COMPTES REN­DUS À la scène

OPERA MAGAZINE - - COMPTES RENDUS -

tisme de la plu­part de ses confrères, qui cherchent d’abord à se dé­bar­ras­ser de ces pa­ren­thèses fes­tives, et cen­sé­ment en­com­brantes. Pour le « tendre et pur hom­mage » d’oronte à Créuse, le met­teur en scène s’ins­pire ain­si de la co­mé­die mu­si­cale amé­ri­caine, avec un Amour en frac et haut-de-forme. Les in­vo­ca­tions de Mé­dée sont trai­tées comme une cé­ré­mo­nie vau­dou, et la fo­lie de Créon est dé­clen­chée par une sorte de dé­lire ro­co­co plus que Grand Siècle. Mais ces rup­tures es­thé­tiques ne rompent ja­mais le fil du drame in­tense qui se joue dans les ré­ci­ta­tifs – elles le tendent même, bien au contraire. Sur le fond, la vi­sion du mythe, donc, Ho­mo­ki n’est pas si éloi­gné de l’ap­proche de Kr­zysz­tof War­li­kows­ki pour la Mé­dée de Che­ru­bi­ni ( Pa­ris, 1797). Il op­pose en ef­fet, se­lon ses propres termes, la « ci­vi­li­sa­tion » à la « bar­ba­rie », pour mieux sou­li­gner le re­jet, mê­lé de crainte, de l’une pour l’autre. D’un cô­té, les Co­rin­thiens, qui portent le masque d’un co­lo­nia­lisme fu­tile et dé­ca­dent, ar­mée de lâches s’adon­nant aux joies du cri­cket en cos­tumes blancs. De l’autre, Mé­dée, l’orien­tale, l’afri­caine vê­tue de noir, et prête à toutes les ex­tré­mi­tés pour as­sou­vir sa ven­geance. La confron­ta­tion a lieu dans un cou­loir, ver­sion dé­pouillée, glauque même dans son mi­sé­ra­bi­lisme as­su­mé, du pa­lais à vo­lon­té, sur­mon­té d’une plate- forme mo­bile, qui monte et des­cend sous l’ac­tion de quatre fi­lins rouges, avec une in­ver­sion du rap­port de do­mi­na­tion au fur et à me­sure que la ma­gi­cienne met ses me­naces à exé­cu­tion – sym­bole, peut-être, du poids de cette in­évi­table ca­tas­trophe qui s’abat sur les per­son­nages, et fi­nit par les écra­ser. Si An­dreas Ho­mo­ki pré­tend nuan­cer les ca­rac­tères, l’oeuvre re­prend ses droits, pla­çant le rôle-titre – femme ba­fouée plu­tôt que ma­lé­fique, pour la­quelle il est im­pos­sible, tant la musique de Char­pen­tier en creuse la bles­sure, de ne pas prendre par­ti – sur un pié­des­tal, au­tour du­quel s’agitent en vain, quels que

Une Mé­dée dont les im­pré­ca­tions mettent KO de­bout.

soient leur rang, leur vaillance, leurs illu­sions de gloire et de pou­voir, des pan­tins d’au­tant plus dé­ri­soires. Chaque fois qu’il di­rige La Scin­tilla, William Ch­ris­tie fait preuve d’une fer­veur qu’il n’a pas tou­jours eue, ces der­nières an­nées, face aux membres de son propre en­semble. Son geste émi­nem­ment étu­dié s’as­sou­plit, en par­faite os­mose avec le jeu émi­nem­ment libre, et par­fois désor­don­né, de cette for­ma­tion « his­to­ri­que­ment in­for­mée » , qui épanche les cou­leurs les plus vives d’une pa­lette dy­na­mique et ex­pres­sive in­fi­nie. Les se­conds rôles, que Zu­rich soigne en gé­né­ral da­van­tage – ques­tion d’ac­cou­tu­mance sty­lis­tique ? –, em­pêchent le pla­teau vo­cal de se his­ser à un tel ni­veau. On re­marque certes l’ar­cas de Spen­cer Lang, mais moins la Né­rine de Car­men Sei­bel, qui est pour­tant loin d’être une uti­li­té, et pas du tout la Cléone de Gem­ma Ni Bh­riain. Est-ce la langue, le rôle ? La basse de Na­huel Di Pier­ro n’a pas au­tant d’en­ver­gure que dans l’hor­ri­pi­lant Entfüh­rung aus dem Se­rail pré­sen­té sur la même scène, en no­vembre der­nier, du moins jus­qu’à ce que la rai­son de Créon s’égare. Et quand bien même Oronte se­rait plus qu’une sil­houette, Ivan Thi­rion n’en pré­ci­se­rait pas les contours. Rei­noud Van Me­che­len – cet idéal de hau­te­contre à la fran­çaise, dont on rê­vait de­puis tant d’an­nées – réus­sit en re­vanche, par l’al­liage in­né d’éclat et de fra­gi­li­té, un soup­çon de gau­che­rie aus­si, à rendre Ja­son, si­non sym­pa­thique, du moins at­ta­chant. Du­rant les deux pre­miers actes, l’acous­tique de la salle, si flat­teuse pour la pro­jec­tion, semble es­tom­per les arêtes de la dé­cla­ma­tion pour­tant lim­pide de Sté­pha­nie d’ous­trac, dont le timbre a at­teint, en sa vi­brante ma­tu­ri­té, le point d’équi­libre ab­so­lu entre sau­va­ge­rie et dis­tinc­tion. D’une stu­pé­fiante mo­bi­li­té, sa Mé­dée tient à la fois de la liane, du fau­con et du fé­lin. Mais n’est-elle pas d’abord femme, dont les im­pré­ca­tions, et la dou­leur in­sou­te­nable que leur vio­lence ré­vèle, mettent KO de­bout ?

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