CAR­RÉ VIP

Pédale! - - Prologue - PAR RI­CO RIZZITELLI / PHOTO: ELISE PI­NEL­LI PRO­POS RE­CUEILLIS PAR RR

Bru­no Du­mont, le réa­li­sa­teur de La vie de Jé­sus, a beau­coup fil­mé les pay­sages de clas­siques. Il re­vient ici sur tout ce qui le touche dans le cy­clisme: la stra­té­gie, le men­songe, les rap­ports de force, et la “grande my­tho­lo­gie ju­déo-ch­ré­tienne de l’élé­va­tion et de la des­cente”. Entre autres.

Qu’est-ce qui vous plaît dans le vé­lo?

Le Tour, c’est ad­dic­tif: quand on com­mence, on va au bout. C’est la dis­ci­pline la plus ex­pres­sive avec la réa­li­té du sol. Ça monte, c’est dur. Ça des­cend, ça va vite ( sou­rire). Il y a aus­si une part d’in­cer­ti­tude liée aux élé­ments. Mais ce qui me fascine le plus, c’est l’in­tel­li­gence de la course, la stra­té­gie. Com­ment gé­rer ses ef­forts sur 250 km? À quel mo­ment faut-il s’échap­per ou pas, avec qui ou sans qui? Et tou­jours le pe­lo­ton consti­tue la base. C’est le cur­seur, tout vient de lui et se cal­cule par rap­port à lui: échap­pées, temps de ré­fé­rence, ar­ri­vée de l’étape, clas­se­ment gé­né­ral, classements an­nexes… Le pe­lo­ton est la manne et le se­cret. Ses rouages sont ceux d’une pen­sée en mou­ve­ment: une in­tel­li­gence, un sub­cons­cient qui ne se ré­vèle qu’à la fin et dont chaque cou­reur est un des élé­ments. Le pe­lo­ton, c’est une confron­ta­tion d’hommes entre eux. On y re­trouve tous les in­gré­dients de l’exis­tence hu­maine, trans­cen­dés par l’en­jeu de la course: la tra­hi­son, l’ami­tié, la col­la­bo­ra­tion, le men­songe, la du­pli­ci­té, la ma­la­die, l’échec, la dé­faillance. Et en plus, l’ef­fort phy­sique est tel­le­ment puis­sant que ça exa­cerbe les res­sorts psy­cho­lo­giques.

Le pe­lo­ton est éga­le­ment une so­cié­té py­ra­mi­dale, ré­gie par des rap­ports de classe…

Il y a la cons­ti­tu­tion d’une aris­to­cra­tie, oui. Il y a les forts, il y a les faibles, mais c’est la course qui dé­cide qui sont les uns et qui sont les autres. Le vain­queur de­vient l’élu, le meilleur d’entre les autres. C’est pro­fon­dé­ment in­éga­li­taire, mais c’est juste. Au­jourd’hui à l’école, on ne veut plus clas­ser les en­fants, on a peur de dire qui est pre­mier. Dans le vé­lo, ça existe en­core, on nous dit: “C’est lui le pre­mier”, et il le mé­rite. C’est une his­toire as­sez bar­bare, mais na­tu­relle, de la vio­lence et de la force: c’est le plus fort qui gagne… Mer­ckx était le meilleur, il n’y avait pas de doute. Parce qu’on le voyait se construire, se fa­çon­ner en dé­fiant la mon­tagne, la pluie, la neige par­fois. Bon, le do­page est ve­nu brouiller tout ce­la. Ça fout un peu le bor­del.

Jus­te­ment, que pen­sez-vous de Lance Arm­strong?

