Une his­toire par le disque

OPERA MAGAZINE - - ÉVÉNEMENT -

Notre par­cours s’ouvre en 1963 par une ma­nière de miracle vo­cal, propre à re­do­rer le bla­son d’un opé­ra trop long­temps mi­no­ré, voire to­ta­le­ment ou­blié. De Ge­ru­sa­lemme en Jé­ru­sa­lem, de ver­sions plus ou moins tron­quées en in­té­grales, sur le vif ou de stu­dio, la quête d’une lec­ture vrai­ment convain­cante s’avère des plus in­cer­taines, tant les édi­tions sont peu nom­breuses et les en­jeux com­plexes. Les étapes es­sen­tielles en sont les sui­vantes.

GENCER/ARAGALL 1

On re­cher­che­ra cette cap­ta­tion de la re­vi­vis­cence vé­ni­tienne de l’ou­vrage, en 1963, en langue ita­lienne et en­ta­chée de cou­pures, mais dé­fen­due par une Ley­la Gencer de haut vol, trans­cen­dant par la force de l’in­car­na­tion son néo-bel­can­tisme do­ni­zet­tien. Vi­brante, sans ex­pres­sion­nisme, pro­je­tant d’im­pa­rables ai­gus, ho­mo­gène sur toute sa tes­si­ture, celle-ci prête aux émois et à la pié­té de son Hélène/ Ele­na d’im­pal­pables smor­zan­di, cou­lés dans une ligne aris­to­cra­tique. La vo­ca­li­sa­tion à pleine voix ré­con­ci­lie école ro­man­tique et « grand opé­ra ». Ain­si de la ca­ba­lette ti­rée du fu­rieux « No, Dio nol vuole » de Gi­sel­da dans I Lom­bar­di (acte II), ici re­por­tée au cli­max du III, sous la forme im­pré­ca­toire « No, no, la vos­tra fu­ria ». Gencer lui confère une force admirable, concen­trée dans une émis­sion certes di for­za mais au sens bel­can­tiste du mot. Gia­nan­drea Ga­vaz­ze­ni tient les rênes d’un or­chestre moyen, le jeune et in­ex­pert Gia­co­mo Aragall of­frant à la di­va une ar­dente ré­plique. Le charme du té­nor es­pa­gnol com­pense ce que ses élans peuvent avoir d’un peu bri­dés, d’au­tant que le timbre achève de sé­duire. La vi­ri­li­té de Gian Gia­co­mo Guel­fi, ba­ry­ton ac­com­mo­dé à la tes­si­ture de basse qu’ap­pelle Ro­ger, res­sor­tit, par son vé­risme, à une es­thé­tique dé­ca­lée. Le Comte d’emi­lio Sal­vol­di est di­li­gent mais peu mar­quant. Cette re­pré­sen­ta­tion du 24 sep­tembre 1963, à la Fe­nice de Ve­nise, consti­tue un ja­lon ma­jeur du re­tour en grâce de l’opé­ra, en dé­pit des aléas du live, par-des­sus tout grâce à la per­for­mance de Gencer.

GENCER/ARAGALL 2

En juin 1964, on re­trouve les mêmes in lo­co, Gian Gia­co­mo Guel­fi ayant cé­dé la place à la basse Bruno Ma­ran­go­ni, éga­le­ment ar­ro­gant, aux li­mites de la rus­tau­de­rie. Fâ­cheuses cou­pures, en­core, idiome trans­al­pin, son ar­ti­sa­nal. Reste Ley­la Gencer, in­com­pa­rable en ces an­nées, au double plan de la tech­nique et de l’in­tel­li­gence du dire. Une sorte de dou­blon, utile si l’on échoue à se pro­cu­rer le do­cu­ment de 1963 – hy­po­thèse aléa­toire, car il est en­core moins ré­pan­du que le pré­cé­dent.

GENCER/ARAGALL 3

Et­tore Gra­cis, maes­tro de la Fe­nice en tour­née à Mu­nich, en mai 1965, dé­fend à son tour cette pro­duc­tion de Ge­ru­sa­lemme, avec la même pro­ta­go­niste. L’or­chestre est à la peine, Ley­la Gencer un rien moins as­su­rée dans sa prière au dé­but du I, cap­tée de loin comme ses par­te­naires, su­prême en­suite, éclip­sant par avance toutes les Ele­na ou Hélène à ve­nir. Re­na­to Bru­son en Comte, Rug­ge­ro Rai­mon­di en Ro­ger, consti­tuent des atouts ma­jeurs. La mor­bi­dez­za pré­gnante de ce der­nier, basse courte aux so­no­ri­tés de vio­lon­celle ar­chet à la corde, comme la ri­gueur du ba­ry­ton ins­truit du le­ga­to bel­li­nien et de l’ar­deur do­ni­zet­tienne, l’em­portent sur l’étroi­tesse de voix et de style de Gia­co­mo Aragall. À no­ter la pré­sence, en Ray­mond, du jeune Ve­ria­no Lu­chet­ti, fu­tur ti­tu­laire de Gas­ton, no­tam­ment à l’opé­ra de Pa­ris, en 1984, au cô­té de Ce­ci­lia Gas­dia. Cette cap­ta­tion sur le vif est sans doute la plus fa­cile à se pro­cu­rer au­jourd’hui et se­rait glo­ba­le­ment un ja­lon ma­jeur de notre dis­co­gra­phie, n’étaient les fai­blesses de l’or­chestre.

