COMPTES REN­DUS À la scène

OPERA MAGAZINE - - COMPTES RENDUS -

des cer­ti­tudes. Luc Bon­dy, Pa­trice Ché­reau, Jos­si Wie­ler et Ser­gio Mo­ra­bi­to, Mi­chael Ha­neke avaient af­fron­té Co­si et mis la barre très haut. Sans les re­joindre et sans rien of­frir de neuf, Anne Te­re­sa De Keers­mae­ker livre une ap­proche qui n’est pas né­gli­geable. La prin­ci­pale qua­li­té de la pre­mière dis­tri­bu­tion, c’est sa co­hé­sion. La pierre d’achop­pe­ment de Co­si, ce sont en ef­fet les en­sembles, longs et com­plexes ; et, sur ce plan-là, tout va pour le mieux. Même si, in­di­vi­duel­le­ment, quelques bé­mols viennent tem­pé­rer l’opi­nion, rien ne per­turbe ce qui res­semble bel et bien à un vé­ri­table es­prit de troupe. Jac­que­lyn­wag­ner est une mo­zar­tienne ac­com­plie : la voix est longue, fiè­re­ment pro­je­tée dans l’ai­gu ; mais une re­te­nue sen­sible dans le jeu de la co­mé­dienne em­pêche sa Fior­di­li­gi de s’épa­nouir plei­ne­ment. La Do­ra­bel­la de Mi­chèle Lo­sier est la pro­bi­té même ; un timbre jo­li­ment co­lo­ré, un chant spon­ta­né et cha­leu­reux, une bonne hu­meur com­mu­ni­ca­tive – tout est dit. La tes­si­ture de Des­pi­na convient-elle à Gin­ger Cos­ta-jack­son ? Des stri­dences dans l’ai­gu amènent la ques­tion. Mais l’in­ter­prète brûle les planches. Est-ce la pra­tique du « mu­si­cal » (il triom­pha à New York dans South Pa­ci­fic) qui a contri­bué à faire de Pau­lo Szot un ac­teur confir­mé ? Son Don Al­fon­so au verbe mor­dant a belle al­lure et chante avec es­prit. Frédéric An­toun ne semble pas à l’aise dans une mise en scène qui joue sur la sou­plesse des corps ; mais il est la musique même, té­nor suf­fi­sam­ment cor­sé pour évi­ter la miè­vre­rie, dé­ployant un phra­sé im­pec­cable et nuan­cé. Il se pour­rait bien, en­fin, que, sans ja­mais ti­rer la cou­ver­ture à lui, Phi­lippe Sly soit la ré­vé­la­tion de la soi­rée. Ce jeune ba­ry­ton d’une ex­cep­tion­nelle san­té vo­cale, fin mu­si­cien de sur­croît, im­pose en quelques me­sures son Gu­gliel­mo vi­re­vol­tant et sé­dui­sant. Phi­lippe Jor­dan, qui tient de ma­nière très mi­ni­ma­liste le pia­no­forte du conti­nuo, est à son meilleur : ce qui nous vaut un Or­chestre de l’opé­ra Na­tio­nal de Pa­ris ho­mo­gène (au prix de quelques ac­crocs, mais quel cor n’a ja­mais dé­ra­pé dans « Per pie­tà » ?), des tem­pi bien équi­li­brés, une nar­ra­tion dont la vi­va­ci­té n’ex­clut pas la poé­sie. Di­ri­ger pa­ral­lè­le­ment deux ou­vrages aus­si lourds que Co­si et Lo­hen­grin n’est pas un mince ex­ploit. Trois jours plus tard, la se­conde dis­tri­bu­tion af­fronte à son tour la rampe. Très jeune, elle aus­si, mais très dif­fé­rente de ca­rac­tère, elle donne à la soi­rée un autre ton. Le texte est da­van­tage mis en va­leur, sans que la musique en pâ­tisse, l’es­prit d’équipe est tou­jours là, mais la conni­vence entre les couples est en­core plus forte, et le jeu théâ­tral gagne en pug­na­ci­té. Du coup, le chef opte pour des tem­pi légèrement plus al­lants et donne leur pleine si­gni­fi­ca­tion aux si­lences de l’acte II. Ida Falk Win­land tra­duit fou­gueu­se­ment la fé­bri­li­té et les émois de Fior­di­li­gi ; sa voix mé­ri­te­rait d’être mieux as­su­rée, mais elle est per­cu­tante dans le mé­dium et l’ai­gu, plus sourde dans le re­gistre in­fé­rieur. La Do­ra­bel­la de Ste­pha­nie Lau­ri­cel­la, au timbre pul­peux, est dé­li­cieu­se­ment dé­lu­rée. Amu­sante, sans his­trio­nisme, la Des­pi­na de Ma­ria Ce­leng joint à l’ai­sance en scène un chant dé­com­plexé. Le Don Al­fon­so de Si­mone Del Sa­vio ne manque ni de pug­na­ci­té, ni de générosité vo­cale. Ed­win Cross­ley-mer­cer et Cy­rille Du­bois, en­fin, sont épa­tants. Le Gu­gliel­mo du pre­mier, aux cou­leurs graves sé­dui­santes, est un mo­dèle d’élé­gance mu­si­cale, et sa pré­sence scé­nique est celle d’un grand ac­teur. Cy­rille Du­bois, souf­frant, s’est fait ex­cu­ser mais a te­nu néan­moins à as­su­rer son rôle. Tant mieux. Écou­ter son Fer­ran­do est un ra­vis­se­ment : la pu­re­té de la ligne mé­lo­dique, la sua­vi­té vi­rile du timbre, la va­rié­té des nuances font de son air de l’acte I (« Un’au­ra amo­ro­sa ») un mo­ment de grâce. Un tel duo porte sur des som­mets un spectacle qui, à la deuxième vi­sion, reste in­tri­gant mais fonc­tionne bien. Quelques huées ont ac­cueilli Anne Te­re­sa De Keers­mae­ker au sa­lut fi­nal, bien in­justes pour une pro­duc­tion qui a sa propre lo­gique, mais qui se­ra sans doute dif­fi­cile à re­prendre avec d’autres in­ter­prètes sans une longue pré­pa­ra­tion.

