AP­PREN­TIS­SAGE SUR LE TAS IN ME­MO­RIAM

OPERA MAGAZINE - - EN COULISSE -

Son mé­tier de chef ly­rique, il l’ap­prend sur le tas, en pro­vince – le meilleur moyen de se consti­tuer un ré­per­toire. À Mar­seille, dès 1946 (il y dé­bute dans Sam­son et Da­li­la, qui de­vien­dra l’un de ses opé­ras fé­tiches), à Lille, à Tou­louse. Rude école que celle-ci, mais ô com­bien pré­cieuse. « Ap­par­te­nir à un théâtre, c’était à la fois avoir des res­pon­sa­bi­li­tés et un pou­voir, y com­pris ce­lui de par­tir ; c’était sur­tout ap­prendre un ré­per­toire à fond, et pas seule­ment quelques oeuvres. À Mar­seille, il m’a fal­lu, une fin de se­maine, di­ri­ger quatre ou­vrages, Si­gurd, Die Walküre, Car­men et Tos­ca, qu’on jouait alors avec Les Noces de Jean­nette, parce que l’on trou­vait que c’était trop court pour oc­cu­per une soi­rée en­tière ! C’est au théâtre qu’on ap­prend vrai­ment son mé­tier, tous les chefs le savent, alors que main­te­nant on se contente de concerts. » (1) En 1956, on le re­trouve à l’opé­ra-co­mique. Il y as­sure la pre­mière in lo­co de Ca­pric­cio de Ri­chard Strauss, en 1957, dans la tra­duc­tion fran­çaise de Gus­tave Sa­ma­zeuilh, avec la Com­tesse Ma­de­leine de Jeanne Se­ga­la, puis dans la ver­sion ori­gi­nale al­le­mande, en 1962, avec Eli­sa­beth Sch­warz­kopf. Sur­tout, il y crée La Voix hu­maine de son cher Pou­lenc et Jean Coc­teau, qu’il porte au triomphe en 1959, l’an­née où le Pa­lais Gar­nier lui ouvre ses portes avec Faust. En 1970, il est nom­mé di­rec­teur mu­si­cal de l’opé­ra de Pa­ris, poste dont il dé­mis­sionne quelques mois plus tard. Il est vrai que ce spor­tif au phy­sique de play-boy, qui aime au­tant les avions, les ba­teaux et les voi­tures de courses que son col­lègue Her­bert von Ka­ra­jan, jo­vial et sou­riant dans la vie, n’en a pas moins un ca­rac­tère bien trem­pé et que les mu­si­ciens d’or­chestre ne sont pas tou­jours do­ciles !

À l’opé­ra, il di­rige la re­prise de Mé­dée, mon­tée pour Ri­ta Gorr, et cô­toie les plus grandes stars de l’heure : Ga­li­na Vich­nevs­kaïa dans Ai­da, Bir­git Nils­son dans Tu­ran­dot, Ni­co­lai Ghiau­rov dans Don Qui­chotte, Ma­ria Cal­las dans Tos­ca et Nor­ma. Après une brouille de plu­sieurs an­nées, on l’y re­trouve, en 1983, pour la nou­velle pro­duc­tion de Moïse et Pha­raon de Ros­si­ni, qui inau­gure le man­dat d’ad­mi­nis­tra­teur gé­né­ral de Mas­si­mo Bo­gian­cki­no. Suivent des Wer­ther, Mac­beth, Don Car­los... En 1989, le soir du ga­la don­né pour l’ou­ver­ture de l’opé­ra Bas­tille, c’est lui qui monte au pu­pitre de­vant un par­terre de chefs d’état. Pa­ris est une chose, le monde en est une autre. Au Me­tro­po­li­tan Ope­ra de New York, on l’in­vite pour Der Ring des Ni­be­lun­gen – à cette époque, à Pa­ris, on confiait la plu­part du temps Wa­gner à des chefs étran­gers. Une longue his­toire d’amour le lie à la Sca­la de Mi­lan et à l’ita­lie. Et puis, il y a Vienne, bien sûr, où, re­mar­qué par Ka­ra­jan, il dé­bute dans Ca­pric­cio (à peine deux heures de ré­pé­ti­tions dans une toute pe­tite salle, pour af­fron­ter un ou­vrage gé­né­ra­le­ment dis­tri­bué à Karl Böhm !), Vienne où est son « coeur mu­si­cal ».

