COMPTES REN­DUS À la scène

OPERA MAGAZINE - - COMPTES RENDUS -

suf­fit à toutes les mé­ta­mor­phoses ; les exi­gences ma­té­rielles du théâtre obligent, en re­vanche, à une suc­ces­sion de scènes qui, pour don­ner l’illu­sion de la con­ti­nui­té, de­vraient s’en­chaî­ner dans un dé­cor lé­ger ou per­pé­tuel­le­ment chan­geant. Ici, au contraire, les si­tua­tions s’ins­tallent, s’ap­pe­san­tissent par­fois, et l’opé­ra se fige alors qu’il de­vrait te­nir dans un seul élan. Les cos­tumes, à l’image de la par­ti­tion ou, plu­tôt, de la forme de l’ou­vrage, ont quelque chose de pe­sant, no­tam­ment ce­lui du Roi Mor­phée, de la Princesse ou du Môme Bon­bon. Ce der­nier d’ailleurs, tout comme Flip (le double de Ne­mo adulte, qui pour­suit Ne­mo en­fant du dé­but à la fin), fa­tigue par ses cris et ses rires, qui nous re­plongent sans cesse dans le réel. On pour­rait en dire au­tant d’imp le Sau­vage, sorte de Ca­li­ban in­ter­pré­té par le dan­seur Vincent Cla­va­gue­ra-pratx : un per­son­nage muet mais mal uti­li­sé, et dont la pré­sence en­combre la scé­no­gra­phie. Le rêve est le contraire de la dé­mons­tra­tion ; or, ici, plus d’une scène ima­gi­née par Oli­vier Ba­la­zuc est le lieu d’une agi­ta­tion brouillonne. L’in­trigue, très simple et conçue comme un par­cours ini­tia­tique, au­rait pu se glis­ser dans un tout autre tis­su d’images et d’al­lu­sions : le spé­cu­la­teur Ne­mo ra­chète à bas prix des quar­tiers en­tiers, jus­qu’au jour où la mort de sa mère le conduit dans la mai­son de son en­fance. Re­tour en ar­rière : il se sou­vient du temps où, pe­tit gar­çon, il s’en­dor­mait au royaume du Som­meil. Au fil d’une sé­rie d’épreuves, il perd puis re­trouve la clef des rêves et prend conscience qu’il se­ra un adulte ac­com­pli, à la seule condi­tion de ne pas tra­hir son âme d’en­fant. On est à la fois dans Alice au pays des mer­veilles et dans L’en­fant et les sor­ti­lèges, mais les airs et les chan­sons s’éva­nouissent aus­si vite qu’ils ont com­men­cé ; rares sont les mo­ments qui baignent dans un vrai ly­risme, comme ce­lui où Ne­mo s’en­vole et, à la fin, ce­lui où il re­trouve Stel­la, sa voi­sine, pro­messe de ré­con­ci­lia­tion du rêve avec la réa­li­té. De même, le choeur par­ti­ci­pa­tif que semble an­non­cer le Cham­bel­lan, se ré­sume à deux ou trois mots (« Bien­ve­nue ! ») dits par le pu­blic. Les dia­logues abondent a contra­rio, et fi­nissent par plom­ber le dé­rou­le­ment de l’opé­ra. Quant aux mé­lo­drames, eux aus­si as­sez nom­breux, ils sont ac­com­pa­gnés par des ins­tru­ments ai­gus (pia­no, cla­viers, flûte) pour fi­gu­rer le mer­veilleux, ou des per­cus­sions pour sou­li­gner les crises et les rup­tures. L’en­semble ins­tru­men­tal Ars No­va est certes di­ri­gé avec vi­gueur par Phi­lippe Na­hon, mais on au­rait ai­mé que David Chaillou fasse da­van­tage confiance à la musique pour faire dé­col­ler aus­si bien son hé­ros que le spec­ta­teur. D’au­tant que cer­tains in­ter­prètes, au sein de la dis­tri­bu­tion, semblent ne de­man­der qu’à chan­ter. On ci­te­ra ain­si les belles vo­ca­lises de Hadhoum Tunc et la jo­via­li­té de Florian Ca­fie­ro. Bertrand Bon­toux ne semble pas dans sa meilleure forme ; quant à Cy­ril Rab­bath et Ri­chard Rit­tel­mann, on l’a dit, ils ne sur­veillent pas d’as­sez près leur ten­dance au ri­ca­ne­ment. On dé­cer­ne­ra la palme à la so­pra­no Éliette Pré­vot-ta­mes­tit qui, au der­nier mo­ment, est ve­nue dans la fosse chan­ter Ne­mo en­fant, avec aplomb et brio – Ch­loé Briot, ma­lade, jouant et mi­mant le rôle sur le pla­teau. Ef­fet d’illu­sion par­fai­te­ment ré­glé, où se trou­vait peut-être un clin d’oeil à la dis­tance qui sé­pare un rêve de pa­pier d’une mise en scène bien réelle.

