La Dam­na­tion de Faust Ber­lioz

OPERA MAGAZINE - - COMPTES RENDUS -

On a beau­coup glo­sé sur la forme de La Dam­na­tion de Faust, sur le fait que Ber­lioz la des­ti­nait au concert, mais en­vi­sa­gea un temps de l’adap­ter pour la scène sous le titre Mé­phis­to­phé­lès. Il reste qu’un réa­li­sa­teur ins­pi­ré peut tout à fait s’en em­pa­rer, comme l’avait mon­tré Oli­vier Py, à Genève. Si l’on n’est ha­bi­té par au­cune vi­sion de l’ou­vrage, en re­vanche, c’est une tout autre af­faire, et c’est mal­heu­reu­se­ment ce qui semble être ar­ri­vé à Rug­ge­ro Rai­mon­di, pour cette nou­velle pro­duc­tion de l’opé­ra Royal de Wal­lo­nie-liège. Le par­ti pris illus­tra­tif, même s’il est frus­trant, n’est pas a prio­ri dé­fi­ni­ti­ve­ment condam­nable, mais le par­ti pris re­don­dant, lui, est à fuir, sur­tout s’il n’est ac­com­pa­gné d’au­cune di­rec­tion d’ac­teurs. En deux mots, on a droit ici à une suc­ces­sion de ta­bleaux qui s’ap­puient sur des pro­jec­tions, pre­mier aveu d’im­puis­sance de la part de Rug­ge­ro Rai­mon­di : pro­jec­tions qui ont lieu tan­tôt au fond de la scène, tan­tôt sur un ri­deau de­vant celle-ci, et qui re­pré­sentent la na­ture, des mai­sons, des images fan­tas­ma­go­riques, etc., de tous les styles et de toutes les époques. Pen­dant la « Marche hon­groise » , on nous im­pose des images de la « Grande Guerre », soit ; mais des fi­gu­rants, sur scène, après avoir bien sûr agi­té des dra­peaux, miment ce que re­pré­sentent les pho­to­gra­phies. Le comble est at­teint pen­dant la « Course à l’abîme » où, pour fi­gu­rer des che­vaux, est pro­je­té un film où ga­lopent des che­vaux ; sa­chant qu’au mo­ment où Faust est épou­van­té par les « grands oi­seaux de nuit », des oi­seaux ap­pa­raissent. Il y a bien, ici ou là, une ou deux idées, mais qui n’abou­tissent pas. Ain­si, un man­ne­quin dé­la­bré re­pré­sente le double de Faust, au dé­but, mais il dis­pa­raît très vite. De même, une femme en robe du soir ac­com­pagne par­fois l’en­trée d’un per­son­nage, sans grande né­ces­si­té. On n’in­sis­te­ra pas sur les dan­seuses de can­can qui s’agitent pen­dant le « Choeur des bu­veurs » et, comble de l’au­dace, lèvent leurs jupes à la fin de la fugue sur « Amen ». Et si un écha­fau­dage, au tout dé­but, semble ser­vir de prin­cipe scé­nique et dra­ma­tique, il est sous-em­ployé et ne trouve sa vraie né­ces­si­té que lors de l’« Apo­théose de Mar­gue­rite », rare mo­ment où, les éclai­rages ai­dant, le spectacle prend un sens. La si­tua­tion est à peine plus brillante mu­si­ca­le­ment, car le choeur, re­je­té la plu­part du temps dans les cou­lisses, est in­au­dible. Et si l’on se ré­jouit d’en­tendre tel ou tel dé­tail dans l’or­chestre, c’est parce que les voix ont dis­pa­ru de notre champ au­di­tif. On se de­mande com­ment un pa­reil dés­équi­libre n’a pas été cor­ri­gé lors des ré­pé­ti­tions. Il est vrai que Pa­trick Da­vin a mul­ti­plié les cou­pures et ne sait pas quoi faire de la par­ti­tion. Quelques mo­ments réus­sis ne peuvent pas trans­for­mer une lec­ture terre à terre en une vraie di­rec­tion mu­si­cale. Les so­listes s’en sortent mieux. Certes, Il­de­bran­do D’ar­can­ge­lo, comme tous les chan­teurs brouillés avec la langue fran­çaise, fait un sort à chaque mot, mi­naude d’une voix gras­seyante et, in fine, avec sa canne et sa cape, contre­fait un diable d’opé­rette comme on n’osait plus en rê­ver. Mais Laurent Ku­bla est un vrai Bran­der, digne, à qui l’on de­vrait sim­ple­ment ap­prendre à jouer les ivrognes. Paul Groves, d’une cer­taine ma­nière, est le hé­ros de la soi­rée, car il rem­pla­çait au pied le­vé Marc La­ho, souf­frant. Sans être un Faust d’ex­cep­tion, sa pro­non­cia­tion, son timbre mé­lan­co­lique, sa ma­nière d’abor­der les ai­gus en voix de tête en font un per­son­nage cré­dible.

