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Es Amants ma­gni­fiques, com­man­dés par Louis XIV aux « deux Bap­tiste » , Mo­lière et Lul­ly, furent créés à SaintGer­main-en-laye, en fé­vrier 1670, avec un im­mense suc­cès, pas seule­ment dû à la pré­sence du Roi-so­leil, lui-même, en Apol­lon – son der­nier rôle da

OPERA MAGAZINE - - COMPTES RENDUS -

En en­trant dans la salle, le spec­ta­teur dé­couvre, à ri­deau le­vé, un grand ta­bleau noir, où fi­gure le titre com­plet du chef-d’oeuvre mo­zar­tien : « Co­si fan tutte, os­sia La scuo­la de­gli aman­ti. » Un titre que Gra­ham Vick, dans cette nou­velle pro­duc­tion du Tea­tro dell’ope­ra de Rome, prend au pied de la lettre, en si­tuant l’in­trigue dans une école. Le dé­cor re­pré­sente une salle de classe blanche, à l’ameu­ble­ment spar­tiate : quelques chaises de cou­leur, deux bu­reaux, une ar­doise mo­bile, une ba­lan­çoire. Don Al­fon­so est un vieux pro­fes­seur, aus­tère et mal vê­tu, un grin­cheux dont le cy­nisme semble le fruit d’une car­rière d’en­sei­gnant ra­tée, comme si le fait qu’au­cun de ses élèves n’ait réus­si dans la vie ren­dait ses ef­forts a pos­te­rio­ri in­utiles. Des­pi­na est la concierge de l’école, et les deux couples d’amants sont évi­dem­ment les élèves. D’abord in­sou­ciants et fr ivoles, voire dis­si­pés – Fer­ran­do et Gu­gliel­mo se livrent à un concours de tir de bou­lettes de pa­pier sur leur pro­fes­seur –, ces der­niers ac­quièrent pro­gres­si­ve­ment un mi­ni­mum de ma­tu­ri­té, en dé­cou­vrant ce que la vie d’adulte risque de leur ré­ser­ver. L’ar­ro­gance du dé­but cède alors la place au désen­chan­te­ment, signe du pas­sage du monde de l’en­fance à l’âge de rai­son. Par­mi les trou­vailles les mieux ve­nues, si­gna­lons le jeu des tra­ves­tis­se­ments : Fior­di­li­gi et Do­ra­bel­la, jus­qu’alors ha­billées comme des ly­céennes d’au­jourd’hui, en­dossent, pour leur ren­dez-vous avec les « Al­ba­nais », des te­nues net­te­ment plus sexy. De fa­çon gé­né­rale, la di­rec­tion d’ac­teurs ré­vèle un vrai tra­vail d’ap­pro­fon­dis­se­ment de la psy­cho­lo­gie des per­son­nages, le fait que cha­cun pos­sède le phy­sique de son rôle ajou­tant à la cré­di­bi­li­té du ré­cit. Au pu­pitre, Spe­ran­za Scap­puc­ci lisse les so­no­ri­tés de son or­chestre et pri­vi­lé­gie des tem­pi re­la­ti­ve­ment lents. Il nous semble que la mise en scène au­rait ti­ré pro­fit d’une lec­ture plus sèche, plus acé­rée, plus dy­na­mique, y com­pris dans les ré­ci­ta­tifs, conduits ici de ma­nière trop conven­tion­nelle et mo­no­chrome. L’au­di­teur au­rait sans doute per­du en termes de ron­deur du son, mais au­rait ga­gné en in­flux dra­ma­tique. De la dis­tri­bu­tion se dé­tache Pie­tro Spa­gno­li, Don Al­fon­so à la ligne de chant scru­pu­leu­se­ment contrô­lée, de sur­croît par­fai­te­ment à l’aise dans le per­son­nage sé­vère et sec vou­lu par Gra­ham Vick. Mo­ni­ca Ba­cel­li est éga­le­ment une bonne Des­pi­na, mal­gré une ten­dance à sur­ar­ti­cu­ler le texte qui la rend par­fois ar­ti­fi­cielle. Fran­ces­ca Dot­to ne nous avait pas convain­cus en Vio­let­ta, la sai­son der­nière, sur cette même scène. Fior­di­li­gi lui convient mieux et, cette fois, sa pres­ta­tion est ac­cep­table, avec des ai­gus maî­tri­sés et des graves émis sans creu­se­ment ex­ces­sif. La Do­ra­bel­la de Chia­ra Amarù est du même ni­veau, té­nor ( Juan Fran­cis­co Ga­tell, au timbre un peu mince) et ba­ry­ton ( Vi­to Priante, so­lide et so­nore) se mon­trant ex­cel­lents ac­teurs.

