Un chef-d’oeuvre al­la fran­cese

OPERA MAGAZINE - - ÉVÉNEMENT -

Le re­tour de Jé­ru­sa­lem est l’oc­ca­sion de li­bé­rer cette oeuvre mal connue de la gangue d’a prio­ri et de cli­chés qui, trop sou­vent, l’en­toure en­core. En voi­ci un ré­su­mé. Pa­ris, 1847 : pres­sé par le temps, Ver­di, oc­cu­pé à ho­no­rer sa maî­tresse Giu­sep­pi­na Strep­po­ni, re­ti­rée de la scène, au­rait sur­mon­té ses griefs contre la ca­pi­tale fran­çaise et son pre­mier théâtre ly­rique, pour bri­co­ler à la hâte une oeuvre nou­velle à par­tir de ses Lom­bar­di al­la pri­ma cro­cia­ta de 1843. Afin de com­plaire au pu­blic louis-phi­lip­pard, il au­rait re­mo­de­lé sa par­ti­tion en cé­dant à la mode du « grand opé­ra », avec sa pompe, ses ors, son spec­ta­cu­laire et, last but not least, son bal­let. De fait, le com­po­si­teur en­tre­tient avec notre Opé­ra (alors Aca­dé­mie Royale de Musique) des rap­ports qua­si amou­reux, avec ce que ce­la com­porte d’at­ti­rance, de ja­lou­sie voire, à l’oc­ca­sion, de dé­pit. Pa­ris n’est-elle pas en­core, en ces an­nées, une ville phare dis­po­sant de la plus grande ins­ti­tu­tion ly­rique eu­ro­péenne ? Ver­di n’y vien­dra-t-il pas une tren­taine de fois, seul ou avec la Strep­po­ni, la plu­part du temps à l’oc­ca­sion d’une re­prise de l’un de ses opé­ras, as­sis­tant alors aux ré­pé­ti­tions, fré­quen­tant les théâtres, en homme culti­vé au fait des oeuvres de Hu­go et Du­mas no­tam­ment ? Certes, il dé­nigre les pro­duc­tions lo­cales de Na­buc­co, Er­na­ni ou I due Fos­ca­ri, dé­non­çant tri­pa­touillage des par­ti­tions, lon­gueur et mé­dio­cri­té des ré­pé­ti­tions, mais la « Grande Bou­tique » le fas­cine au­tant qu’elle l’exas­père.

ar­rière-pen­sées po­li­ti­co-re­li­gieuses. La créa­tion, quatre ans plus tard, sur la scène de la très royale Aca­dé­mie de Musique, d’une oeuvre cé­lé­brant ce pas­sé his­to­rique est donc sin­gu­liè­re­ment op­por­tune, si­non op­por­tu­niste. Faut-il at­tri­buer à un simple concours de cir­cons­tances le fait que Jé­ru­sa­lem naisse un mois après que la red­di­tion de l’émir Abd el-ka­der de­vant les troupes co­lo­niales a fait tom­ber l’al­gé­rie sous la do­mi­na­tion de la France ?