Que se­rait la car­rière d’un chef d’or­chestre, dans la se­conde moi­tié du XXE siècle, sans le disque ? La dis­co­gra­phie de Georges Prêtre est consé­quente. Era­to vient de pu­blier un cof­fret de dix-sept CD re­grou­pant ses en­re­gis­tre­ments sym­pho­niques, et sa pré­sence était in­dis­pen­sable dans les vingt CD de l’in­té­grale Pou­lenc – y fi­gure, bien en­ten­du, La Voix hu­maine, su­bli­mée par sa créa­trice, De­nise Du­val. On ne sau­rait ou­blier La tra­via­ta ma­gni­fiée par le duo Mont­ser­rat Ca­bal­lé/car­lo Ber­gon­zi, la ro­ma­nesque Lu­cia di Lam­mer­moor « star­ring » An­na Mof­fo, l’at­ta­chante Louise réunis­sant Ilea­na Co­tru­bas à Pla­ci­do Do­min­go, le gran­diose Sam­son et Da­li­la por­té par Ri­ta Gorr, Jon Vi­ckers et Er­nest Blanc, ni Les Troyens et La Dam­na­tion de Faust cap­tés à la RAI. Au som­met, fi­gurent les gra­vures dont Ma­ria Cal­las est la reine : Car­men, Tos­ca, un tar­dif duo d’ai­da avec

Née à Tou­louse, le 16 oc­tobre 1918, la so­pra­no fran­çaise s’est éteinte à Pa­ris, le 5 jan­vier 2017. Au terme de so­lides études mu­si­cales, Geo­ri Boué dé­bute sur la scène du Ca­pi­tole, à l’âge de 17 ans, en Ur­bain des Hu­gue­nots. Très vite, elle en­chaîne les rôles et rayonne dans tout le sud de la France. En 1939, l’opé­ra-co­mique lui ouvre ses portes, avec Mi­mi de La Bo­hème. Mais c’est son triomphe dans le rôle- titre de Mi­reille, au Théâtre An­tique d’arles, en 1941, dans la ver­sion res­tau­rée par les bons soins, entre autres, de Rey­nal­do Hahn, qui est vrai­ment dé­ci­sif pour la suite. Cette jeune femme mince et ra­vis­sante, do­tée d’une grande voix de so­pra­no li­ri­co spin­to, à l’ai­gu flam­boyant, re­trouve Mi­reille à la Salle Fa­vart, en 1942, puis dé­bute au Pa­lais Gar­nier, la même an­née, en Mar­gue­rite de Faust – un rôle qu’elle chan­te­ra plus de huit cents fois, au cours de sa car­rière et qu’elle en­re­gis­tre­ra avec Tho­mas Bee­cham, en 1948 (Naxos). Pen­dant près de quinze ans, Geo­ri Boué, idole in­con­tes­tée du pu­blic, règne sur les deux grandes scènes pa­ri­siennes. À l’opé­ra, elle chante no­tam­ment Des­de­mo­na dans Otel­lo, au­près de Jo­sé Luc­cio­ni (1943), puis de Ma­rio Del Mo­na­co ( 1954), Thaïs, Sa­lo­mé dans Hé­ro­diade, Eva dans Die Meis­ter­sin­ger von Nürn­berg, et re­prend triom­pha­le­ment le rôle-titre de L’ai­glon, en 1952. À l’opé­ra-co­mique, on la voit en Su­san­na dans Le nozze di Fi­ga­ro, Ma­non, au­près de Ti­to Schi­pa, Cio-cio-san dans Ma­da­ma But­ter­fly (son rôle pré­fé­ré), Mi­caë­la dans Car­men, Mé­li­sande (qu’elle in­car­ne­ra éga­le­ment à la Sca­la de Mi­lan, sous la ba­guette de Vic­tor De Sa­ba­ta)... En 1950, elle est l’hé­roïne d’une nou­velle pro­duc­tion de Louise, à l’oc­ca­sion du 50e an­ni­ver­saire de la créa­tion de l’ou­vrage, puis, trois ans plus tard, elle as­sure la pre­mière in lo­co de Ci­bou­lette. En 1955, en­fin, elle est Ta­tia­na pour l’en­trée d’eu­gène Oné­guine au ré­per­toire de la Salle Fa­vart, aux cô­tés de son époux, l’émi­nent ba­ry­ton fran­çais Ro­ger Bour­din (1900-1973). En 1957, Geo­ri Boué quitte l’opé­ra pour in­car­ner, à la scène, le per­son­nage prin­ci­pal du Mo­zart de Rey­nal­do Hahn et Sa­cha Gui­try (avec le­quel elle a tour­né, pen­dant la guerre, le film La Ma­li­bran), avant de triom­pher, au Théâtre Mo­ga­dor, dans La Belle Hélène, puis La Veuve joyeuse. Hors de Pa­ris, Geo­ri Boué se pro­duit ré­gu­liè­re­ment aux quatre coins de l’hexa­gone, ain­si qu’à Genève, Zu­rich, Bar­ce­lone, Mos­cou, Mexi­co... En 1963, elle se met au ser­vice du Centre Ly­rique Po­pu­laire de France qui, sur le mo­dèle du TNP, cherche à faire ai­mer l’art ly­rique aux classes po­pu­laires. Je lui dois per­son­nel­le­ment ma pas­sion pour l’opé­ra, née en 1965, quand, en­core ado­les­cent, je l’ai vue en Car­men dans un pe­tit théâtre de ban­lieue. Et je te­nais à l’en re­mer­cier, une der­nière fois, dans les co­lonnes d’opé­ra Ma­ga­zine.

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