Res­sus­ci­té par l’ar­cal, avec la col­la­bo­ra­tion du Centre de musique ba­roque de Ver­sailles, Chi­mène ou Le Cid d’an­to­nio Sac­chi­ni ( Fon­tai­ne­bleau, 1783) ré­vèle un pan mé­con­nu de l’his­toire de l’opé­ra fran­çais post-glu­ckiste. L’in­trigue, très res­ser­rée ( une heure et de­mie à peine), tourne au­tour de la si­tua­tion am­bi­guë de Chi­mène, éprise de ce­lui qui a tué son père en duel. Par rap­port à la pièce de Cor­neille, le poids re­la­tif des per­son­nages se trouve donc in­ver­sé, sans que les don­nées fon­da­men­tales de la nar­ra­tion en soient mo­di­fiées : c’est bien Chi­mène qui tient le pre­mier rôle, face à un monde d’hommes tour à tour com­pa­tis­sants ou ir­ri­tés par son achar­ne­ment à perdre son amant/en­ne­mi. La par­ti­tion de Sac­chi­ni vaut d’abord par son ex­cep­tion­nelle qua­li­té mé­lo­dique, la musique res­tant ce­pen­dant as­sez sou­mise au théâtre, se­lon la for­mule glu­ckiste. Les airs sont brefs et va­riés, les ré­ci­ta­tifs ex­pres­sifs. Quant à l’or­chestre, tou­jours in­ven­tif, il est char­gé de re­pré­sen­ter les af­fects scé­niques. De sur­croît, l’on voit poindre cer­tains as­pects de l’opé­ra fu­tur... Car les per­son­nages sont dé­jà ro­man­tiques, ani­més par la pas­sion et la ten­dresse plus que par des im­pé­ra­tifs mo­raux abs­traits ; et le choeur joue un rôle actif, no­tam­ment dans la scène du com­bat contre les Maures. La mise en scène de Sandrine An­glade tient compte de la né­ces­si­té de s’adap­ter à di­vers pla­teaux – puisque ce spectacle est ap­pe­lé à tour­ner. Le seul élé­ment de dé­cor est un pra­ti­cable in­cli­né, au mi­lieu du­quel se loge le chef, tour à tour face ou dos aux spec­ta­teurs, l’or­chestre se trou­vant ré­par­ti des deux cô­tés de ce plan. L’ac­tion se joue au ni­veau su­pé­rieur du pra­ti­cable, mais aus­si à l’avants­cène et même qua­si­ment dans l’or­chestre, au­quel se mêlent les cho­ristes. Les cou­leurs des cos­tumes ont éga­le­ment leur im­por­tance. Chi­mène, vê­tue de blanc, s’op­pose aux fi­gures pa­ter­nelles, Don Diègue et le Roi, tous deux en gris. Et Ro­drigue est en noir, comme tant de hé­ros de science-fic­tion. L’es­sen­tiel du poids mu­si­cal et scé­nique de l’ou­vrage re­pose, on l’a dit, sur son rôle-titre. Agniesz­ka Sla­wins­ka, très cris­pée au dé­but, se dé­tend peu à peu et se montre plus à l’aise vo­ca­le­ment. Mal­gré un vo­lume re­la­ti­ve­ment mo­deste, la so­pra­no po­lo­naise par­vient, par la qua­li­té de son émis­sion, à dé­ga­ger une puis­sance suf­fi­sante pour tra­duire toutes les nuances psy­cho­lo­giques de Chi­mène, de la vio­lence à la ten­dresse. La pro­non­cia­tion est, en re­vanche, lar­ge­ment per­fec­tible – et dans la « tra­gé­die ly­rique » fran­çaise, ce n’est pas un point de dé­tail. Ar­ta­vazd Sarg­syan est un bon Ro­drigue, té­nor as­sez lé­ger, mais souple et so­nore, do­té d’un timbre agréable. Mat­thieu Lé­croart et En­rique San­chez- Ra­mos in­carnent, avec l’au­to­ri­té né­ces­saire, les puis­sances pa­ter­nelles. En­fin, les rôles se­con­daires mé­ritent une men­tion : Fran­çois Jo­ron, très juste en Don Sanche, le se­cond té­nor, le ba­ry­ton Jé­rôme Bou­tillier, im­pres­sion­nant Hé­raut, et l’ex­cel­lente so­pra­no Eu­gé­nie Le­febvre en Co­ry­phée. À la tête de son Concert de la Loge, dans une forme olym­pienne, et des for­mi­dables Chantres du CMBV, pré­pa­rés par Oli­vier Sch­nee­be­li, Ju­lien Chau­vin im­pose un ton à la fois vif, souple et lé­ger. Il pos­sède in­con­tes­ta­ble­ment un vé­ri­table sens dra­ma­tique : avec lui, le drame avance avec dy­na­misme, mais sans bru­ta­li­té. Il est heu­reux que la re­créa­tion de ce re­mar­quable ou­vrage se soit faite à un tel ni­veau de qua­li­té mu­si­cale. Le spectacle se­ra re­pris, au mois de mars, à l’opé­ra de Mas­sy, le 14, puis au Théâtre Ro­ger Ba­rat d’her­blay, les 25 et 27.

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