et che­vauche un ca­davre de che­val. Ce n’est qu’après sa mort, soit au dé­noue­ment de sa crise mys­tique, que le Di­rec­teur, flan­qué cette fois de po­li­ciers en uni­forme, par­vien­dra à en­trer dans la salle. Dans des notes pu­bliées dans le pro­gramme, Ro­meo Cas­tel­luc­ci dit que son spectacle « se pré­sente comme une opé­ra­tion qui consiste à dé­pouiller qua­si lit­té­ra­le­ment le per­son­nage de Jeanne d’arc de ses couches de peau suc­ces­sives, pour pou­voir sai­sir l’être hu­main dans sa nu­di­té. C’est une al­lu­sion à la fouille stra­ti­gra­phique et à l’ex­hu­ma­tion ar­chéo­lo­gique ». Pour­quoi pas ? Le pro­blème est que cette ap­proche ba­na­lise le pro­pos, le range au ni­veau d’un simple fait di­vers : on voit un for­ce­né se bar­ri­ca­dant sur son lieu de tra­vail et on as­siste au dia­logue que les au­to­ri­tés tentent d’en­ga­ger avec lui, pour le ra­me­ner à la rai­son. Et on s’étonne qu’un met­teur en scène aus­si ha­bi­té par la ques­tion du sa­cré et qui en a fait, en quelque sorte, l’es­sence même de son théâtre, soit ici au­tant terre à terre. Néan­moins, cette concep­tion a le mé­rite de nous épar­gner cer­tains pon­cifs que l’oeuvre peut fa­ci­le­ment ap­pe­ler. Cas­tel­luc­ci le sou­ligne iro­ni­que­ment en fai­sant ap­pa­raître, au mo­ment des sa­luts, les autres per­son­nages, ab­sents de la re­pré­sen­ta­tion, en cos­tumes mé­dié­vaux... En ef­fet, on n’en­tend que des voix qui sortent de haut-par­leurs, les choeurs et les autres rôles – en de­hors de Jeanne d’arc et de Frère Do­mi­nique – étant so­no­ri­sés et pla­cés quelques étages plus bas. Il faut sa­luer la per­for­mance d’au­drey Bonnet, qui s’im­plique en­tiè­re­ment dans la pro­duc­tion et qui passe, de ma­nière stu­pé­fiante, d’un vieil homme à l’es­prit dé­ran­gé à la Pu­celle ha­bi­tée par l’amour de Dieu. Sa pré­sence ir­ra­die d’un bout à l’autre, en dé­pit de quelques ex­cès, sans doute vou­lus par le met­teur en scène. De­nis Po­da­ly­dès, lui, est ce Frère Do­mi­nique dont il a dé­jà été ques­tion, à mille lieues des in­ter­pré­ta­tions pon­ti­fiantes que l’on voit ha­bi­tuel­le­ment, mais qui, pour le coup, peut pas­ser pour dé­sin­volte et sans grande im­pli­ca­tion. Les rôles chan­tés, in­vi­sibles, semblent bien te­nus, même si l’am­pli­fi­ca­tion ne per­met pas de les ju­ger se­lon les mêmes cri­tères, et les Choeurs et la Maî­trise de l’opé­ra de Lyon unissent leurs forces pour ser­vir les pages les plus ly­riques de la par­ti­tion. La palme re­vient pour­tant à Ka­zu­shi Ono, qui a la lourde res­pon­sa­bi­li­té de co­or­don­ner l’en­semble. Sous sa ba­guette, cette oeuvre étrange, qui réunit les dif­fé­rentes formes d’ex­pres­sion sans échap­per, tou­te­fois, à une cer­taine dis­pa­ri­té, prend tout son sens et de­vient bien ce « mys­tère mé­dié­val » au car­re­four des arts au­quel as­pi­rait Ida Ru­bin­stein, sa com­man­di­taire, qui en fut aus­si sa pre­mière in­ter­prète.

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