RICCIARELLI/CARRERAS

Quand le docte Gia­nan­drea Ga­vaz­ze­ni rouvre la par­ti­tion pour le concert du 12 dé­cembre 1975, à la RAI de Tu­rin, c’est la ver­sion ori­gi­nale pa­ri­sienne qu’il s’ap­prête à ho­no­rer. Sans le concours d’un seul chan­teur fran­çais ! Ka­tia Ricciarelli, aguer­rie à la vo­ca­lise ver­dienne pre­mière ma­nière, ne dé­mé­rite pas, sans réus­sir à trou­ver les ap­puis et la fran­chise d’émis­sion que re­quiert Hélène. Sa com­pli­ci­té avec le Gas­ton ju­vé­nile de Jo­sé Carreras cor­rige heu­reu­se­ment une cer­taine apa­thie de la phrase. Un Gas­ton au de­meu­rant plus spon­ta­né que per­ti­nent, mais de timbre ra­dieux, qui do­mine sans com­plexe phi­lo­lo­gique la dis­tri­bu­tion. Sieg­mund Nim­sgern, alors im­pé­tueux et juste, prend pos­ses­sion du rôle de Ro­ger au­quel il prête une réelle au­to­ri­té, du dire comme de l’émis­sion. Quelques cou­pures (dont celle, fâ­cheuse, de l’air de l’ar­dente fian­cée, « Quelle ivresse ! ») sont, au to­tal, moins frus­trantes que l’ab­sence d’au­then­ti­ci­té lin­guis­tique et sty­lis­tique de ce qui sonne trop sou­vent comme une simple mou­ture d’i Lom­bar­di, sans l’éclat de l’ori­gi­nal ita­lien.

MESCHERIAKOVA/GIORDANI

Pre­mier en­re­gis­tre­ment en stu­dio de la ver­sion ab­so­lu­ment in­té­grale de la Jé­ru­sa­lem fran­çaise, bal­let in­clus (vingt mi­nutes), bé­né­fi­ciant de la di­rec­tion os­ten­si­ble­ment dra­ma­tique d’un Fa­bio Lui­si mor­dant, à la tête d’un or­chestre struc­tu­ré. Une ver­sion ma­jeure ? L’es­thé­tique du « grand opé­ra », as­su­mée dans sa di­men­sion mu­si­cale, cho­rale et dra­ma­tique, de plus exa­cer­bée par une prise de son flat­teuse, trouve dans les élé­ments mas­cu­lins du pla­teau d’élo­quents dé­fen­seurs. Mar­cel­lo Giordani joue ain­si du mé­tal de son timbre, sans grand sou­ci de clair-obs­cur, avec une fran­chise certes uni­di­men­sion­nelle, mais qui est bien celle dé­vo­lue à Gas­ton. Et si son « Je veux en­core en­tendre ta voix », bien né­go­cié, laisse l’au­di­teur(trice) sur sa faim, par manque de fran­ci­té dans la pro­so­die, la conso­la­tion consis­te­ra à ré­écou­ter la gra­vure an­tho­lo­gique de Cé­sar Vez­za­ni (Ma­li­bran Mu­sic) ou celle, plus ré­cente, de Ro­ber­to Ala­gna (DG). Ro­ber­to Scan­diuz­zi offre au torve Ro­ger une meilleure ca­rac­té­ri­sa­tion vo­cale, faite d’am­pleur et de per­ti­nence du dis­cours, entre cruau­té et re­mords tar­dif, le­quel lui ins­pire une scène fi­nale de toute beau­té. Phi­lippe Rouillon in­carne un Comte fier de son rang et de sa dic­tion idio­ma­tique, comme de son in­ci­si­vi­té. Autre ar­tiste fran­co­phone, la dé­li­cieuse Hélène Le Corre sait émou­voir en Isaure, sui­vante d’hélène. La­quelle Hélène échoit, hé­las, à la Russe Ma­ri­na Mescheriakova, une Mi­mi, une im­pro­bable Gio­van­na d’ar­co, contre la­quelle la cri­tique n’a pas eu de mots as­sez durs. La voix, as­sez lu­mi­neuse, n’est pas en cause, mais l’im­pré­pa­ra­tion tech­nique et l’in­in­tel­li­gence du texte (mas­sa­cré) lui ôtent toute cré­di­bi­li­té. La ca­ba­lette de l’acte II (« Quelle ivresse ! »), ré­duite à de ri­sibles co­cottes, cu­mule ces tra­vers. On en­rage à l’idée que la seule in­té­grale au­dio de Jé­ru­sa­lem achoppe sur une er­reur de dis­tri­bu­tion,

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