VAUTRIN, HÉ­ROS d’opé­ra au PA­LAIS GAR­NIER

Le 16 mars, le com­po­si­teur ita­lien pro­pose son nou­vel opus ly­rique, com­mande de l’opé­ra Na­tio­nal de Pa­ris. Le li­vret de Trompe-la-mort, en langue fran­çaise, se concentre sur l’un des per­son­nages les plus em­blé­ma­tiques de l’uni­vers d’ho­no­ré de Bal­zac.

OPERA MAGAZINE - - RENCONTRES -

J’ai été l’as­sis­tant de Lu­cia­no Be­rio à l’oc­ca­sion de la créa­tion, en mars 1982, de son opé­ra La ve­ra sto­ria, à la Sca­la de Mi­lan. Cette ex­pé­rience a été une ini­tia­tion au monde ly­rique, qui a orien­té mon tra­vail. Toute si­tua­tion dra­ma­tique contient un po­ten­tiel no­va­teur pour trans­for­mer la ma­tière so­nore en si­gni­fi­ca­tion. Ce pou­voir de créer du sens est par­ti­cu­liè­re­ment à l’oeuvre dans le théâtre ly­rique, où il trouve sa fonc­tion dans le rap­port aux autres, au pu­blic. La dé­marche ar­ti­sa­nale du com­po­si­teur per­met d’at­teindre la vé­ri­té d’un lan­gage puis­sant, pour ra­con­ter une his­toire ap­pro­fon­die du monde, en s’adres­sant à l’es­prit, au-de­là de la jouis­sance pu­re­ment sen­so­rielle du son. Lorsque Stéphane Liss­ner m’a com­man­dé un opé­ra dont l’in­trigue se­rait em­prun­tée à la lit­té­ra­ture fran­çaise, Vautrin, sur­nom­mé « Trompe-la-mort » par ses amis du bagne, s’est im­po­sé. De son vrai nom Jacques Col­lin, mais éga­le­ment connu sous d’autres pseu­do­nymes, comme Car­los Her­re­ra ou William Bar­ker, il est la fi­gure la plus puis­sante de La Co­mé­die hu­maine. Bal­zac, en té­moin lu­cide, pré­sente un mi­roir de la so­cié­té de son temps, en crise d’in­di­vi­dua­lisme ; il est à la fois his­to­rien et cri­tique d’un monde en marche, où règnent le désar­roi des es­prits et le désordre des moeurs. Sans Dieu, sans roi, cette époque en dé­com­po­si­tion, après les affres de la Ré­vo­lu­tion et les tour­ments de la Ter­reur, a per­du ses repères et ses va­leurs. Les am­bi­tions s’af­frontent, les in­di­vi­dus dé­te­nant le pou­voir de l’ar­gent font la loi, sans au­cun scru­pule, ni pi­tié. Dans cette lutte sans mer­ci, triomphe le cy­nique Vautrin : un an­cien for­çat éva­dé, un cri­mi­nel, un re­belle, qui es­père dé­truire l’équi­libre so­cial par sa connais­sance des mé­ca­nismes sou­ter­rains ré­gis­sant le monde. Il avance mas­qué, ani­mé d’une éner­gie sans pa­reille et d’un in­ex­tin­guible dé­sir de re­vanche. Il s’éprend du beau et faible Lu­cien de Ru­bem­pré, sauve du sui­cide cet am­bi­tieux in­dé­cis, à qui le lie un pacte faus­tien de sou­mis­sion. Puis il le ma­ni­pule, le cor­rompt, pour ser­vir ses des­seins ma­chia­vé­liques, pour as­sou­vir sa soif de vivre par pro­cu­ra­tion et de réus­sir. Il l’en­traîne alors dans l’abîme in­fer­nal des in­trigues pa­ri­siennes, qui le pous­se­ra à se don­ner la mort. Au­tour de ces hé­ros gra­vitent des per­son­nages tou­chants, des fi­nan­ciers re­tors, des aris­to­crates in­tri­gants, ver­sa­tiles, ar­ri­vistes...