Il a une pa­tho­lo­gie pro­bable

qui ren­force le cô­té théâ­tral du cy­clisme: le men­songe. C’est très sha­kes­pea­rien. Sha­kes­peare, c’est le men­songe et le men­songe jus­qu’au bout, hein. Il y a chez le plus men­teur et le plus lâche d’entre nous quelque chose de pro­fon­dé­ment tra­gique. Arm­strong est comme un mi­roir de notre ca­pa­ci­té à men­tir, il nous per­met d’ef­fec­tuer une sorte de ca­thar­sis. On est at­ti­ré par le monstre. Par rap­port au do­page, il y a en plus dans le vé­lo une ca­pa­ci­té de ré­pa­ra­tion, de ré­si­lience, de par­don. “J’ai fau­té et je re­viens.” Tout le monde a en­vie de ça. On est dans la grande my­tho­lo­gie ju­déo-ch­ré­tienne de l’élé­va­tion et de la des­cente. La mon­tagne chez les cy­clistes est une mé­ta­phore poétique tel­le­ment évi­dente pour ex­pli­quer la dif­fi­cul­té, l’as­cen­sion, la tem­po­ra­li­té… Elle a une ca­pa­ci­té d’éman­ci­pa­tion, d’ini­tia­tion et quand on ar­rive au bout c’est une forme d’ac­com­plis­se­ment, de mo­dèle ar­chaïque. C’est uni­ver­sel. Le pu­blic s’iden­ti­fie, comme au ci­né­ma. À l’hu­mi­li­té, au drame, à la force, à ce qu’on aime soi-même… B. Du­mont

“Le vé­lo est une his­toire as­sez bar­bare, mais na­tu­relle, de la vio­lence et de la force: c’est le plus fort qui gagne”

Quel re­gard por­tez-vous sur la fa­çon dont la té­lé­vi­sion re­trans­met le cy­clisme?

C’est ce que la té­lé­vi­sion fait de mieux, même si j’ai ar­rê­té de re­gar­der, car tout semble dé­sor­mais trop pré­pa­ré, avec l’hé­li­co­ptère qui fait son pe­tit tour au-des­sus des châ­teaux… On en est ar­ri­vé à une gri­mace de quelque chose de très bien. Au­jourd’hui, le Tour res­semble à cer­tains block­bus­ters, mon­tés comme des clips. Le dé­ploie­ment tech­nique ex­tra­or­di­naire donne un sen­ti­ment d’ubi­qui­té un peu vain. On est par­tout, tout le temps, mais on s’en fout. Ça a per­du de son au­then­ti­ci­té. Tout est hy­per contrô­lé, hy­per fil­mé, hy­per té­lé­vi­sé, c’est chiant quoi… On au­rait par­fois en­vie d’une mo­no­ca­mé­ra, d’un plan fixe un peu long… Dans La vie de Jé­sus, il y a une scène qui se dé­roule pen­dant les Quatre Jours de Dun­kerque. Le fils in­ter­roge la mère: “Pour­quoi tu ne sors pas voir?” Elle ré­pond: “À la té­lé, c’est mieux.” (rires) C’est aber­rant, cette idée que la té­lé ren­drait “mieux” compte du monde. Alors que non: le réel c’est le réel, rien ne le rem­place. Dans sa ré­gie, le réa­li­sa­teur trafique, use d’ar­ti­fices ; dans le choix des plans, il cherche le tra­gique, le pa­thos, na­tu­rel­le­ment. Ce n’est pas un re­proche. On ne nous montre pas les mecs en train de pis­ser. On n’a pas le droit à ça, donc ce n’est pas vrai, on nous ment (rires).

Il y en­core beau­coup de gens qui pré­fèrent al­ler voir le Tour que de le re­gar­der à la té­lé­vi­sion…

Parce que la proxi­mi­té et le mo­ment, pour le spec­ta­teur, y sont ex­cep­tion­nels: dans la longue at­tente, au som­met d’une mon­tagne… Lorsque le cou­reur passe, son pas­sage est si bref et ul­time que le sou­ve­nir res­te­ra in­ouï. C’est le contraire de la té­lé­vi­sion: une ex­pé­rience ful­gu­rante, un ap­pren­tis­sage de la vie, de sa toute puis­sance, sous la mé­ta­phore simple du pas­sage de l’as­cen­sion de cy­clistes, dont la por­tée est in­fi­nie. Voir ain­si une chose en vue d’une autre qui nous est in­ac­ces­sible, voi­là la mys­tique du cy­clisme.

Vous pour­riez mettre une étape en images?

Le Tour, c’est fil­mer un truc qu’on ne contrôle pas. Or, un réa­li­sa­teur de ci­né­ma fait le tra­vail contraire: il pré­pare. Le drame est écrit. Ma ca­mé­ra est dé­jà pla­cée pour le re­cueillir, je l’or­chestre. Alors que dans la course, il peut se pas­ser quelque chose comme il peut ne rien se pas­ser du tout. Il peut y avoir des in­ci­dents. Ou pas.

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