Le li­vret puise dans l’his­toire des croisades de Jo­se­phF­ran­çois Mi­chaud, sept vo­lumes pa­rus entre 1812 et 1822, pé­riode de re­vi­vis­cence d’un Moyen Âge re­peint aux cou­leurs ro­man­tiques, dont la vogue per­sis­tante du « grand opé­ra » sous la mo­nar­chie de Juillet pro­longe à sa ma­nière la lé­gende. Al­phonse Royer, qui avait dé­jà, avec Gus­tave Vaëz, si­gné le li­vret de La Fa­vo­rite de Do­ni­zet­ti (1840), a ef­fec­tué plu­sieurs voyages en Orient et, par ailleurs, fré­quen­té le cé­nacle ro­man­tique de Vic­tor Hu­go, fervent ad­mi­ra­teur du Moyen Âge. Ces deux émules d’eu­gène Scribe sont à la tâche, de juillet à no­vembre 1847. Du li­vret in­co­hé­rent de Te­mis­tocle So­le­ra pour I Lom­bar­di, res­ser­ré et sim­pli­fié, ils conservent le cadre des croisades, en sub­sti­tuant aux chré­tiens mi­la­nais une troupe de nobles du pays d’oc. Afin de pi­men­ter le su­jet, on y ins­tille cu­rieu­se­ment un par­fum d’in­ceste, avec l’amour du si­nistre Ro­ger (ex-pa­ga­no) pour Hélène, sa nièce. Au plan de la dra­ma­tur­gie, et dans l’es­prit de la nou­velle donne opé­ra­tique dont Ver­di sait gé­nia­le­ment cap­ter les pro­cé­dés, tant scé­niques que mu­si­caux, prio­ri­té est don­née à la dé­cla­ma­tion, aux ré­ci­ta­tifs élo­quents et à la forme ario­so, ain­si qu’à l’om­ni­pré­sence des choeurs au sein d’en­sembles spec­ta­cu­laires. Au len­de­main de la créa­tion, les temps forts de Jé­ru­sa­lem sont re­cen­sés par Le Mé­nes­trel, émi­nent hebdomadaire mu­si­cal. Le très avi­sé Théo­phile Gau­tier vante, pour sa part, dans ses chro­niques, la qua­li­té des dé­cors orien­taux, « leurs mi­na­rets (...) d’ivoire et leurs cou­poles qui s’ar­ron­dissent comme des seins pleins de lait », avant de s’at­tar­der sur la par­ti­tion, énon­çant des ju­ge­ments que nous pou­vons au­jourd’hui en­core par­ta­ger. Le le­ver du so­leil au dé­but de l’opé­ra, après qu’hélène a énon­cé sa prière pour la sau­ve­garde de son cher Gas­ton (le « Salve Ma­ria ! » de Gi­sel­da d’i Lom­bar­di), té­moigne bien, ain­si qu’il l’écrit, de la grande ha­bi­le­té d’or­ches­tra­tion du com­po­si­teur. Ajou­tons qu’en amont de cette scène, Meyer­beer s’est in­vi­té avec ce cor d’har­mo­nie our­lant seul la ligne vo­cale du bref duo « Adieu, je pars, Hélène », à la ma­nière de la viole d’amour contre­poin­tant le « Plus blanche que la blanche her­mine » de Raoul dans Les Hu­gue­nots (1836). Ou en­core que les choeurs de guer­riers, et leur ryth­mique is­sue d’i mas­na­die­ri du même Ver­di (juillet 1847), an­ti­cipent de vingt ans une autre scène de tu­multe de la grande ma­tu­ri­té ver­dienne, celle de Du deuxième acte, on s’ac­corde à sou­li­gner le brillant de la ca­ba­lette d’hélène, « Quelle ivresse ! », sous-ti­trée « po­lo­naise » et, dans les faits, re­prise de la cé­lèbre ca­ba­lette « de la vi­sion », hier ins­crite dans l’acte IV d’i Lom­bar­di, et dé­tour­née de son dra­ma­tisme ini­tial – em­prunt à lui seul ré­vé­la­teur de la pé­ren­ni­té du style ita­lien dans cet opé­ra à la fran­çaise. Le goût pa­ri­sien pour les airs de vir­tuo­si­té ar­dente et fleu­rie s’ac­com­mo­dait d’ailleurs si bien de cette ita­lia­ni­té que la cri­tique en sou­li­gna la verve ir­ré­sis­tible. Quant au fa­meux choeur « O Si­gnore, dal tet­to na­tio », de­ve­nu « Ô mon Dieu, ta pa­role est donc vaine », il bé­né­fi­cie cette fois d’une in­tro­duc­tion so­len­nelle dont la mo­der­ni­té ré­side dans le choix des ins­tru­ments à vent conçus à l’époque par Adolphe Sax, les­quels, ma­riés au cor­net à pis­tons, autre

Le der­nier acte joue la carte de la so­len­ni­té, avec le choeur de la pro­ces­sion, ve­nu du même moule de 1843, et en­ri­chi par l’éta­ge­ment de ses trois par­ties de so­pra­nos et de ses chro­ma­tismes. Alors que Gas­ton est es­cor­té de­puis sa tente vers le lé­gat cen­sé lui don­ner l’ab­so­lu­tion, Ver­di fait ré­en­tendre le thème du Pré­lude, re­fer­mant ain­si le piège du des­tin sur son hé­ros sa­cri­fi­ciel. L’évo­ca­tion, de­vant Hélène, de la jus­tice di­vine et du par­don de l’in­no­cent, est bro­dée d’ar­pèges cé­lestes de la flûte, ici pré­fé­rée au vio­lon so­lo pour in­tro­duire le ma­gni­fique trio « Dieu nous sé­pare, Hélène » qui, plus en­core que son mo­dèle ita­lien ( « Qual vo­lut­tà tras­cor­rere »), offre, en sa par­tie mé­diane, un ins­tant de grande beau­té vo­cale et ex­pres­sive. Le der­nier ta­bleau, suc­cé­dant à la ba­taille pour la dé­li­vrance de Jé­ru­sa­lem, voit la re­con­nais­sance de l’in­no-

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