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OPERA MAGAZINE - - COMPTES RENDUS -

style néo-ro­man­tique se tour­nait vo­lon­tiers vers l’eu­rope, sa can­tate pour so­pra­no et or­chestre, Knox­ville : Sum­mer of 1915 (1947), est une pièce qui se rap­proche da­van­tage de l’ « Ame­ri­ca­na » dont Aa­ron Co­pland fut, en musique, avec Vir­gil Thom­son, le pro­bable in­ven­teur ou fixa­teur : sim­pli­ci­té dia­to­nique, sen­ti­ment élé­giaque, ac­cords « ou­verts », note bleue, et même les klaxons hé­ri­tés des oeuvres ur­baines des an­nées 1920 (Car­pen­ter, Ger­sh­win) s’y trouvent. Cette cou­leur ty­pi­que­ment amé­ri­caine, faite de mé­lan­co­lie et de pé­tu­lance, ré­sonne en sym­pa­thie avec le beau texte de James Agee (1909-1955), un autre re­pré­sen­tant de l’« Ame­ri­ca­na », au­teur du fa­meux livre Let Us Now Praise Fa­mous Men ( Louons main­te­nant les grands hommes, 1941), illus­tré des pho­tos em­blé­ma­tiques de Wal­ker Evans. Bar­ber n’a gar­dé qu’un tiers du texte ori­gi­nal, où un en­fant ra­conte la quié­tude do­lente de son cadre fa­mi­lial, ce­pen­dant tra­ver­sée par quelques échap­pées exis­ten­tielles : « Qui di­ra ja­mais la dou­leur d’être sur cette terre, éten­du sur des cou­ver­tures sur l’herbe, un soir d’été par­mi les bruits de la nuit... » Mal­heu­reu­se­ment, dans ce ré­ci­tal gra­vé en stu­dio, en fé­vrier 2016, sous la ba­guette de Sa­ka­ri Ora­mo, Re­née Fle­ming est tel­le­ment am­pou­lée, tel­le­ment « qua­druple crème » (Georg Sol­ti l’avait sur­nom­mée la so­pra­no « double crème »), qu’elle tue la sim­pli­ci­té de ton dé­pas­sion­né qui convient à cette pièce, créée par la voix droite et sans af­fec­ta­tion d’elea­nor Ste­ber et que Leon­tyne Price chan­tait elle aus­si avec in­fi­ni­ment plus de pu­re­té sty­lis­tique. On conti­nue­ra de pré­fé­rer la ver­sion de Dawn Up­shaw et David Zin­man, in­sur­pas­sée (No­ne­such). Le com­plé­ment du pro­gramme est étrange et in­sa­tis­fai­sant : vou­lu par Fle­ming elle-même, qui en a aus­si choi­si les textes avec le com­po­si­teur sué­dois An­ders Hill­borg ( né en 1954), The Strand Set­tings – sur des poèmes de Mark Strand ( 19342014) – est un cycle de quatre pièces de quelque vingt mi­nutes, créé en 2013, dont le style com­po­site confine à la vul­ga­ri­té et à la fa­ci­li­té post­mo­dernes : ac­cords néos­pec­traux, mé­lan­co­lie à la Go­re­cki di­luée dans l’eau de rose, ef­flores- cences or­ches­trales à la Res­pi­ghi, rythmes à la John Adams, jazz, etc. On est bien loin de Let Me Tell You (2013), le cycle su­blime du Da­nois Hans Abra­ham­sen, sur des textes de Paul Grif­fiths, créé la même an­née par la so­pra­no ca­na­dienne Bar­ba­ra Han­ni­gan, pour le la­bel Win­ter & Win­ter... Fle­ming y fait en­tendre plus qu’ailleurs les li­mites (dans l’ai­gu) de sa voix et de son in­to­na­tion (pas tou­jours pré­cise). Mais on ne nie­ra pas la force de per­sua­sion que cette grande in­ter­prète a tou­jours mise en tout ce qu’elle fai­sait. Pour­quoi, en­fin, joindre trois chan­sons – or­ches­trées par Hans Ek – de Björk (née en 1965) ? De la bonne musique ? Sû­re­ment, et tel­le­ment moins fre­la­tée que celle de Hill­borg... Mais Fle­ming, qui a pour­tant su chan­ter de ma­nière convain­cante la pop et le jazz na­guère (ses disques Haun­ted Heart, 2005, et Dark Hope, 2010), s’y four­voie en chat­te­ries un peu ri­di­cules, tant elle ne par­vient pas à ré­iven­ter l’étran­ge­té douce-amère de leur au­teure et in­ter­prète.