martial, d’une pa­lette de nuances d’une va­rié­té in­fi­nie, pour faire mon­ter la ten­sion jus­qu’à un « In fer­nem Land » d’an­tho­lo­gie. Ni Wolf­gang Wind­gas­sen, ni San­dor Ko­nya, ni Jess Tho­mas, ni James King n’avaient at­teint pa­reil ac­com­plis­se­ment ! Scé­ni­que­ment, l’ac­teur de­meure d’une cré­di­bi­li­té bou­le­ver­sante, dans une mise en scène ex­pres­sé­ment conçue au­tour de sa per­son­na­li­té. Son Lo­hen­grin hé­si­tant et crain­tif, en­dos­sant à contre­coeur l’ha­bit de hé­ros qu’on lui im­pose, a évi­dem­ment quelque chose de dé­rou­tant et, pour bien en sai­sir l’es­sence, il faut sans doute avoir vu au­pa­ra­vant une pro­duc­tion « tra­di­tion­nelle », avec un Che­va­lier au cygne « rayon­nant », tel que le dé­crit le li­vret. Mais com­ment ré­sis­ter à tant d’in­tel­li­gence, d’in­tui­tion et d’in­ves­tis­se­ment dra­ma­tique ? Un té­nor aus­si cha­ris­ma­tique ne peut que faire de l’ombre à ses par­te­naires. Re­né Pape sou­tient sans pro­blème la confron­ta­tion, grâce à son au­to­ri­té na­tu­relle et à un chant unis­sant beau­té et émo­tion. Mar­ti­na Se­ra­fin tire éga­le­ment très bien son épingle du jeu, en réus­sis­sant à don­ner le change dans un em­ploi dont elle n’a plus la ju­vé­ni­li­té vo­cale. Te­nant son vi­bra­to sous contrôle, la so­pra­no au­tri­chienne al­lège son émis­sion, avec une science dont on croyait que trop d’abi­gaille et de­tu­ran­dot avaient eu rai­son. Or­trud et Tel­ra­mund ap­pellent moins d’éloges. Plus juste d’in­to­na­tion qu’à la Sca­la, Eve­lyn Her­lit­zius n’a tou­jours pas le bas mé­dium et le grave de mez­zo né­ces­saires pour don­ner tout son re­lief vo­cal à la pre­mière – ce qu’elle com­pense, mais en par­tie seule­ment, par son al­lure en scène et ses dons de co­mé­dienne. Quant à To­masz Ko­niecz­ny, rem­pla­çant­wolf­gang Koch, il campe un Tel­ra­mund so­nore mais pro­saïque, face au puis­sant Hé­raut d’egils Si­lins, bien plus à son af­faire ici qu’en Grand Prêtre dans Sam­son et Da­li­la, en dé­but de sai­son. Qu’im­portent, de toute ma­nière, les ré­serves ? Avec un té­nor et un chef évo­luant sur de telles cimes, le spec­ta­teur est plus que com­blé !

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