Avec leurs in­trigues ro­cam­bo­lesques, et sa­vou­reu­se­ment li­cen­cieuses, leurs ga­le­ries de per­son­nages bi­gar­rés, les opé­ras de Ca­val­li, dont la re­nais­sance, amor­cée dès la fin des an­nées 1960, a connu ces der­nières sai­sons une nette ac­cé­lé­ra­tion, sont – ou du moins de­vraient être – une vé­ri­table mine d’or pour les met­teurs en scène. Pour­tant, bien peu sont par­ve­nus à en ex­traire des pé­pites, quand ils osaient en fran­chir le seuil. À tel point que le miracle de Ca­lis­to se­lon Her­bert Wer­nicke, pro­duc­tion créée à la Mon­naie de Bruxelles, en 1993, ne s’est ja­mais re­nou­ve­lé. Dans le nou­veau Gia­sone pro­po­sé par le Grand Théâtre de Genève, si le dé­cor peut flat­ter l’oeil at­ta­ché à une concep­tion es­thé­ti­sante du théâtre ly­rique, à l’ins­tar de cos­tumes em­prun­tés aux « An­nées folles », cet amas de ro­chers en car­ton-pâte, ces ma­chines à vent et autres illu­sions, ex­po­sées tels des tro­phées parce que l’opé­ra des Na­tions ne pos­sède ni cintres, ni des­sous, le tout sur fond de ciel ba­roque ou as­si­mi­lé, ne font-ils pas un peu chiche, dès lors qu’ezio Tof­fo­lut­ti en­tend rendre hom­mage au « grand sor­cier » To­rel­li ? Il est vrai que la mise en scène de Se­re­na Si­ni­ga­glia ne fait rien, ou pas grand-chose, de ces mythes que le li­vret de Ci­co­gni­ni met certes à hau­teur d’homme, dans une veine pa­ro­dique sem­blable à celle qui fe­ra, deux siècles plus tard, la gloire d’of­fen­bach, pour que leurs tra­vers n’en pa­raissent que plus dé­ri­soires. Os­cil­lant entre hu­mour po­tache et co­mique trou­pier, les scènes se suc­cèdent à un rythme qui se vou­drait ef­fré­né – et l’est da­van­tage dans la se­conde par­tie que dans la pre­mière. Ce que l’on pour­ra tra­duire en termes plus pé­dants, en écri­vant que le spectacle joue moins de l’es­thé­tique du contraste et de la rup­ture propre au « dram­ma per mu­si­ca » vé­ni­tien, que du té­les­co­page sys­té­ma­tique entre des si­tua­tions trai­tées à la ma­nière de say­nètes dé­ta­chées d’une his­toire que les en­torses ré­pé­tées, et ir­ré­vé­ren­cieuses, à sa source my­tho­lo­gique ne rendent pas moins co­hé­rente. À la tête de son or­chestre Cap­pel­la Me­di­ter­ra­nea, Leonardo Gar­cia Alar­con cherche, semble-t-il, à at­té­nuer, si­non à gom­mer, la dis­tinc­tion entre ré­ci­ta­tifs et pez­zi chiu­si, en en­ro­bant la ligne de basse étique trans­mise par les différents ma­nus­crits, d’un tis­su mé­lo­dique foi­son­nant. Aus­si sé­dui­sante soit-elle, la quête per­ma­nente du swing, qui va de pair avec ce trai­te­ment somme toute cosmétique, rend-elle vrai­ment jus­tice à la va­rié­té d’ex­pres­sion de Ca­val­li, dont la par­ti­tion fi­nit par ap­pa­raître ma­quillée comme une voi­ture vo­lée ? Mais peut-être le chef tente-t-il ain­si de mas­quer les dis­pa­ri­tés de la dis­tri­bu­tion, qui échoue à ré­con­ci­lier les styles d’émis­sion et d’in­ter­pré­ta­tion. Au rang des vé­té­rans, Raul Gi­me­nez frise le ri­di­cule – mais Egeo ne l’es­til pas, qui tan­tôt tombe, tan­tôt se jette à l’eau ? –, d’une vaillance aus­si os­ten­ta­toire qu’in­con­grue, et sou­vent pris en fla­grant dé­lit de battre la me­sure. Willard White a de beaux restes, et une au­to­ri­té in­tacte, qui convient mieux à Giove qu’à Oreste. Quant à Do­mi­nique Visse, il ré­itère en Del­fa, sans se – et nous – las­ser, son dé­so­pi­lant nu­mé­ro de vieille nour­rice, gaillarde et ma­mel u e . L e t é n o r p e r c u t a n t d e Mi g r a n Agadz­ha­nyan fait mouche en De­mo, et Alexan­der Mi­lev ex­hibe, sous les pec­to­raux

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