Tor­men­to

OPERA MAGAZINE - - COMPTES RENDUS -

Nom­breux sont les com­po­si­teurs qui peuvent re­mer­cier Or­phée d’avoir ré­pon­du à leur ap­pel. Car de­puis l’eu­ri­dice de Ja­co­po Pe­ri (1600) et celle de Giu­lio Cac­ci­ni (1602), le fils de la muse Cal­liope, sa lyre et ses amours tra­giques avec Eu­ry­dice, ont sé­duit bien des gé­né­ra­tions. Fas­ci­né par la musique du XVIIE siècle, qu’il n’a ces­sé de dé­fendre, Phi­lippe Jaroussky a ima­gi­né de ra­con­ter l’his­toire de l’in­con­so­lable époux, en em­prun­tant des ex­traits de trois ou­vrages ly­riques écrits res­pec­ti­ve­ment en 1607 ( L’or­feo de Clau­dio Mon­te­ver­di), 1647 ( Or­feo de Lui­gi Ros­si) et 1672 ( L’or­feo d’an­to­nio Sar­to­rio). L’en­tre­prise, ha­bi­le­ment me­née, per­met, mal­gré sa briè­ve­té, de consta­ter l’évo­lu­tion de l’opé­ra, spectacle de cour de­ve­nu en­suite genre po­pu­laire – le pre­mier Opé­ra pu­blic ouvre ses portes à Ve­nise, en 1637. On passe, ici, du re­ci­tar can­tan­do mon­té­ver­dien – dans le­quel la fu­sion du texte et de la note, ain­si que la ma­nière de dire les mots, jouent un rôle ca­pi­tal – à une écri­ture mé­lo­dique plus fan­tai­siste, mais de plus en plus co­dée, celle de Ros­si, pour, avec Sar­to­rio, se rap­pro­cher d’une forme ly­rique que la tra­di­tion consa­cre­ra. Li­néa­ri­té du ré­cit, hé­ros ve­nus de la my­tho­lo­gie, an­té­cé­dents et pro­lon­ge­ments phi­lo­so­phiques chez Mon­te­ver­di, qui in­nove dans ses airs mais, dans les choeurs, se rap­pelle qu’il est un ma­dri­ga­liste de gé­nie ; mé­lange des genres, et in­ter­ven­tions co­miques de per­son­nages is­sus du peuple chez ses suc­ces­seurs, por­teurs d’une vi­sion dif­fé­rente du théâtre et du di­ver­tis­se­ment. L’« opé­ra ima­gi­naire » en­re­gis­tré par Phi­lippe Jaroussky, en stu­dio, du 20 au 29 sep­tembre 2016, in­siste plus sur les pa­ren­tés que sur les dif­fé­rences, en­core que celles-ci soient pa­tentes : dans l’or­chestre, par exemple, plus nour­ri et plus co­lo­ré chez Sar­to­rio, dans l’ex­pres­sion des sen­ti­ments, plus im­mé­diate et moins in­tel­lec­tuelle chez lui et chez Ros­si, mais ou­vrant la voie à la conven­tion. Ce­la dit, que ces mu­siques sont belles ! De la ren­contre et l’ex­tase amou­reuse jus­qu’au désespoir, le par­cours est émou­vant, voire poi­gnant. Le « Ca­ra e ama­bile ca­te­na » ef­fu­sif de Sar­to­rio dé­crit le bon­heur des époux en lignes souples et chan­tantes. Dans « Mio ben, te­co il

