SUP­PLIQUE POUR UN SCAN­DALE, UN VRAI !

OPERA MAGAZINE - - ÉDITORIAL - CH­RIS­TIAN WASSELIN

On se rap­pelle que la mise en scène de Dia­logues des car­mé­lites si­gnée Tcher­nia­kov à Mu­nich, en 2010, a dé­clen­ché le cour­roux des ayant droit de Pou­lenc et de Ber­na­nos, le fa­cé­tieux Dmitri ayant al­té­ré le sens de l’oeuvre : « Blanche de la Force, plu­tôt que d’as­su­mer le sa­cri­fice de sa vie, de­vient une hé­roïne en sau­vant ses soeurs une à une qui sont en­fer­mées dans une ba­raque truf­fée de bou­teilles de gaz. Après les avoir toutes sau­vées, la ba­raque ex­plose et elle meurt par ac­ci­dent. Ça n’a rien à voir avec le sens de l’oeuvre ori­gi­nale », es­time Gilles Ber­na­nos, pe­tit-fils de l’écri­vain. Un cour­roux, soit, mais qui s’est trans­for­mé en pro­cès. Le Tri­bu­nal de grande ins­tance n’a vu là rien de ré­pré­hen­sible, mais la Cour d’ap­pel de Pa­ris, en 2015, a dé­ci­dé l’in­ter­dic­tion de la dif­fu­sion du DVD du spec­tacle avant que la Cour de cas­sa­tion, dans sa grande sa­gesse, re­vienne sur cet ar­rêt en juin der­nier. On peut com­prendre pa­reille co­lère de­vant pa­reille in­ter­pré­ta­tion, mais on ne voit pas en quoi l’une et l’autre au­raient pu jus­ti­fier une telle cen­sure de la part de la Cour d'ap­pel. Dé­ci­sion ahu­ris­sante, qui sou­met les choix sub­jec­tifs, aus­si contes­tables soient-ils, à la fé­rule de la Jus­tice. Exis­te­rait-il dé­sor­mais une po­lice de l'ethé­tique ? S'agi­rait-il « de ver­rouiller l'es­pace pu­blic contre les mal- pen­sants » , comme le dit Ma­thieu Bock-cô­té (dans Le Figaro du 31 juil-let) ? On peut aus­si s’éton­ner, par pa­ren­thèse, de tant de can­deur chez les ayant droit : ne sont-elles pas lé­gion les mises en scène qui, à coup de re­lec­tures bur­lesques, tra­ves­tissent le sens des oeuvres ? De­puis lors, Tcher­nia­kov est al­lé plus loin. Alors qu’il n’avait chan­gé ni un mot du li­vret, ni une me­sure de la par­ti­tion de Dia­logues, il s’est at­ta­qué à Car­men avec beau­coup moins d’égards lors du der­nier Fes­ti­val d’aix-en-pro­vence. Comme on a pu lire dans Li­bé­ra­tion, le 8-9 juillet der­nier, « le met­teur en scène a rem­pla­cé les scènes par­lées par ses propres dia­logues. Il a cou­pé des re­dites dans la mu­sique. (…) Le spec­tacle n’était pas créé que dé­jà les ré­seaux bruis­saient de Car­men “d’après Bi­zet” et non Car­men “de Bi­zet” ». Même en fer­mant les yeux, les ayant droit de Meil­hac et Ha­lé­vy et de Bi­zet au­raient eu mo­tif à se plaindre. Et ils au­raient eu rai­son de le faire. Mais ils au­raient eu tort, là en­core, d’ester en jus­tice. Après tout, il s’agit là d’une pé­ri­pé­tie, Car­men sur­vi­vra au mau­vais quart d’heure qu’on lui a fait su­bir. Qu’un opé­ra soit mal­me­né un soir par un met­teur en scène ne met pas en cause son exis­tence. On don­ne­ra ce­pen­dant rai­son à ceux qui es­timent, l’in­té­gri­té de l’oeuvre ayant été tou­chée, qu’il eût été hon­nête d’ins­crire sur les af­fiches « Car­men d’après Bi­zet ». Ques­tion élé­men­taire d’in­for­ma­tion et non gage don­né aux « en­to­mo­lo­gistes de la créa­tion qui peuplent les salles d’opé­ra et se sou­cient du res­pect de la tra­di­tion », comme l’écrit en­core Li­bé­ra­tion. Ce double exemple est ré­vé­la­teur de la ma­nière dont l’art est au­jourd’hui conçu dans notre so­cié­té. D’un cô­té, de plus en plus de dé­fen­seurs du droit mo­ral des au­teurs ou de la mo­ra­li­té pu­blique, cèdent à l’« en­vie de pé­nal », comme di­sait le re­gret­té Phi­lippe Mu­ray ; sur­veiller et pu­nir semble de­ve­nir une pas­sion de notre temps. D’un autre cô­té, on somme les ar­tistes de fa­vo­ri­ser le lien so­cial, le vi­vreen­semble, etc. Or, l’art n’a pas à être au ser­vice de quoi que ce soit, a for­tio­ri aux ordres de qui que ce soit, il n’a pas pour fonc­tion d’être so­li­daire, ci­toyen, de créer du lien ou tout ce qu’on vou­dra. L’art ne sert à rien, et c’est en quoi il est in­dis­pen­sable. Il a pour vo­ca­tion de pro­po­ser une al­ter­na­tive au monde, un uni­vers en soi dont les contri­bu­tions de chaque ar­tiste sont au­tant de pla­nètes. En 1865, dé­jà, Ber­lioz crai­gnait de voir triom­pher « la mu­sique com­mune, les pro­duc­tions pa­ten­tées, les oeuvres re­com­man­dées par M. le maire ou le mi­nistre de l’ins­truc­tion pu­blique ». On ai­me­rait sim­ple­ment que les scan­dales d’au­jourd’hui soient de vrais scan­dales et que des oeuvres, par leur au­dace éblouis­sante et leur beau­té im­pré­vue, nous rap­pellent que le monde a be­soin de l’art pour de tout autres rai­sons que celles avec les­quelles on nous fa­tigue au­jourd’hui.

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