votre opé­ra ? la trame de

Se­lon ma propre vi­sion dra­ma­tur­gique, j’ai gar­dé ce qui conve­nait à mon écri­ture mu­si­cale, tout en conser­vant le fil nar­ra­tif du ré­cit. L’opé­ra s’ouvre sur le pacte faus­tien conclu entre Her­re­ra/ Vautrin et Lu­cien de Ru­bem­pré. Puis ce thème es­sen­tiel re­vient comme un rap­pel fa­ti­dique, s’or­ga­ni­sant en deux par­ties, dé­rou­lées sur quatre ni­veaux, du pa­raître à l’être pro­fond. Le qua­trième ni­veau est ce­lui qui dé­voile, en­fouis dans les sous-sols, les rouages se­crets de la ma­chi­ne­rie hu­maine et so­ciale, où tout se joue. J’ai conser­vé la langue de Bal­zac, trans­fi­gu­rant la force du texte par des cor­res­pon­dances mu­si­cales. Chaque per­son­nage est ca­rac­té­ri­sé par un timbre de voix (ba­ry­ton-basse pour Vautrin, té­nor pour Lu­cien de Ru­bem­pré et Eu­gène de Ras­ti­gnac...), un grand or­chestre aux cou­leurs ex­pres­sives, tout d’élan ryth­mique et de ten­sion dra­ma­tique,

Sans rien né­gli­ger de sa car­rière per­son­nelle – il est, de­puis 2015, chef prin­ci­pal du Palm Beach Ope­ra, ain­si que conseiller ar­tis­tique et chef ti­tuaire du « Shan­ghai Ba­roque Fes­ti­val » –, David Stern se consacre de tout son coeur à Ope­ra Fuo­co, à la fois for­ma­tion jouant sur ins­tru­ments an­ciens et ate­lier ly­rique. « John Eliot Gar­di­ner, dont j’ai été l’as­sis­tant, m’avait conseillé de fon­der mon propre or­chestre. Je me suis dé­ci­dé en 2003. Pour­quoi des ins­tru­ments d’époque ? Je pense qu’ils ré­pondent mieux aux in­ten­tions des chan­teurs et que leur ap­proche de l’ar­ti­cu­la­tion mu­si­cale est plus sen­sible. L’ate­lier ly­rique, de son cô­té, est de­ve­nu stable en 2006, au mo­ment où nous avons mon­té La fin­ta giar­di­nie­ra. Au­jourd’hui, ses membres, re­cru­tés sur au­di­tion, res­tent avec nous trois ans – cette sai­son, nous avons eu 240 can­di­dats pour 10 places ! Pas­sé ce dé­lai, ils sont sup­po­sés dis­po­ser des ou­tils leur per­met­tant de trou­ver des en­ga­ge­ments ailleurs, ce qui ne les em­pêche pas de conti­nuer à tra­vailler avec nous. »

Cet ate­lier ré­pon­dait à un be­soin, ce­lui, en France, d’une struc­ture des­ti­née à ai­der les jeunes chan­teurs ter­mi­nant leurs études et n’ayant pas eu d’ex­pé­rience de la scène. « Contrai­re­ment à ce qui se passe aux États-unis ou en An­gle­terre, il n’existe pas, en France, de sys­tème com­pa­rable à ce­lui des pe­tites com­pa­gnies ly­riques ou des pro­grammes de per­fec­tion­ne­ment des­ti­nés à ceux qui entrent dans le mé­tier. Or, ces jeunes ont be­soin d’un sui­vi ; ils ne savent pas tou­jours dans quelle di­rec­tion al­ler et doivent être pro­té­gés. Chez nous, ils par­ti­cipent aux pro­duc­tions, mais ont éga­le­ment la pos­si­bi­li­té de don­ner des concerts, de suivre des mas­ter classes – nous en avons or­ga­ni­sé, ré­cem­ment, au­tour de Mas­se­net, avec Laurent Naou­ri. » Pour David Stern, il est tou­jours émou­vant de consta­ter que ses pou­lains suivent leur che­min. Chan­tal San­tonJef­fe­ry a fait par­tie de la pre­mière pro­mo­tion. À sa sor­tie du Conser­va­toire, Van­ni­na San­to­ni n’avait pas de ré­per­toire ; la sai­son pro­chaine, elle se­ra Vio­let­ta dans La tra­via­ta à Pa­ris ! « Van­ni­na était notre Osi­ra dans Za­nai­da de Jo­hann Ch­ris­tian Bach, en 2012. En­suite, elle a te­nu des rôles im­por­tants, comme Adi­na dans L’eli­sir d’amore, et a par­ti­ci­pé à la créa­tion des Pi­geons d’ar­gile de Phi­lippe Hu­rel. Par­mi les sta­giaires de nos der­nières pro­mo­tions, je place beau­coup d’es­poirs dans la mez­zo Lea De­sandre, la so­pra­no Na­ta­lie Pe­rez, le té­nor Mar­tin Can­de­la... »