», que suit un cap­ti­vant duo, Ros­si par­tage la même ex­tase. Entre les deux, Mon­te­ver­di et sa « Ro­sa del Ciel », su­blime prière au so­leil. La mort d’eu­ri­dice et les plaintes d’or­feo sont trai­tées par tous avec une éco­no­mie de moyens qui brise le coeur, que ce soit Ros­si (« La­grime, dove sete ? ») ou Sar­to­rio, qui ac­corde à l’ombre de la jeune femme une longue scène stu­pé­fiante de beau­té (« Or­feo tu dor­mi ? »). Et com­ment pas­ser sous si­lence cet autre som­met, l’étrei­gnant « spir­to » de Mon­te­ver­di, suc­ces­sion de ter­cets d’écri­ture vo­cale va­riée, en­tre­cou­pés d’in­ter­ven­tions en échos des ins­tru­ments et de ri­tour­nelles – la ver­sion choi­sie étant, semble-t-il, la plus or­née des deux pré­vues par l’au­teur ? Une consta­ta­tion s’im­pose : des trois com­po­si­teurs en pré­sence, l’aî­né de­meure le plus libre et le plus mo­derne. On ne vante plus l’art de Phi­lippe Jaroussky, ni sa vir­tuo­si­té, et en­core moins son timbre, qui sé­duit une foule d’ad­mi­ra­teurs. Sauf er­reur, Ros­si et Sar­to­rio des­ti­naient le rôle d’or­feo à un cas­trat, ce qui peut jus­ti­fier l’em­ploi au­jourd’hui d’un contre-té­nor, même si cer­tains lui pré­fèrent une so­pra­no. Mon­te­ver­di, lui, avait à sa dis­po­si­tion le té­nor Fran­ces­co Ra­si. Une voix aus­si ai­guë et un chant aus­si élé­giaque que ceux de Phi­lippe Jaroussky ne fi­nissent-ils pas par en­gen­drer une at­mo­sphère de mé­lan­co­lie qui rend le per­son­nage très lisse et uni­for­mise la musique ? On le re­grette d’au­tant plus que le mu­si­cien est tou­jours ex­cep­tion­nel. Sa par­te­naire, Emöke Ba­rath, est mer­veilleuse. Sen­si­bi­li­té, fi­nesse, jus­tesse d’ex­pres­sion, pu­re­té vo­cale : on est sous le charme. Le Choeur de la Ra­dio Suisse Ita­lienne mé­rite des éloges. Die­go Fa­so­lis aus­si, di­ri­geant son en­semble I Ba­roc­chis­ti avec une lé­gè­re­té de touche qui illu­mine chaque par­ti­tion. Ja­mais d’ex­cès de cou­leurs, une pré­sence tou­jours sen­sible, même lorsque l’ef­fec­tif est à son mi­ni­mum : un bel exemple d’équi­libre et une vi­sion poé­tique dé­pour­vue d’os­ten­ta­tion. Même si elle ne convainc pas tou­jours com­plè­te­ment, la ten­ta­tive de Phi­lippe Jaroussky est ori­gi­nale et per­son­nelle, au ser­vice de mu­si­ciens ins­pi­rés. Cap­té sur le vif à l’opé­ra Ber­lioz de Mont­pel­lier, en dé­cembre 2015, ce ré­ci­tal est le reflet de deux concerts aux pro­grammes différents, don­nés à trois jours de dis­tance, l’un axé sur le ver­sant se­rio, l’autre sur le ver­sant buf­fo de Ros­si­ni – nous avions per­son­nel­le­ment as­sis­té au se­cond ( voir O. M. n° 114 p. 70 de fé­vrier 2016). Ain­si réunis, ils offrent une image as­sez com­plète des af­fi­ni­tés de Marie-ni­cole Le­mieux avec ce ré­per­toire. En de­hors des rôles qu’elle a jus­qu’ici abor­dés, comme Tan­cre­di (air d’en­trée et se­cond duo avec Ame­naide) et lsa­bel­la de L’ita­lia­na in Al­ge­ri (« Cru­da sorte ! » et « Pen­sa al­la pa­tria »), il per­met de dé­cou­vrir une in­ter­prète mul­tiple. Al­ternent ain­si les hé­roïnes les plus fé­mi­nines (Cla­rice de La pie­tra del pa­ra­gone, Ro­si­na d’il bar­biere di Si­vi­glia, dont l’ar­tiste pro­pose une ver­sion très per­son­nelle) et les grands contral­tos en tra­ves­ti (Edoar­do dans Ma­tilde di Sha­bran). On note aus­si­tôt, chez Marie-ni­cole Le­mieux, une lé­gère ten­dance à gros­sir le son dans le re­gistre grave, as­sez in­of­fen­sive dans les airs bouffes, mais moins heu­reuse dans les pages hé­roïques – en par­ti­cu­lier dans la grande scène d’ar­sace dans Se­mi­ra­mide (« In si bar­ba­ra scia­gu­ra »), qui nous semble dé­pas­ser un peu ses moyens na­tu­rels. Et l’on peut re­gret­ter cer­taines vo­ca­lises par­fois trop as­pi­rées. En même temps, il faut re­con­naitre qu’avec son timbre char­nu et cha­leu­reux, son fort tem­pé­ra­ment, sa mu­si­ca­li­té, son uti­li­sa­tion intelligente des va­ria­tions et sa belle ex­ten­sion dans l’ai­gu, la contral­to ca­na­dienne convainc plei­ne­ment dans la plu­part des pages qu’elle aborde. On se sou­vien­dra, à cet égard, du « Quel

» de La pie­tra del duo où la voix de Ju­lien Vé­ro­nèse se fait en­tendre en écho. La par­ti­ci­pa­tion de Pa­tri­zia Cio­fi à trois

ren­force en­core l’in­té­rêt du disque. Si ce­lui de Tan­cre­di ne nous ap­prend rien de nou­veau par rap­port aux re­pré­sen­ta­tions du Théâtre des Champs-ély­sées, en 2014, ce­lui de Ni­net­ta et Pip­po dans La gaz­za la­dra est l’une des grandes réus­sites de cet al­bum, les deux timbres se ma­riant de ma­nière idéale. Il faut dire que la so­pra­no ita­lienne, avec sa tech­nique bel­can­tiste hors pair et sa sen­si­bi­li­té à fleur de peau, fait mon­ter la ten­sion d’un cran à cha­cune de ses in­ter­ven­tions et semble en­traî­ner sa par­te­naire vers des som­mets d’ex­pres­si­vi­té et d’émo­tion. Quant au « Duo des chats », en ver­sion or­ches­trée, il est d’un na­tu­rel tel­le­ment « miau­lant » qu’il de­vient par­fois dif­fi­cile de dis­tin­guer les deux ar­tistes. Les forces mont­pel­lié­raines ap­portent, sous la di­rec­tion mu­si­cale d’en­rique Maz­zo­la, un sou­tien de qua­li­té à l’en­semble, même si le son des ins­tru­men­tistes pa­raît par­fois un peu sur­di­men­sion­né.