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D’ori­gine ta­tare, la so­pra­no russe Ai­da Ga­ri­ful­li­na, née en 1987, s’est sur­tout fait connaître grâce au Pre­mier prix rem­por­té au Concours « Ope­ra­lia » 2013, qui lui a ra­pi­de­ment ou­vert les portes d’une car­rière in­ter­na­tio­nale. Les ci­né­philes se sou­vien­dront aus­si de la courte sé- quence où elle in­carne Li­ly Pons, chan­tant un bout de l’air « des clo­chettes » de Lak­mé, dans le film Florence Fos­ter Jen­kins de Ste­phen Frears (2016). C’est sans doute pour confir­mer cette iden­ti­fi­ca­tion avec la di­va fran­çaise qu’elle s’aven­ture, pour son pre­mier ré­ci­tal chez Dec­ca, dans la « Valse » de Ju­liette et, jus­te­ment, l’air « des clo­chettes ». Deux pages qui ne la trouvent pas vrai­ment à son af­faire sur le plan sty­lis­tique, en dé­pit d’un po­ten­tiel tech­nique in­dé­niable, en­core que quelques notes as­sez fran­che­ment fausses au­raient pu être éli­mi­nées au mon­tage de cet en­re­gis­tre­ment de stu­dio, réa­li­sé en trois fois (fé­vrier et mars 2015, mai 2016). On no­te­ra aus­si que tout l’air de Lak­mé a été pru­dem­ment trans­po­sé vers le bas. En fait, dès qu’elle re­tourne au chant russe, et même si elle par­vient à se dé­pê­trer as­sez ho­no­ra­ble­ment de la vir­tuo­si­té de la Reine de Che­ma­kha du Coq d’or, Ai­da Ga­ri­ful­li­na s’af­firme sur­tout comme une jo­lie so­pra­no ly­rique. Tes­si­ture plus res­ser­rée à la­quelle elle de­vrait se li­mi­ter, au lieu de s’es­souf­fler à cou­rir après des ai­gus cris­pés, en­tê­te­ment qui d’ailleurs com­pro­met dé­jà cer­taines sta­bi­li­tés, en in­dui­sant un pe­tit vi­bra­to pas tou­jours agréable. Ses mé­lo­dies de Tchaï­kovs­ki, Rim­skiKor­sa­kov et Rach­ma­ni­nov ont de l’al­lure (mais les or­ches­tra­tions de se­conde main sont par­fois lourdes), de même que sa « Ber­ceuse » de Ma­zep­pa. Quelques airs tra­di­tion­nels jo­li­ment in­ter­pré­tés, ou en­core un lan­gou­reux Mi­nuit à Mos­cou, avec ba­la­laï­kas, com­plètent ce ré­ci­tal in­égal qui s’épar­pille beau­coup. Au pu­pitre, Cor­ne­lius Meis­ter pour­voit à un ac­com­pa­gne­ment or­ches­tral luxueux, bien res­pec­té par une prise de son très éta­lée en lar­geur, qui évite de nous im­po­ser une voix énorme à l’avant-plan, en­core que celle-ci pa­raisse quand même bien avan­ta­gée par les micros.

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