Le ré­per­toire d’ope­ra Fuo­co va du ba­roque à la créa­tion contem­po­raine. « Nous avons as­su­ré, en 2014, la pre- mière mon­diale de Co­si fan­ciul­li de Ni­co­las Ba­cri, sur un li­vret d’éric-em­ma­nuel Sch­mitt. Za­nai­da a connu un beau suc­cès et a fait l’ob­jet d’un en­re­gis­tre­ment, chez Zig- Zag Ter­ri­toires. Nous sommes ac­tuel­le­ment en ré­si­dence à Bou­logne-billan­court, où nous tra­vaillons, avec la Maî­trise des Hauts-de-seine, à un pro­jet Jo­hann Se­bas­tian Bach, "Bach +", qui s’étend sur quatre ans. La fin de la pre­mière étape pren­dra la forme d’un concert par­ti­ci­pa­tif, à la Phil­har­mo­nie de Pa­ris, en juin 2017. Nous sommes éga­le­ment pré­sents à la Salle Ra­vel de Le­val­loisPer­ret, où nous nous consa­crons da­van­tage à l’opé­ra. Par ailleurs, nous sommes en train d’en­re­gis­trer, pour le la­bel Apar­té, un disque au­tour de la grande sce­na "Be­re­nice, che fai ? " de Haydn, avec plu­sieurs autres com­po­si­teurs au pro­gramme : Mo z a r t , J. C. Bach, Maz­zo­ni, Hasse et Mariana Mar­ti­nez (1744-1812), fille d’un riche di­plo­mate na­po­li­tain, qui te­nait, à Vienne, un sa­lon fré­quen­té, entre autres, par Mo­zart et Haydn. Chan­tal San­ton-jef­fe­ry, Na­ta­lie Pe­rez et Lea De­sandre sont les in­ter­prètes. Quand je songe aux ou­vrages que je sou­hai­te­rais abor­der, je com­mence par me dire : "Ai-je les chan­teurs pour les mon­ter ? "Nous es­pé­rons, dans le fu­tur, as­so­cier Der Schau­spiel­di­rek­tor de Mo­zart à Pri­ma la mu­si­ca, poi le pa­role de Sa­lie­ri, et j’es­père bien qu’un jour, nous pour­rons pro­po­ser Die Zau­ber­flöte !»

Pour Am­broi­sine Bré, il s’agit d’une pre­mière in­ter­view. No­vice dans l’art de se ra­con­ter, la jeune femme dé­roule son par­cours comme on construi­rait un cur­ri­cu­lum vi­tae, dans une chro­no­lo­gie fac­tuelle al­lant à l’es­sen­tiel. C’est pour­tant l’émo­tion qui a nour­ri la pas­sion de la mez­zo-so­pra­no. Grâce à une grand-mère qui ai­mait beau­coup le chant, elle dé­couvre Ma­ria Cal­las, qu’elle écoute en boucle, re­pro­dui­sant les en­vo­lées ly­riques de la di­va alors qu’elle n’est en­core qu’une fillette. Sa mère l’en­tend et per­çoit im­mé­dia­te­ment un po­ten­tiel. Elle se­ra là à toutes les étapes de la for­ma­tion de sa fille. « J’ai une re­la­tion très fu­sion­nelle avec elle, sou­ligne Am­broi­sine. C’est elle qui m’a don­né confiance et qui m’a gui­dée à chaque étape de mon par­cours. »

La pe­tite fille entre donc dans une maî­trise, en classe de sixième, et fait sa sco­la­ri­té en ho­raires amé­na­gés jus­qu’à la ter­mi­nale. Après avoir dé­cro­ché son bac, elle pour­suit le chant en cours par­ti­cu­liers, puis quitte sa Bre­tagne na­tale pour re­joindre Pa­ris. Elle y in­tègre le CRR, au sein du DSJCP (Dé­par­te­ment Su­pé­rieur des Jeunes Chan­teurs Pro­fes­sion­nels), où elle tra­vaille no­tam­ment avec Lau­rence Equil­bey. Pour Am­broi­sine Bré, qui a sur­tout abor­dé jusque-là le ré­per­toire sa­cré, il s’agit d’une pre­mière for­ma­tion opé­ra­tique, grâce à la­quelle elle ap­prend le jeu scé­nique. Elle reste pen­dant quatre ans dans les murs de la rue de Ma­drid, avant de ten­ter le concours d’en­trée au CNSMD de Pa­ris, où elle est ad­mise en 2013, dans la classe d’yves So­tin.