Il est dif­fi­cile de ju­ger se­rei­ne­ment ces trois films de té­lé­vi­sion. Car ce qui en fait l’in­té­rêt en ex­plique, aus­si, les fai­blesses. Tour­nés en ex­té­rieurs et en direct, à l’in­ten­tion de quelque cent cin­quante pays dans le monde, leur réa­li­sa­tion a exi­gé d’in­fi­nies prouesses tech­niques et cau­sé un in­évi­table sur­croît de ten­sion chez tous les par­ti­ci­pants. Toute com­pa­rai­son avec des en­re­gis­tre­ments ef­fec­tués en stu­dio ou dans le cadre d’une re­pré­sen­ta­tion théâ­trale ne sau­rait donc tour­ner à l’avan­tage de ces films à grand spectacle, des­ti­nés au pu­blic le plus large. Mais, re­con­nais­sons-le aus­si­tôt, ni Giu­seppe Pa­tro­ni Grif­fi ( Tos­ca, La tra­via­ta), ni sur­tout Mar­co Bel­loc­chio ( Ri­go­let­to) ne sont des réa­li­sa­teurs mé­diocres, et l’on se laisse bien sou­vent sé­duire par les images qu’ils nous pro­posent, comme par le tra­vail de haute pré­ci­sion qu’ils ont ac­com­pli avec leurs co­mé­diens-chan­teurs. À l’ori­gine de ces trois pro­jets, il y a un pro­duc­teur, An­drea An­der­mann qui, de toute évi­dence, a re­mué ciel et terre pour re­pla­cer cha­cun de ces opé­ras dans son « cadre d’ori­gine » : Rome pour Tos­ca, Pa­ris ( et Ver­sailles) pour La tra­via­ta, Man­toue pour Ri­go­let­to. Tou­risme et grand art font ain­si par­fois bon mé­nage. En 1992, la dis­tri­bu­tion réunie pour Tos­ca re­pose sur des va­leurs sûres. Pla­ci­do Do­min­go (dé­jà Ca­va­ra­dos­si en 1976, dans un film de Gian­fran­co De Bo­sio, tour­né dans les mêmes lieux et pu­blié en DVD par Dec­ca) et Rug­ge­ro Rai­mon­di (fu­tur Scar­pia du long- mé­trage de Be­noît Jac­quot, en DVD chez TF1 Vi­déo) sont en­core cré­dibles dans des rôles dont ils connaissent les moindres nuances. Sou­vent dé­pas­sée par les exi­gences de Tos­ca, Catherine Mal­fi­ta­no, en re­vanche, peine à se his­ser au ni­veau de ses deux par­te­naires. Neuf ans plus tard, en 2001, les trois têtes d’af­fiche de ap­pellent des ré­serves au­tre­ment sé­vères. Voix gra­cieuse mais plu­tôt pâ­li­chonne, Ete­ri Gva­za­va n’est sau­vée que par l’émo­tion de son jeu. Jo­sé Cu­ra tend à faire d’al­fre­do un rustre. Et que dire de Ro­lan­do Pa­ne­rai qui, à la veille de ses 77 ans, ne pré­sente de Gior­gio Ger­mont qu’une ombre na­vrante ? Tour­né en 2010, Ri­go­let­to est d’un ni­veau vo­cal d’en­semble net­te­ment su­pé­rieur. Avoir Pla­ci­do Do­min­go dans le rôle-titre est dé­jà un atout de taille, même si, de­ve­nu ba­ry­ton, le grand té­nor ac­cuse, sur­tout vers la fin, quelques me­nues fai­blesses. Vit­to­rio Gri­go­lo offre au Duc une dose sup­plé­men­taire d’éner­gie et de charme ra­va­geur. Voix plai­sante mais un peu courte, Ju­lia No­vi­ko­va n’est cer­tai­ne­ment pas la meilleure Gil­da qui soit mais, ain­si fil­mée, elle s’in­tègre par­fai­te­ment dans une dis­tri­bu­tion fort ho­no­rable – à dé­faut d’être mé­mo­rable. Les trois opé­ras sont di­ri­gés par Zu­bin Meh­ta qui, si l’on ose dire, s’af­firme comme un chef « tous ter­rains » . L’or­chestre étant à chaque fois très éloi­gné des chan­teurs, on ne s’éton­ne­ra pas de quelques dé­ca­lages et d’une concep­tion plus acro­ba­tique que sub­tile de la musique. Bi­lan mi­ti­gé, donc, mais les ci­né­philes n’ou­blie­ront pas le long plan sé­quence sur le­quel re­pose le der­nier acte de La tra­via­ta.

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