite, par la dé­ci­sion de confier la ba­guette à Pa­blo Heras-ca­sa­do, chef tou­jours in­té­res­sant même si l’on n’est pas sys­té­ma­ti­que­ment d’ac­cord avec ses op­tions, et la mise en scène à Dmi­tri Tcher­nia­kov. Le tru­blion russe va-t-il nous ra­con­ter une autre his­toire, comme il l’avait fait pour Don Gio­van­ni, au Théâtre de l’ar­che­vê­ché ? Le risque existe, mi­no­ré par le fait qu’il y a tou­jours quelque chose de cap­ti­vant à grap­piller dans son tra­vail, y com­pris quand il fait com­plè­te­ment fausse route. Le reste de la dis­tri­bu­tion est al­lé­chant, avec une fine équipe de chan­teurs fran­co­phones dans les rôles dits se­con­daires, et pour­tant si es­sen­tiels dans Car­men : Elsa Drei­sig (Mi­caë­la), Ga­brielle Phi­li­po­net (Fras­qui­ta), Vir­gi­nie Ver­rez (Mer­cé­dès), Ch­ris­tian Hel­mer (Zu­ni­ga), Pierre Doyen (Mo­ra­lès), Guillaume An­drieux ( Le Dan­caïre), Mathias Vi­dal (Le Re­men­da­do).

« L’homme est un gouffre » dé­clare Woy­zeck, créa­ture gé­né­rée en 1836 par le ré­vo­lu­tion­naire Georg Büch­ner et dont Al­ban Berg va faire l’an­ti-hé­ros de son opé­ra. Cette sen­tence qua­si phi­lo­so­phique est em­prun­tée à la pre­mière pièce du poète, dis­pa­ru à l’âge de 23 ans, Dan­tons Tod ( La Mort de Dan­ton). On peut s’éton­ner de la ré­en­tendre dans la bouche du mi­sé­rable sol­dat, dont l’es­prit ma­lade peine à tra­duire en mots l’avi­lis­se­ment de son être. Le pauvre fu­si­lier, sou­mis à l’hu­mi­lia­tion de ses su­pé­rieurs comme à la cruau­té d’une so­cié­té qui le mor­ti­fie, ne trouve à ex­pri­mer sa dou­leur que dans le cri ani­mal ou les bal­bu­tie­ments de l’en­fant. An­goisse, ré­volte, dé­lire s’exa­cerbent au fil des quinze scènes qui ja­lonnent son che­min de croix, han­té par la triple né­vrose du ra­soir ou­vert, du cou­teau et de la tache de sang. La ja­lou­sie ta­rau­dante le conduit à tuer la pé­che­resse Marie, avant de se noyer dans l’étang si­nistre et d’ac­cé­der au rang de mythe tra­gique de la condi­tion hu­maine. Com­po­sant l’ou­vrage qui pas­se­ra pour être l’ul­time abou­tis­se­ment de la forme opé­ra­tique tra­di­tion­nelle, le mu­si­cien doit re­le­ver la ga­geure consis­tant à faire sourdre des méandres de la dé­cla­ma­tion, sou­mise aux struc­tures pu­re­ment mu­si­cales, un dis­cours os­cil­lant entre mé­lo­die par­lée, me­su­rée ou non, ario­so po­pu­laire ou savant, et dé­cla­ma­tion ryth­mée. De ce que l’on qua­li­fie­ra de Sprech­ge­sang (chant par­lé), le pauvre Woz­zeck dé­cline les mul­tiples ava­tars. L’im­plo­ra­tion, d’abord, de « Wir arme Leut’ » en­vers le Ca­pi­taine sar­cas­tique. L’hal­lu­ci­na­tion de la tête cou­pée, en­suite, avec « Siehst du den lich­ten Streif ». Pro­cé­dés ex­pres­sifs qui contrastent avec les in­flux mé­lo­diques de l’acte II, ins­pi­rés par cette Marie belle comme le pé­ché. Celle-ci évo­quant pour la pre­mière fois le cou­teau fa­ti­dique, le dé­lire de son amant l’as­so­cie au sou­ve­nir des vio­lons du bal. L’acte III, ponc­tué de la note si tra­gi­que­ment ré­pé­tée, n’offre en­suite à l’as­sas­sin, grom­me­lant bien­tôt d’une voix blanche à la re­cherche de l’arme ac­cu­sa­trice, que le rec­to to­no d’un so­li­loque ac­com­pa­gnant sa marche ti­tu­bante et son en­se­ve­lis­se­ment dans une mare de sang. À la créa­tion ber­li­noise de 1925, il re­vint au ba­ry­ton-basse Leo Schüt­zen­dorf de por­ter toute la mi­sère du monde. Par­mi nos contem­po­rains, on pour­ra pré­fé­rer à l’in­tel­lec­tua­lisme d’un Die­trich Fi­scher-dies­kau la chair meur­trie et la pré­sence bou­le­ver­sante d’un Wal­ter Ber­ry, voire la noir­ceur d’ebe­rhard Waech­ter. Franz Grund­he­ber les sur­classe en ce qu’il conci­lie hu­ma­ni­té, dic­tion et ma­gné­tisme.

Sté­pha­nie d’ous­trac. Dmi­tri Tcher­nia­kov.

Franz Grund­he­ber.

L’éden-théâtre de La Cio­tat.

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