Pa­ral­lè­le­ment à ses études, Am­broi­sine Bré se pro­duit ré­gu­liè­re­ment sur scène et par­ti­cipe à de nom­breux pro­jets avec l’or­chestre et le Choeur PSL ( Pa­ris Sciences et Lettres), que di­rige Jo­han Far­jot. Cette col­la­bo­ra­tion as­si­due lui per­met « d’avoir plu­sieurs cordes à [son] arc » et d’être confron­tée à une grande va­rié­té de ré­per­toires, al­lant du Re­quiem de Fau­ré à la créa­tion d’un opé­ra de Ka­rol Bef­fa, en pas­sant par des in­cur­sions dans le jazz, no­tam­ment avec le saxo­pho­niste Ra­phaël Im­bert. Lau­réate de la Fon­da­tion Royau­mont, elle bé­né­fi­cie des mas­ter classes de grands maîtres du lied, tels Die­trich Hen­schel ou Ch­ris­toph Pré­gar­dien, genre in­ti­miste qu’elle ap­pro­fon­dit en­core, en 2016, pen­dant dix jours, chez Michel Plas­son, où elle tra­vaille, entre autres, la mé­lo­die fran­çaise avec So­phie Koch et Jo­sé van Dam.

Le vrai coup d’en­voi de sa car­rière a lieu en 2015, après l’ob­ten­tion de sa li­cence au CNSMDP. D’abord sé­lec­tion­née pour la « Ré­si­dence Mo­zart » de l’aca­dé­mie d’aix- en- Pro­vence, elle est en­suite choi­sie pour in­ter­pré­ter Che­ru­bi­no dans une pro­duc­tion co­fi­nan­cée par quatre Scènes Na­tio­nales, réunies au sein de la co[opé­ra]tive (Com­piègne, Dun­kerque, Quim­per et Be­san­çon), don­née vingt-cinq fois en trois mois, sous la di­rec­tion d’alexis Kos­sen­ko. Cette par­ti­ci­pa­tion in­ter­rompt son cur­sus au CNSMDP qu’elle re­prend, cette an­née, en mas­ter. « Il s’agit main­te­nant d’une étape d’ap­pro­fon­dis­se­ment de la tech­nique et du jeu », qu’elle mène avec le sou­tien de Su­san Ma­noff, Oli­vier Re­boul et Alain Buet.

Ce tra­vail porte ses fruits : Am­broi­sine Bré, après avoir dé­cro­ché trois ré­com­penses au Concours In­ter­na­tio­nal de Mar­mande, en 2014, puis le Prix d’ex­cel­lence au Concours de L’UPMCF, en 2016, a rem­por­té quatre prix, le 20 jan­vier der­nier, au Concours « Les Mo­zart de l’opé­ra », après s’être me­su­rée, sur la scène du Théâtre des Champs-ély­sées, à des concur­rents ve­nus du monde en­tier ( voir en page 77

« J’aime par­ti­ci­per à des concours, car ils me per­mettent de ren­con­trer du monde, de ro­der des oeuvres en condi­tion de stress, mais aus­si de me faire connaître, de prendre confiance en moi, et de vé­ri­fier si je suis vrai­ment prête pour cer­tains em­plois. » Lors­qu’on l’in­ter­roge sur ses en­vies, Am­broi­sine Bré parle d’ex­pé­riences hu­maines plus que de rôles. Cer­tains, pour­tant, ont sa fa­veur. Che­ru­bi­no, bien sûr, qui l’a « trans­por­tée », mais aus­si l’en­fant ( L’ E n f a n t e t les sor­ti­lèges), La­zu­li ( L’étoile), Ro­si­na ( Il bar­biere di Si­vi­glia) et Oc­ta­vian ( Der Ro­sen­ka­va­lier).

Ces rôles sont ceux de son âge, de ces 28 ans qui portent à la lé­gè­re­té et à la fraî­cheur. Mais, pour plus tard, elle parle de per­son­nages qui la touchent et aux­quels elle sou­hai­te­rait « ap­por­ter sa patte » : Char­lotte ( Wer­ther), Car­men et Mar­gue­rite ( La Dam­na­tion de Faust). Cette pas­sion­née de théâtre évoque éga­le­ment son en­vie de tra­vailler avec des met­teurs en scène is­sus de cette dis­ci­pline plu­tôt que de l’opé­ra, ci­tant no­tam­ment Guillaume Gal­lienne et Michel Fau. En at­ten­dant de réa­li­ser ses rêves, Am­broi­sine Bré, ré­cem­ment dé­si­gnée « Ré­vé­la­tion Clas­sique » de l’ada­mi pour l’an­née 2017, pour­suit son che­min et af­fiche un em­ploi du temps bien rem­pli pour les pro­chains mois : un opé­ra de chambre ( Van­da de Lionel Gi­noux), à Fon­te­vraud, en mai ; Al­ceste de Lul­ly, à Beaune, en juillet, avec Ch­ris­tophe Rous­set... La jeune mez­zo ne s’em­bar­rasse pas d’éti­quette. Elle vogue d’un ré­per­toire à l’autre avec un plai­sir égal et ins­talle dou­ce­ment sa jo­lie pré­sence dans le pay­sage ly­rique fran­çais.

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